‹ Mémoires du Général RappChapitre 86 sur 143 · CHAPITRE XLYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLYI

J’allai occuper les lignes de la Lauter. Vingttrois ans auparavant nous les avions défendues : mais alors elles étaient en bon état; la rive gauche du fleuve était gardée ; nous avions quatre- . vingt mille combattants, un corps de réserve, ei , l’armée du Haut-Rhin nous soutenait. Rien de tou) ]. cela n’existait plus. Les lignes m'offraient que des ruines : les digues et les écluses, qui en fai saient la principale force, étaient presque entière ment détruites, et les places qui les appuyaien

n’étaient ni armées ni môme à l’abri d’un coup de main. Nous comptions à peine quinze mille hommes d’infanterie, répartis en trois divisions, aux ordres des généraux Rottembourg, Albert et Grandjean. Deux mille chevaux, commandés par le comte Merlin, composaient tout notre cavalerie. De Weissembourg jusqu’à Huningue d’une part, et jusqu’à la Belgique de l’autre, la frontière était ' complètement dégarnie. Dans cet état de choses Germersheim devenait une position importante ; défendue par une garnison considérable et vingtquatre bouches à feu, elle ne pouvait être emportée que de vive force. Je ne désespérai pas du succès, et je fis, dès que la nouvelle des hostilités me fut parvenue, une reconnaissance générale, dans laquelle je m’emparai d’Hamm, d’Anwiller, et de tous les villages de la Queicli. Le chef d’escadron Turkheim enleva au galop celui de Gottenstein et les postes bavarois qui l’occupaient.

Le 21, au milieu de la nuit, toutes les dispositions étaient faites, et déjà les colonnes d’attaque se mettaient en marche, lorsqu’on annonça le désastre de Waterloo. Elles furent aussitôt rappelées. Je sentais bien que l’ennemi ne tarderait pas à franchir le fleuve; je me hâtai de prendre les mesures administratives que les circonstances exigeaient, et de mettre en état de défense les places qui étaient sous mon commandement. Je jetai un

bataillon de ligne dans Landau, où je fis entrer les caisses du pays. Mais déjà, comme je l’avais prévu, les troupes de la coalition avaient pa ssé le Rhin à Oppenheim et à Germersheim, et s’étaient partout répandues; nos soldats furent obligés d’en venir aux mains pour arriver à leur destination. Nous nous retirâmes derrière la Lauter; et le bruit de l’invasion du Haut-Rhin par la grande armée sous la conduite de Schwartzenberg m’étant parvenu au môme instant, je fis partir en poste deux bataillons pour renfoncer les garnisons de Neuf- Rrisach et de Schlestadt.

Les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, et une foule d’autres nations, réunis au nombre de plus de soixante mille hommes, sous les ordres du prince royal aujourd’hui roi de Wurtemberg, débordèrent aussitôt 1 faib’e corps que j’avais sous mes ordres.

J’avais d’abord eu le dessein de défendre l’Alsace pied à pied, en me repliant versées Vosges, la Meurthe, la Moselle et la Marne : mais j’ap pris que l’armée de la Moselle, qui m’appuyait par sa gauche, s’était dirigée vers le nord ; que des colonnes ennemies occupaient d'jà Sarrebruck et inondaient la Lorraine : ce mouvement n’était donc plus possible. D’un autre côté, une décision précipitée, dans des circonstances aussi imprévues, pouvait avoir les plus gravse consé-

quences. Je temporisai, dans l’espérance de recevoir des ordres pour régler mes mouvements. Mais , depuis la dépêche qui me donna connaissance de nos revers, je n’en reçus aucune jusqu’à la rentrée de Louis XVIII dans la capitale.

Dans la soirée du 24, la cavalerie wurtembergeoise attaqua mes avant-postes; les 7e chasseurs et 11° dragons prirent les armes, fondirent sur les assaillants, et les taillèrent en pièces. Le lendemain, l’armée continua son mouvement de concentration. Je m’établis en avant de la forêt de Haguenau, la droite à Seltz, le centre à Surbourg, et la gauche à cheval sur la route de Bitche, que l’ennemi avait déjà investie.

Cette position n’était que provisoire; elle était trop étendue; je ne l’avais prise que pour ne pas me porter tout à coup en arrière de la ville, et laisser pénétrer les alliés entre cette place et Saverne, que le lieutenant-général Desbureaux occupait avec un bataillon de ligne, des partisans et quelques lanciers.

Le général Rottembourg était chargé de surveiller le Rhin en arrière et sur la droite. Je n’avais pu lui laisser qu’une brigade, que j’avais portée à Seltz; encore fus-je obligé de retirer le 40e au moment où les Autrichiens paraissaient. Il ne lui resta que le 39e, dont le deuxième bataillon

formait les avant-postes et la réserve. Le 1er, une compagnie de sapeurs et huit pièces de canon composaient le corps de bataille pour une ligne de plus d’une demi-lieue d’étendue. La position, sans être mauvaise par elle-même, n’avait rien de rassurant. La petite ville de Seltz, appuyée au Rhin, est située sur les deux rives de la Seltzbach. Cette rivière est assez bien encaissée sur une étendue d’environ deux cents toises; mais plus loin elle est partout guéable,et les bois qui la bordent en favorisent encore le passage. D’un autre coté, je craignais un débarquement, que l’ennemi pouvait facilement effectuer en arrière de la droite, et auquel je n’eusse pu m’opposer que faiblement, attendu que toute l’attention devait se porter sur le front, qui, comme je l’ai dit, s’étendait fort loin.

Dans cette alternative, le général Rottembourg se décida à ne faire observer le Rhin que par des patrouilles, et envoya une compagnie pour garder les gués, depuis le moulin de Seltz jusqu’à Nideradern. Il plaça son artillerie sur une petite éminence de la rive droite, à gauche de la ville, et ce qui lui restait de soldats se porta en avant pour soutenir le deuxième bataillon, qui occupait les avant-postes et le bois.

A onze heures, l’ennemi ayant réuni ses masses, commença l’attaque par un feu de mousqueterie bien nourri, qu’il appuya avec huit pièces de canon.

La résistance des nôtres fut opiniâtre, et pendant longtemps il ne put la vaincre; mais à la fin cette petite avant-garde fut contrainte de se replier dans le bo's. Elle s’y maintint avec un courage héroïque, et résista longtemps aux efforts de huit à neuf mille hommes, que soutenait une artillerie nombreuse. Enfin, après quelques heures de la plus belle résistance, cette poignée de braves se retira dans le plus grand ordre, et vint se réunir au premier bataillon.

Enhardi par ce succès, l’ennemi fit descendre scs masses. Il déboucha par la grande route, se dirigea sur Seltz, dont il croyait s’emparer sans difficulté. Nous le laissâmes arriver sous le feu de nos batteries ; dès qu’elles purent jouer, une décharge épouvantable porta la mort dans ses rangs. Rassuré par le nombre, il continua néanmoins d’avancer, et le combat se rétablit avec plus de vigueur qu’auparavant. Mais, toujours contenus parla valeur de nos soldats, et foudroyés par l’artillerie française, les Autrichiens finirent par céder, et se retirèrent en désordre dans le bois. Leurs mouvements dès lors devinrent incertains, et ils hésitèrent longtemps sur ce qu’ils avaient à faire. Nos pièces continuaient de porter la mort au milieu de leurs colonnes. L’attaque n’était pas plus périlleuse que l’inaction; ils marchèrent en avant, et parvinrent à s’emparer de la partie de la ville située sur la

rive gauche. Mais ce triomphe leur coûta cher. Quelques obus lancés sur les maisons dont ils étaient maîtres les contraignirent à les quitter, et à regagner précipitamment leur premier asile ; nos batteries redoublèrent leur feu, et firent essuyer aux fuyards une perte immense.

Cette attaque ne fut pas la seule dans laquelle ils échouèrent. Dès le commencement de l’action, ils s’étaient avancés, parla grande route de Weissembourg à Haguenau, sur Surbourg, qu’occupait un bataillon du 18°, commandé par le colonel Voyrol. Ce village fut vaillamment défendu : pendant plus de deux heures, l’ennemi ne put y pénétrer ; mais il déploya enfin des forces si considérables, que, dans la crainte de voir tourner la position, le général Albert la fit évacuer. Nos soldats se replièrent derrière la Sarre, où ils se réunirent au reste du régiment. Assaillis en cet endroit par l’élite de l’armée autrichienne, ils restèrent inébranlables. Lassés de tant d’attaques infructueuses, convaincus qu’ils ne parviendraient pas à forcer des hommes qui paraissaient décidés à mourir à leur poste, ni à s’emparer des avenues de la foret, les alliés se décidèrent enfin à la retraite.

Nous avions trois cents hommes tués ou blessés : les Autrichiens, de leur propre aveu, en avaient perdu deux mille et avaient eu deux pièces de canon démontées.

Nos troupes avaient à peine pris quelques heures de repos, lorsque je fus obligé de les remettre en marche. L’armée alliée du Haut-Rhin s’avançait sur Strasbourg; cette nouvelle m’était parvenue pendant l’action. Je n’avais pas un instant à perdre. Je me dirigeai sans délai sur cette place, et l’évé nement a fait voir si cette mesure était juste.

Page 1