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CHAPITRE XL1II

La saison devenait chaque jour plus âpre. Les pluies ne discontinuaient pas et entretenaient un brouillard fétide, qu’un soleil sans chaleur pouvait à peine dissiper. Mais, ce qui était bien plus grave, la disette allait toujours croissant. Les chevaux, les chiens, les chats, étaient mangés; nous avions épuisé toutes nos ressources, le sel même nous manquait. Il est vrai que l’industrie y suppléa. Quelques soldats imaginèrent de faire bouillir des débris de vieilles planches, qui avaient autrefois servi dans un magasin ; l’expérience réussit. Nous exploitâmes cette mine de nouvelle espèce, et les hôpitaux furent approvisionnés. La population était réduite aux abois; elle ne vivait plus que de son et

de drèche, encore n’en avait-elle pas de quoi se satisfaire. Dans cet état de détresse, je pensai que les philanthropes alliés ne repousseraient pas des compatriotes, et j’expulsai les détenus et les mendiants, tous ceux, en un mot, qui n’avaient pas de subsistances. Mais les Prussiens furent inexorables; et sans les habitants de Saint-Àlbretch, ils les eussent fait périr d’inanition. D’autres se dirigèrent du côté qu’occupaient les Russes, et ne furent pas mieux accueillis. Sans abri, sans aliments d’aucune espèce, ils eussent expiré sous les yeux de ces libérateurs de l’humanité, si je n’eusse pris pitié de leur misère. Je leur distribuai quelques secours et les renvoyai chez eux. Plusieurs demandèrent à être employés aux fortifications, et recevaient la moitié ou le quart d’un pain de munition pour salaire.

Cependant l’ennemi avait perfectionné ses ouvrages. De temps à autre il essayait ses batteries, et semblait préluder à une action plus sérieuse. Le 10, en effet, toutes sont en feu dès la chute du jour. La ville, le Holm, le camp retranché de Neufahrwasser, sont inondés de bombes, d’obus, de boulets rouges. L’incendie éclate et dévore le couvent des Dominicains. Les prisonniers russes soignés dans cet édifice allaient périr, nos soldats accourent et les arrachent à la mort. Toujours plus ardentes, les flammes tourbillonnaient sur les mai-

sons voisines et menaçaient de les réduire en cendres. En même temps les alliés se présentaient en force devant nos postes d’Ohra et les repliaient jusqu’à Stadtgebieth. J’accours avec le comte Heudelet. L’ennemi, culbuté à la baïonnette, essaie vainement de revenir à la charge; le général Husson, le major Legros, repoussent toutes ses attaques. Une méprise augmenta ses pertes. Deux de ses colonnes se prennent pour ennemies, et en viennent aux mains. Elles se reconnaissent aux cris des blessés; mais plus de trois cents hommes étaient déjà couchés dans la poussière. De notre côté, nous en avions une centaine hors de combat.

Dès le lendemain il reparut devant les maisons situées au delà de Stadtgebieth. Repoussé deux fois, il y mit le feu. Quoique chargé de deux blessures, le capitaine Basset hésitait encore à les évacuer; mais le progrès des flammes ne tarda pas à l’y contraindre : il se retira en combattant toujours. Maîtres du village, les alliés se précipitent tout d’une haleine sur le plateau de l’Etoile, et s’en emparent. Les postes qui restaient sur le rempart de la montagne étant désormais trop faibles, je les rappelai. L’ennemi occupait enfin la position; mais il la payait assez cher pour une simple levée de terre.

Plus il cheminait du côté de Langfuhr, plus sa position devenait fâcheuse ; pris en flanc et à revers,

foudroyé par les batteries du Holm, il ne put bientôt plus déboucher des redoutes qu’il avait élevées à Kabrun. Confus de s’ètre mépris sur le véritable point d’attaque, il porte, il concentre ses forces sur les hauteurs d’Ohra. Il tente tous les moyens de s’en rendre maître ; je n’en néglige aucun de les défendre. J’améliore, je multiplie mes ouvrages. Je mets à contribution toutes les lumières. Des officiers supérieurs de chaque arme, présidés par le général Grandjean, avisent aux mesures qu’exige la sûreté de la place. Ils mettent nos vivres, nos munitions à l’abri des ravages de l’incendie. Ils divisent les approvisionnements, organisent le service des pompes, et font construire des moulins, afin que si les bombes venaient à détruire ceux qu’on possédait encore, on fût à même de les suppléer. Cependant le feu des alliés allait toujours croissant; les incendies succédaient aux incendies, et menaçaient de tout réduire en cendres. Tout à coup les batteries se taisent, la fusillade est suspendue. A ce silence inopiné, les habitants reprennent courage; ils courent, ils volent au secours des quartiers embrasés. Malheureux! ils disputent aux flammes quelques pans d’édifices, et la place tou^che à sa ruine !..

L’ennemi n’avait cessé le feu que pour le rendre plus terrible. Dès que ses dispositons sont faites, il l’ouvre avec violence. Les batteries de l’Etoile,

colles du Johannisberg, de Kabrun, de Schell-Muhl de Langfuhr, tirent à coups redoublés et nous accablent de bombes, de fusées et de boulets rouges. Les incendies éclatent; les édifices tombent, s’écroulent. Dantzig ne présente plus que l’image d’un volcan dont les éruptions s’échappent, s’éteignent, se reproduisent sur tous les points. Les deux rives de la Mottlau, le Butter-Marck, le Poggenfull, le Speicber-Insell, tout est consumé. En vain les troupes accourent au secours; une grêle continue de projectiles triomphe de leurs efforts, et une perte de plusieurs millions vient aggraver encore les malheurs d’une population désolée.

Nos forts, nos villages n’étaient pas dans un meilleur état ; Olira surtout n’était plus qu’un amas de cendres. Cinq batteries le foudroyaient sans relâche ; des nuées de tirailleurs abrités par les accidents du terrain nous accablaient de balles, et entravaient le jeu de nos pièces. La première coupure, presque anéantie par le feu et les boulets, résistait toujours ; le major Schneider la défendait avec une valeur, une sagacité qui promettaient encore une longue résistance : mais elle était sur le point d’être prise par la tranchée ; je la fis évacuer. Je cédai également la tête de Schidlitz. L’ennemi avait essayé quelques jours auparavant de s’en rendre maître. Trois compagnies s’étaient présentées devant nos postes ; chargées avec vigueur par le ca-

pitaiue Leclerc et le lieutenant Kowalzky, elles furent mises en déroute, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Cette leçon ne fut pas perdue; les alliés revinrent avec des forces plus considérables, et s’y établirent. Un accident plus grave nous survint bientôt après ; une bombe éclata dans un magasin de bois et l’incendia. La poudre n’est pas plus prompte: en un instant tout est embrasé. Les flammes, développées par un vent impétueux, se communiquent de proche en proche, et présentent une masse de feu qu’aucun effort ne peut dompter. Triste spectateur d’un désastre aussi cruel, j’espérais au moins préserver les bâtiments éloignés. Mon attente fut encore déçue, et nous eûmes la douleur de voir consumer sous nos yeux la plus grande partie de nos subsistances. Officiers et soldats, tous étaient plongés dans un morne silence, tous contemplaient avec stupeur cette scène de désolation, quand tout à coup une fusillade terrible se fait entendre. L’ennemi attaquait l’avancée Frioul et s’en emparait. Le capitaine Chambure vole au secours. Ce brave commandait une troupe d’élite appelée la compagnie franche ou les enfants perdus1; il s’é-

1. Le brave Chambure, officier plein de courage et de résolution, avait demandé et obtenu l’autorisation de former une compagnie franche de cent hommes, choisis parmi les plus intrépides. Cette troupe s’était vouée aux entreprises les plus téméraires et les plus dangereuses. Sa mis-

lance dans la redoute et taille les Russes en pièces. Aucun n’échappe ; ceux qui évitent la baïonnette tombent sous le feu des chefs de bataillon Clamon et Dybowski. Le lieutenant Connard fit preuve, dans cette occasion, d’une rare constance. L’épaule fracassée par une balle, il se jette au plus épais de la mêlée. Chambure le dé-gage : « Vous êtes blessé, » lui dit-il, votre place n’est plus ici ; allez annon- » cer au général que nous sommes dans la re- » doute. — Capitaine, répond l’intrépide lieute- » liant, j’ai encore mon bras droit, vous n’avez » que le gauche ! » et il continue de combattre.

Battu à la gauche, l’ennemi se jette sur la droite et nous replie jusque sur nos forts. Je ne jugeai pas à propos de reprendre l’attaque par une nuit obscure, j’attendis au lendemain. Deux colonnes, commandées par les généraux Breissand et Devilliers, se portent à la fois sur Stolzenberg et Schidlitz: les Russes les occupaient en force ; mais nos troupes combattent avec tant d’abandon, le major Deskur, les chefs de bataillon Poniatowski, Crikicowski et Carré, les capitaines Fahrebeck, Perrin, Kalisa et Ronsin, les guident avec tant d’habileté

sion était surtout de surprendre, pendant la nuit, les postes des assiégeants, de pénétrer dans leurs tranchées, dans leurs camps, de détruire leurs ouvrages, sous le feu môme de leurs batteries, d’encloucr leurs pièces et d’intercepter leurs conçois.

3i6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP

et de bravoure, que les alliés, rompus, laissent le champ de bataille jonché de morts. Malheureusement le succès nous coûtait cher: le général Breissand1, si recommandable par ses talents et son courage, était dangereusement blessé. On lui prodigua vainement tous les secours imaginables, il expira après un mois de souffrances aiguës.

Nos troupes étaient victorieuses ; mais quel spectacle les attendait dans la place ! des ruines, des décombres; voilà ce qui restait de nos magasins. Un seul avait échappé. Sa conservation, due au colonel Cottin et au sous-chef d’état-major Marquessac, n’avait été assurée qu’à force de zèle et de constance. Le chef d’escadron Turkheim, qui avait déjà donné tant de preuves de dévouement, et le lieutenant Fleury, étaient aussi parvenus à sauver quatre mille quintaux de grains ; tout le reste était flagrant, tout le reste avait péri. Nous ne conservions pas pour deux mois de subsistances, que les flammes toujours plus actives et un bombardement continuel menaçaient encore.

Les Russes cheminaient lentement, mais ils cheminaient toujours. Ils s’étaient emparés de divers postes et s’étaient portés en masse sur Stolzenberg. Trop faibles pour opposer une résistance efficace, nos soldats l’avaient évacué. Le général Husson

1. Général de brigade. Il mourut le' 2 décembre (1813). Il était âgé de 43 ans.

rassemble quelques troupes et fait battre la charge. Elle eut lieu avec une rare impétuosité. Le capitaine Milsent, l’adjudant-major Rivel s’élancent à la tête des plus braves joignent l’ennemi et le culbutent.

Le capitaine Chambure lui préparait une leçon plus sévère. Il s’embarque par une nuit obscure1, trompe la vigilance de la flotte et descend vis-à-vis Bohnsack. Il surprend le village, incendie les habitations, les magasins, tue, égorge les hommes, lés chevaux, et regagne ses chaloupes. Elles n’éjitaient plus sur le rivage. Les trompettes sonnaient, [la générale se faisait entendre: la mort paraissait Inévitable. Néanmoins il ne perd pas courage; il Ibalme ses soldats, se jette à travers les retranchements ennemis, et arrive sain et sauf au moment )ù on le croyait perdu. Use remet bientôt en route it marche sur Brœsen; il tombe à Pimproviste sur les troupes qui l’occupent, les renverse, et 11e se retire qu’après avoir brûlé leur camp. A peine rentré, il court à une expédition plus périlleuse. Il oénètre dans la tranchée de l’ennemi, culbute, rhasse ses postes, et vient s’abriter derrière nos oatteries. Le lieutenant Jaimebon, grièvement jlessé en commençant l’attaque, combattit comme s’il n’eût pas été brisé par la douleur; elle était si

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