CHAPITRE XLV
Tout ce zèle cependant ne remplissait pas mes cadres ; le temps courait et les recrues n’arrivaient pas. Les alliés se concentraient sur la rive gauche, ! ils pouvaient franchir le fleuve d’un instant à l’autre ; ma position devenait critique. Je fis passer mes états de situation à l’Empereur. Il ne put cacher sa surprise. « Si peu de monde!... L’Alsace,
» dont le patriotisme est si ardent!... N’importe...
» la victoire enfantera les bataillons. Tout n’est » pas désespéré; la guerre a ses chances; nous en » sortirons. » Il m’avait ordonné quatre jours auparavant de ne pas laisser un seul homme de troupes de ligne dans les places fortes, d’extraire des dépôts tout ce qui était en état de servir, d’inon-
der, de mettre en état les lignes de Weissembourg, et d’assurer avec soin mes communications avec Bitche. J’étais occupé de ces mesures; mais il ne trouvait pas que j’allasse assez vite, il m’écrivit.
« Monsieur le général Rapp,
» J’ai reçu votre lettre du 12 mai. Je vois, par » l’état que vous y avez joint, que le 18e de ligne, » qui a deux bataillons à votre armée, forts de » douze cents hommes, peut fournir un troisième » bataillon de six cents hommes; faites-le partir » sur-le-champ de Strasbourg pour venir vous re- » joindre. Le 32e ne peut donner que deux cents » hommes de renfort à vos bataillons de guerre, » ce qui les portera à douze cents hommes. Le 39e » peut vous fournir son troisième bataillon, fai tes - >i le partir. Le 5oe peut également vous fournir son <« troisième bataillon. Le 58e peut vous fournir » deux cents hommes pour compléter ses deux pre- » miers bataillons. Le 103e peut compléter ses deux » premiers bataillons à douze cents hommes; le >i 104e de même. Le 7e léger peut vous fournir son » troisième bataillon; de même le 10e léger. Vous » pouvez donc avec un peu d’activité renforcer « votre infanterie de quatre mille hommes. Je suis » surpris qu’il n’y ait pas eu plus d’engagements » volontaires dans l’Alsace pour ces régiments. Le
» 39e de ligne se recrute clans le Haut-Rhin; ce ® » département doit avoir fourni au moins deux » mille vieux soldats, qui, répartis entre le 39e,
» 32e et 18e, devaient porter les troisièmes batail- » Ions et même les quatrièmes au complet. Le 10e » léger, qui se recrute dans la Haute-Saône, doit » recevoir beaucoup de monde. Le 57e, qui se re- 1 » crute dans le Doubs, doit en recevoir également :j » beaucoup. Le 7e léger, le 58e, et le 104e, qui se j » recrutent dans le Bas-Rhin, devraient être au i; » complet. Faites-moi connaître pourquoi tous les f » hommes que vous avez à vos dépôts ne sont pas » sur-le-champ habillés, et n’augmentent pas vos » cadres. Faites-moi connaître aussi ce qui est an- » noncé à ces régiments des différents départe- | » ments. Espérez- vous qu’au 1er juin vos troisièmes » bataillons soient complétés, et que chaque régi- » ment soit à dix-huit cents hommes ; ce qui ferait » sept mille hommes pour chacune de vos divi- i » sions ? Êtes-vous content des généraux de division j » et de brigade que vous avez? Quelle sera la si- i » tuation du 2e de chasseurs, du 7S, et du 19e de > » dragons, qui ont tous leur dépôt dans votre divi- » sion, au 1er juin? Ces trois régiments avaient à » leur dépôt quatre cents hommes et trois cents I » chevaux : ils doivent en avoir reçu depuis. Au » 1er juin, avec des mesures actives, cette division » doit être de quinze cents chevaux. La troisième
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 371 » division a également tous ses dépôts dans votre » arrondissement : elle a douze cents hommes à » son dépôt; elle devra donc vous fournir deux » mille chevaux.
» Napoléon.
» Paris, le 14 mai 1 8 1 o . »
Je répondis sur-le-champ aux questions qu’il m’adressait; je lui exposais l’état déplorable dans lequel la troupe était tombée: les armes, la monture, l’habillement, il fallait remettre tout à neuf. Je ne pouvais pas avoir au delà de vingt-deux mille hommes disponibles au 1er juin. Le tableau n’était pas brillant; mais l’Empereur faisait un si admirable emploi de ses ressources, qu’on ne devait jamais désespérer. Il mit de nouveaux fonds à ma disposition; il stimulait mon zèle, m’engageait à ne rien négliger pour accroître mes forces et à reconnaître tous les défdés. Sa dépêche mérite d’être connue.
« Monsieur le comte IUpp,
» Je reçois votre lettre du 18 mai. J’ai accordé » treize millions pour l’habillement dans la dis- » tribution de mai. Des ordonnances pour des » sommes considérables ont été envoyées à cha-
» que corps de votre armée: assurez-vous qu:elles » soient soldées. Je ne puis m’accoutumer à l’idée » que vous ne puissiez avoir de disponibles au 1er » juin que vingt-deux mille deux cents hommes, » quand la force des dépôts est de quatre mille » hommes. Appelez à vous le troisième bataillon » du 18e, le troisième du 39e, le troisième du 37°, » le troisième du 7e léger, le quatrième du 10e lé- » ger ; ce qui vous formera un régiment à quatre » bataillons, quatre à trois bataillons, et quatre à » deux bataillons, ou vingt-quatre bataillons. Pous- » sez l’habillement ; l’argent est en expédition, et » ne manquera pas. La situation que vous m’avez » envoyée de votre cavalerie n’est pas bien faite. » Comment le 6e de cuirassiers n’a-t-il que ses » troisième et quatrième escadrons au dépôt ? » Qu’est donc devenu son cinquième escadron ? » Môme observation pour le 19e de dragons. Vous » avez mille sept cent quatre-vingt-sept hommes, » et seulement quatre cent vingt-sept chevaux ; » mais vous ne me faites pas connaître combien » d’hommes il y a en détachement pour prendre » les chevaux des gendarmes, combien il y en a » en remonte au dépôt de Versailles, combien le » régiment doit recevoir de chevaux par suite des » marchés qu’il a passés, combien les départe- » ments doivent en fournir. Si vous y mettez l’ac- » tivité convenable, vous devez, sur ces dix-sept
» cents hommes, en avoir bientôt quinze à seize » cents montés, qui, joints à ceux qui composent » aujourd’hui les escadrons, porteront votre cava- » lerieà près de quatre mille hommes. Vous voyez » cela trop légèrement ; levez les obstacles par » vous-même ; voyez les dépôts, et augmentez » votre armée. Montez un espionnage pour savoir » ce qui [se passe au delà du Rhin , et principale- » ment à Mayence, à Thionville ; et connaissez » bien tous les débouchés des Vosges.
» Napoléon.
» Paris, 20 le mai 1815. »