‹ Mémoires du Général RappChapitre 87 sur 143 · CHAPITRE XL VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VII

Ce fut pendant cette retraite que les soldats apprirent le désastre de Waterloo et l’abdication de l’Empereur, que, jusqu’à ce moment, je leur avais soigneusement cachés. Ces événements produisirent un découragement universel, et la désertion se mit bientôt parmi eux. Les moins emportés roulaient dans leur tète des projets funestes. Excités par la malveillance, les uns voulaient se rendre dans leurs foyers, les autres proposaient de sejeter en partisans dans les Vosges.

Je fus aussitôt informé de ces dispositions. J’envisageai de suite les terribles conséquences qu’elles pouvaient avoir. Je publiai un ordre du jour ; il réussit, les esprits se calmèrent; mais l’inquié-

tude ne tarda pas à se réveiller. Arrivé à Haguenau, le*** régiment, autrefois si fameux, annonça hautement le dessein de quitter l’armée et de se rendre avec son artillerie dans les montagnes. Déjà les pièces étaient attelées et un bataillon avait pris les armes. Je fus averti; j’accourus, je pris à la main l’aigle de ces rebelles ; et me plaçant au milieu d’eux, « Soldats, leur dis-je, j’apprends qu’il » est question, parmi vous, de nous abandonner. » Dans une heure nous allons nous battre ; voulez- » vous que les Autrichiens pensent que vous avez » fui le champ d’honneur? Que les braves jurent » de ne quitter ni leurs aigles ni leur général en » chef. Je permets aux lâches de s’en aller. » A ces mots, tous s’écrient : « Vive Rapp ! vive notre général ! » Tous font le serment de mourir sous leurs drapeaux, et le calme est rétabli.

Nous nous mimes aussitôt en marche, et nous nous portâmes sur la Souffel, à deux lieues en avant de Strasbourg. La quinzième division avait sa droite à la rivière d’Ill, son centre à Hœnheim, sa gauche à Spuffelweyershciin, et s’étendait jusqu’à la route de Brumpt; la seizième occupait Lampertheim, Mundolsheim, les trois villages de Ilausbergen, et appuyait sa gauche à la route de Saverne; enfin la dix-septième était en colonnes sur celle deMolsheim, avec deux régiments de cavalerie; deux autres étaient placés en arrière de la quinzième division

à Bischheim. Telle était la position de nos troupes le 28 au matin, lorsque l’ennemi se jeta avec impétuosité sur le village de Lampertheim, occupé par un bataillon du 10e, sous le commandement du général Beurmann. Ce bataillon seul soutint longtemps les efforts de huit mille hommes d’infanterie et le feu continu de six pièces de canon. Néanmoins, comme le nombre des assaillants augmentait sans cesse, il se retira derrière la rivière, et vint, conformément à ses ordres, s’établir à Mundolsheim.

Des colonnes ennemies, fortes de quarante à cinquante mille hommes, s’avancèrent aussitôt par les routes de Brumpt et de Bischwiller. Toutes ces dispositions, et les masses de cavalerie qui couvraient la première de ces routes, annonçaient le projet de séparer les divisions des généraux Rottembourg et Albert, afin d”accabler celle-ci. Je ne me mépris point sur le dessein des alliés; mais je ne pouvais réunir mes troupes, déployées dans une plaine immense et déjà engagées sur toute la ligne. Il ne me restait qu’un parti; je le pris sur-lechamp : heureusement c’était le plus funeste pour l’ennemi. Je serre en colonnes le 10e régiment, au milieu du feu; je fais avancer le 32e, et je l’échelonne après l’avoir formé en carré. Le reste de la division Albert reste en réserve à la hauteur de Hiderhausbergen.

Tout en défendant le terrain pied à pied, le général Rottembourg fit un changement de front, l’aile gauche en arrière, et vint couvrir les villages de Hœnheim, Bischheim et Schilttigheim, en menaçant le flanc des troupes qui s’engageaient entre ces deux divisions. C’étaient ses instructions.

Le 103° fut placé sur la route de Brumpt, et le 3Ge sortit de Souffelweyersheim pour l’appuyer; mais à peine était-il en marche, que les alliés attaquent le village. J’envoie aussitôt une compagnie pour défendre cette importante position. Nos soldats s’y portent à la course, mais l’ennemi s’en empare avant qu’ils puissent arriver. Le capitaine Chauvin soutient avec une rare bravoure le feu d’une nuée de tirailleurs, et donne au général Fririon le temps d’accourir. Celui-ci laisse un bataillon et quatre pièces de canon pour couvrir la route, et s’avance au pas de charge avec le reste de ses forces. Le général Gudin1 seconde ce mouvement, et manœuvre sur celle de Bischwiller : les Autrichiens cèdent et se retirent; mais les renforts qu’ils reçoivent à chaque instant ne laissent à nos troupes aucun espoir de se maintenir. D’un autre côté, les assaillants avaient débordé le 10°, et le moment était venu d’exécuter le mouvement que j’avais prescrit. En conséquence, la seizième division replia son aile

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