CHAPITRE XLIV
Nous fûmes conduits à Kiew. Nous y apprîmes tas prodiges de cette poignée de braves qui n’aaient pas désespéré du salut de la patrie. Ils vaient triomphé àMontmirail, à Sézanne, à Chamaubert, partout où l'ennemi avait osé les attendre. /Europe entière fuyait devant eux, la coalition était issoute... L’obstination d’un soldat nous arracha |es fruits de la victoire. Il fallut combattre, vaincre ncore ; mais les munitions manquaient, les corps l’arrivaient pas, les généraux haranguaient la roupe pour lui faire recevoir des capitulations, ’out fut perdu: notre gloire, nos conquêtes s’évalouirent comme une ombre; les signes mêmes en urent répudiés.
Le but de la coalition était atteint. Notre captivité n’était plus profitable ; nous fûmes rendus à ij la liberté. Nous revînmes en France : quel spectacle elle présentait ! L’émigration avait envahi l’armée, les antichambres; elle pliait sous les insignes du commandement et des décorations. La première personne que je rencontrai aux Tuileries i fut un chef de bataillon que j’avais autrefois secouru et protégé: il était devenu lieutenant géné- >ral; il ne me reconnut plus. Un autre, que j’avais eu longtemps à Dantzig n’avait pas mieux conservé sa mémoire. Je l’avais accueilli à la recommandation du duc de Cadore 1 ; j’avais essuyé ses fades adulations : il me traitait de monseigneur, d’excellence; il m’eût volontiers appelé l’Éternel. Plus je lui témoignais combien ces sottises me déplaisaient, plus il renchérissait; il imagina même d’assister à mon lever: il ne tint pas à lui que je ne me crusse un souverain. Ses malversations me délivrèrent de cet obstiné flatteur; elles devinrent si criantes que le gouvernement fut près de sévir. Je sauvai au gentilhomme la honte d’une condamnation; mais je le fis éloigner: il alla exercer son
industrie à . Il eut bientôt connaissance de nos
revers, s’effraya, prit la poste, et n’arrêta pas qu’il ne lut en deçà du Rhin : la peur le servit mieux
R M. de Champagny.
que n’eùt fait le courage. Il avait des épaulettes à gros grains, et quatre ou cinq décorations : c’était assez bien débuter dans la carrière ; on ne va pas si vite sur le champ de bataille. Il s’éloigna dès qu’il m’aperçut : apparemment que son costume l’embarrassait. J’en rencontrai un troisième, que ma présence ne mit pas à l’aise. Attaché autrefois à Joséphine, il avait fait preuve d’une prévoyance véritablement exquise: afin d’être en mesure contre les cas imprévus qui pouvaient survenir dans les promenades et les voyages, il s’était muni d’un vase de vermeil, qu’il portait constamment sur lui. Quand la circonstance l’exigeait, il le tirait de sa poche, le présentait, le reprenait, le vidait, l’essuyait, et le serrait avec soin. C’était avoir l’instinct de la domesticité.
Mais tous ces preux, si ardents à la caisse, aux décorations, aux commandements, donnèrent bientôt la mesure de leur courage. Napoléon reparut, ils s’éclipsèrent. Ils avaient assiégé Louis XVIII dispensateur des grâces ; ils n’eurent pas une amorce à brûler pour Louis XVIII malheureux. Nous essayâmes quelques dispositions ; mais le peuple, les soldats n’avaient jamais été complices des humiliations de la France; ils refusèrent de combattre les couleurs qu’ils adoraient, et l’Empereur reprit tranquillement les rênes de l’État1.
t. 20 mars 1815.
Les généraux Bertrand et Lemarois m’écrivirent de me rendre aux Tuileries. Je revins à Paris. Une nouvelle invitation m’attendait à mon hôtel ; le grand maréchal m’annonçait que Sa Majesté désirait me voir. Je ne voulus pas me faire attendre ; j’allai tel que je me trouvais, bien sûr que Napoléon saurait faire la part du devoir et celle des affections. Je fus introduit sur-le-champ.
« Napoléon. Vous voilà, monsieur le général » Rapp? vous vous êtes bien fait désirer. D’où ve- » nez-vous?
» Rapp. D’Écouen, où j’ai laissé mes troupes à » la disposition du ministre de la guerre.
» Napoléon. Vouliez- vous réellement vous battre » contre moi?
» Rapp. Oui, Sire.
» Napoléon. Diable !
» Rapp. La résolution était obligée.
» Napoléon, d’nn ton animé. F e, je savais
» bien que vous étiez devant moi. Si l’on se fût » battu, j’aurais été vous chercher sur le champ » de bataille. Je vous aurais fait voir la tête de » Méduse : auriez-vous osé tirer sur moi?
» Rapp. Sans doute ; mon devoir...
» Napoléon. C’est trop fort. Mais les soldats ne » vous auraient pas obéi ; ils m’avaient conservé » plus d’affection. Si d’ailleurs vous aviez tiré un
» seul coup, vos paysans d’Alsace vous auraient » lapidé.
» Rapp. Vous conviendrez, Sire, que la position » était pénible : vous abdiquez, vous partez, vous » nous engagez à servir le roi; vous revenez... » Toute la puissance des souvenirs ne peut nous » faire illusion.
» Napoléon. Comment cela? Que voulez- vous » dire? Croyez-vous que je sois revenu sans alliance, » sans accord?... D’ailleurs mon système est » changé : plus de guerre, plus de conquêtes ; je » veux régner en paix, et faire le bonheur de mes » sujets.
» Rapp. Vous le dites : mais vos antichambres » sont déjà pleines de ces complaisants qui ont » toujours flatté votre penchant pour les ar- » mes.
» Napoléon. Rah! bah! l’expérience... Alliez- » vous souvent aux Tuileries?
» Rapp. Quelquefois, Sire.
» Napoléon. Comment vous traitaient ces gens- » là?
» Rapp. Je n’ai pas à m’en plaindre.
» Napoléon. Le roi parait vous avoir bien reçu » à votre retour de Russie?
» Rapp. Parfaitement, Sire.
» Napoléon. Sans doute ; cajolé d’abord, mis » ensuite à la porte. Voilà ce qui vous attendait
» tous ; car enfin vous n’étiez pas leurs hommes, j) vous ne pouviez leur convenir : il faut d’autres •j> titres, d’autres droits pour leur plaire.
» Rapp. Le roi a débarrassé la France des al- » liés.
» Napoléon. C’est bien; mais à quel prix! Et » ses engagements, les a-t-il tenus? Pourquoi n’a- » t-il pas fait pendre Ferrand pour son discours » sur lesbiens nationaux? C’est cela, c’est l’inso- » lence des nobles et des prêtres qui m’a fait quit- » ter l’ile d’Elbe. J’aurais pu arriver avec trois » millions de paysans qui accouraient pour se » plaindre et m’offrir leurs services; mais j’étais » sûr de ne pas trouver de résistance devant Paris. » Les Bourbons sont bien heureux que je sois re- » venu: sans moi ils auraient fini par une révolu- » tion épouvantable.
» Avez-vous vu le pamphlet de Châteaubriand, » qui ne m’accorde pas même du courage sur le » champ de bataille1? Ne m’avez-vous pas vu quel- » quefois au feu? Suis-je un lâche?
» Rapp. J’ai partagé l’indignation qu’ont ressen- » tie tous les honnêtes gens, d’une accusation aussi » injuste qu’elle est ignoble.
» Napoléon. Avez-vous vu quelquefois le duc » d’Orléans?