De Buonaparte et des Bourbons
» Rapp. Je ne l’ai vu qu’une fois.
» Napoléon. C’est celui-là qui a de l’esprit de « conduite et du tact! Les autres sont mal entou- » rés, mal conseillés. Ils ne m’aiment pas. Ils » vont être plus furieux que jamais : il y a de quoi. » Je suis arrivé sans coup férir. C’est maintenant » qu’ils vont crier à l’ambitieux : c’est là l’éternel » reproche; ils ne savent dire autre chose.
» Rapp. Ils ne sont pas les seuls qui vous accu- » sent d’ambition.
» Napoléon. Comment... suis-je ambitieux, moi? » Est-on gros comme moi quand on a de l’ambi- » tion ? (Il se frappait avec les deux mains sur le » ventre.)
» Rapp. Votre Majesté plaisante.
» Napoléon. Non : j’ai voulu que la France fût » ce qu’elle doit être ; mais je n’ai jamais été am- » bitieux. D’ailleurs de quoi s’avisent ces gens-là ? » Il leur convient bien de faire de l’importance » avec la nation et avec l’armée ! Est- ce leur cou- » rage qui les rend si avantageux ?
» Rapp. Ils en ont quelquefois montré, à l’armée » de Gondé par exemple.
» Napoléon. Quel est cet ordre que je vous aper- » çois ?
» Rapp. La Légion-d’Honneur.
» Napoléon. Diable! Ils ont eu au moins l’esprit
» d’en faire une belle décoration. Et ces deux croix » là ? (Il les touchait.)
« Rapp. Saint-Louis et le Lis. (Il sourit.)
» Napoléon. Concevez vous cetteb... deBerthier, » qui n’a pas voulu rester? Il reviendra ; je lui » pardonne tout, à une condition cependant: c’est » qu’il mettra son habit de Garde du Corps pour » paraître devant moi1. Maistoutcela est fini. Allons, » monsieur le général Rapp, il faut encore une » fois servir la France, et nous nous retirerons d’où » nous sommes.
» Rapp. Convenez, Sire (puisque vous avez eu » quelquefois la bonté de me permettre de vous » parler avec franchise), convenez que vous avez » eu tort de ne pas faire la paix à Dresde : tout » était réparé si vous l’eussiez conclue. Vous rap- » pelez-vous mes rapports sur l’esprit de l’Allema-
1. A l’époque de la déchéance de l’Empereur le maréchal Berthier donna son assentiment aux actes du Gouvernement provisoire. Le 3 mai il précédait la voiture de Louis XVIII avec un grand nombre d’officiers généraux; et c’est le 4 juin suivant qu’il fut nommé capitaine d’une compagnie des Gardes du Corps du nouveau roi. Du reste Berthier ne revit plus l’Empereur; en 1815 il suivit Louis XVIII à Gand et se retira ensuite à Bamberg, en Bavière, où il mourut le 1er juin de cette année soi-disant d’une chute qu’il fit du haut d’un balcon; certains biographes disent qu’il fut assassiné par des hommes faisant partie d’une société secrète et qu’il avait persécutée.
» gne?vous les traitiez de pamphlets; vous me » faisiez clés reproches.
» Napoléon. Je ne pouvais pas faire la paix à » Dresde; les alliés n’étaient pas sincères. Si d’ail- » leurs chacun eût fait son devoir au renouvelle- » ment des hostilités, j’étais encore le maitre du » monde. J’avais déjà pris de mon côté trente-deux » mille Autrichiens.
» Rapp. Il n’y a qu’un instant que Votre Majesté '» n’avait pas d’ambition, et voici qu’il est encore » question de la souveraineté du monde.
» Napoléon. Eh! mais, oui. D’ailleurs, Marmont, » les sénateurs... Mon plan était combiné de ma- » nière à ne pas laisser échapper un seul allié.
» Rapp. Tous ces malheurs sont la conséquence » des revers de Leipzig : vous les eussiez prévenus » en acceptant la paix à Dresde.
» Napoléon. Vous ignorez ce qu’eût été une paix » semblable. » Et s’animant tout à coup, « Aurais- » tu peur me dit-il avec vivacité, aurais-tu peur » de recommencer la guerre, toi qui as été quinze » ans mon aide de camp ? Lors de ton retour » d’Egypte, à la mort de Desaix, tu n’étais qu’un » soldat, j’ai fait de toi un homme; aujourd’hui » tu peux prétendre à tout.
» Rapp. Je n’ai jamais laissé passer une occasion » de vous en témoigner ma reconnaissarce ; et si » je vis encore, ce n’est pas ma faute.
» Napoléon. Je n’oublierai jamais ta conduite à » la retraite de Moscou. Ney et toi, vous êtes du » petit nombre de ceux qui ont l’âme fortement » trempée. D’ailleurs, à ton siège de Dantzig, tu » as fait plus que l’impossible. »
Napoléon me sauta au cou, me serra avec véhémence contre lui pendant au moins deux minutes.
Il m’embrassa plusieurs fois, et me dit en me tirant la moustache :
« Allons, un brave d’Egvpte, d’Austerlitz, ne » peut m’abandonner. Tu prendras le commande- » ment de l’armée du Rhin, pendant que je trai- » terai avec les Prussiens et les Russes. J’espère » que d’ici à un mois tu recevras ma femme et mon » fds à Strasbourg. Je veux que dès ce soir tu fasses - » ton service d’aide de camp auprès de moi. Écris i » au comte Maison de venir m’embrasser: c’est un » brave homme ; je veux le voir. »
Napoléon raconta une partie de cette conversation à quelques personnes de ses alentours. Il leur dit que je lui avais parlé avec trop de liberté, qu’il m’avait tiré les oreilles.
La fortune lui souriait. Les courtisans accouraient en foule ; c’était un abandon, un dévouement ! ils bouillaient de zèle. Ces protestations n’eurent pourtant pas tout l’effet qu’ils s’en étaient promis. Beaucoup furent repoussés : un surtout, qui s’obstinait à faire accepter ses services, fut durement écartée i
Comblé défaveurs, d’or et de dignités, il avait accablé d’outrages son bienfaiteur malheureux ; il fut conspué, traité de misérable. Ces messieurs se targuent aujourd’hui d’une fidélité à toute épreuve. Us accusent l’indulgence du roi dans les salons du faubourg Saint-Germain. Ils voudraient voir conduire à l’échafaud tous ceux qui ont été employés dans les Cent Jours. Le hasard les a servis, les apparences sont pour eux ; à la bonne heure : mais les généraux, les ministres de Napoléon, les officiers attachés à sa personne, savent ce qu’ils doivent penser de ces stoïciens d’antichambre. Tôt ou tard le gouvernement royal sera éclairé : il y a de quoi suppléer au livre Rouge.
Napoléon me fit demander le 29 mars, et m’annonça qu’il fallait partir pour l’armée du Rhin. Il me donna le Grand Aigle de la Légion-d’Honneur , qu’il m’avait destiné après le siège de Dantzig. 11 me dit qu’avant quinze jours mes troupes seraient portées à quarante mille hommes (j’en avais quinze mille au commencement des hostilités) ; je lui observai que c’était bien peu en comparaison de celles que nous allions avoir sur les bras, que le Congrès (sa déclaration était déjà connue) nous menaçait d’un déluge de soldats. « La déclaration à laquelle » vous faites allusion est fausse, répliqua-t-il avec » humeur; elle est fabriquée à Paris. Au reste, al- » lez. Lecourbe commandera en Franche-Comté,
» Suchet dans les Alpes, Clause! sur la Gironde.
» Nous avons bien des chances. Gérard va à Metz ;
» il vient de me tourmenter pour que je lui donne » ce Bourmont, je le lui ai accordé à regret; je n’ai «jamais aimé cette figure-là.
» Les propositions que j’ai faites aux souverains » ont été froidement accueillies. Cependant tout » espoir d’arrangement n’est pas détruit. Il est pos- » sible que l’énergie avec laquelle se prononce l’o- » pinion les ramène à des sentiments de paix. Je « vais encore faire une tentative. Voici la lettre que « je leur écris 1 :
« Monsieur mon frère,
» Vous aurez appris dans le cours du mois der- » nier mon retour sur les côtes de France, mon en- » trée à Paris, et le départ de la famille des Bour- » bons. La véritable nature de ces événements doit » maintenant être connue de Votre Majesté. Ils sont » l’ouvrage d’une irrésistible puissance, l’ouvrage » de la volonté unanime d’une grande nation qui » connaît ses devoirs et ses droits. La dynastie que » la force avait rendue au peuple français n’était « plus faite pour lui : les Bourbons n’ont voulu s’as- » socier ni à ses sentiments ni à ses mœurs; la
t. 4 avril t81o.
» France a dû se séparer d'eux. Sa voix appelait un » libérateur. L’attente qui m’avait décidé au plus » grand des sacrifices avait été trompée. Je suis » venu ; et du point où j’ai touché le rivage, l’amour » de mes peuples m’a porté jusqu’au sein de ma » capitale. Le premier besoin de mon cœur est de » payer tant d’affection par le maintien d’une ho- » norable tranquillité. Le rétablissement du trône » impérial était nécessaire au bonheur des Français, » ma plus douce pensée est de le rendre en môme » temps utile à l’affermissement du repos de l’Eu- » rope. Assez de gloire a illustré tour à tour les » drapeaux des diverses nations ; les vicissitudes » du sort ont assez fait succéder de grands revers » à de grands succès. Une plus belle arène est ou- » verte aujourd’hui aux souverains, et je suis le » premier à y descendre. Après avoir présenté au » monde le spectacle de grands combats, il sera » plus doux de ne connaître désormais d’autre riva- » lité que celle des avantages de la paix, d’autre » lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. » La France se plaît à proclamer avec franchise ce » noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indé- » pendance, le principe invariable de sa politique » sera le respect le plus absolu pour l’indépendance » des autres nations. Si tels sont, commme j’en ai » l’heureuse confiance, les sentiments personnels » de Votre Majesté, le calme général est assuré pour
» longtemps, et la justice, assise aux confins des di- » vers États, suffira seule pour en garder les fron- j » tières.
» Je suis avec empressement, etc. »
Mais toutes ouvertures furent inutiles. Il était hors des proportions humaines, il assurait la suprématie de la France : c’étaient là des griefs que rien ne pouvait balancer; j’en étais convaincu. Sa perte était résolue.
Je partis pour l’Alsace; l’attitude hostile des Cours étrangères y avait excité une indignation générale : toutes les âmes généreuses, tous ceux qui j abhorrent le joug de l’étranger se disposaient à repousser cette ligue de rois qui, sous prétexte de combattre un homme, ne cherchaient qu’à s’enrichir de nos dépouilles. Les habitants, de concert et par un mouvement spontané, s’étaient portés [1 sur les hauteurs qui dominent les défilés, les routes ou passages, et travaillaient à y construire des retranchements ; les femmes, les enfants mettaient la main à l'œuvre. On s’égayait, on s’animait l’un l’autre en chantant des refrains patriotiques. Il y avait entre tous les citoyens rivalité de zèle et de dévouement : les uns élevaient des redoutes, les autres coulaient des balles, remontaient de vieux fusils, confectionnaient des cartouches. Enfin tous
les bras étaient en mouvement; chacun voulait travailler à la défense commune.
Une scène touchante et digne des temps antiques eut lieu à Muhlhausen lorsque j’y arrivai. On donnait un bal, les personnes les plus distinguées de la ville étaient réunies; l’assemblée était brillante et nombreuse. Vers la fin de la soirée on parla de la guerre, de l’invasion du territoire; chacun communiquait son avis, chacun faisait part de ses espérances et de ses craintes. Les dames discutaient entre elles, et s’entretenaient des dangers de la patrie. Tout à coup une des plus jeunes propose à ses compagnes de jurer qu’elles n’épouseront que des Français qui aient défendu les frontières. Des cris de joie, des battements de mains accueillent cetto proposition. De toutes les parties de la salle on se dirige vers cet essaim de beautés; on les environne, on se presse autour d’elles. Je me joignis à la foule, j’applaudis à la motion généreuse qui avait été faite, et j’eus l’honneur de recevoir le serment que chacune des jeunes patriotes vint prêter entre mes mains.
Ce trait rappelle le mariage des Samnites, mais il a peut-être quelque chose de plus admirable encore : ce qui était une institution chez ces peuples fut parmi nous l’effet d’une résolution spontanée; chez eux le patriotisme était dans la loi, chez nous il était dans le cœur des jeunes filles.