‹ Mémoires du Général RappChapitre 88 sur 143 · Le baron Pierre-César Gudin, général de brigade · texte numérisé non relu

Le baron Pierre-César Gudin, général de brigade

gauche perpendiculairement en arrière, et en conservant la tète de Hœnheim, d’où notre artillerie foudroyait l’ennemi en liane et à revers. En même temps le brave général Beurmann, attaqué de toutes parts et déjà enveloppé, sortait de Mundolsheim à la tète du 10e, et faisait retraite en bon ordre sui la division.

Les Autrichiens, de leur côté, se portaient sui la route de Brumpt avec des masses énormes de cavalerie et d’infanterie, soutenues par une artillerie formidable. Ils s’engagèrent entre les deux divisions, et arrivèrent sans obstacles sur quatre bouches à feu qui n’avaient cessé de mitrailler leurs colonnes. Elles lurent enlevées : mais l’ennemi prêta le liane aux troupes du général Rottembourg, et à deux régiments de cavalerie qui se trouvaient sur son front. Je profitai de cette circonstance, je me mis à la tête du 1 Ie de dragons et du 7e de chasseurs à cheval. Je me précipitai en avant, je renversai la première ligne, pénétrai dans la seconde, culbutai tout ce qui opposa de la résistance. Nous finies une boucherie affreuse de la cavalerie autrichienne et wurtembergoise. En même temps le 32e de ligne arrive au pas de charge, en colonnes serrées, et l’em-l pèche de se rallier. Elle se renverse sur sa propre infanterie et la met en fuite.

De son côté, le général Rottembourg porte sa droite en avant, et fait sur l’ennemi, qui défile en

désordre devant ses colonnes, le feu le plus meurrier d’artillerie et de mousqueterie; en un instant le champ de bataille est couvert de morts, et l’immense armée du prince de Wurtemberg mise en déroute. Elle fut telle que des bagages qui se trouvaient à deux lieues en arrière furent culbutés, pilés, et que le prince lui-même perdit ses équipages. Le désordre s’étendit jusqu'à Haguenau, et aurait été plus loin, si trente mille Russes, arrivés de Weis- ;embourg, n’eussent par leur présence rassuré les^ ’uyards. La nuit qui survint, et le danger qu’il y jurait eu à s’aventurer devant des forces aussi supérieures, nous empêchèrent de profiter de nos ivantages. Nous ne pûmes reprendre notre artilerie ; l’ennemi s’était hâté de la faire passer sur ses derrières.

Elle lui coûtait assez cher pour qu’il tint à la conserver. Il avait quinze cents à deux mille morts 3tun nombre de blessés encore plus considérable. De notre côté, nous eûmes environ sept cents homnes hors de combat. De ce nombre étaient les leux capitaines d’artillerie légère Favier et Dan- 11 au, blessés l’un et l’autre en défendant leurs pièces, et le colonel Montagnier, qui rendit de si grands services en cette occasion.

Le général ennemi se vengea de sa défaite par les dégâts. 11 incendia, le lendemain de la bataille, e village de Souffelweyersheim, sous prétexte que

les paysans avaient tiré sur ses troupes. Le fait n’est pas vrai, et le nom du prince de Wurtemberg reste à jamais souillé d’une action qui a plongé une foule de familles dans la misère.

Soit que la vigueur avec laquelle nous avions repoussé toutes ses attaques l’eût dégoûtéd’en faire de nouvelles, soit tout autre motif, il restaquelques jours sans rien entreprendre. Je profitai de ce repos pour approvisionner Strasbourg et me fortifier dans mes positions. J’eus le temps aussi de donner à tous les commandants de place qui étaient sous mes ordres les instructions les plus précises.

Cependant l’armée alliée augmentait sans cesse, de nouveaux corps venaient la grossir tous les jours : bientôt soixante-dix mille homme se déployèrent devant nous, et vinrent nous presser de toutes parts. Les parlementaires se succédaient l’un à l’autre, et sans avoir aucun but marqué. Je fis proposer au général ennemi une suspension d’armes, pendant laquelle je pourrais envoyer un officier à Paris, et recevoir des ordres du gouvernement. Le prince de Wurtemberg refusa, sans renoncer néanmoins au système de communication qu’il avait adopté.

Ce fut à peu près à cette époque qu’il fit venii devant lui le pasteur de Wendenheim, homme respectable et excellent patriote. « Connaissez-vous, » lui dit-il, le général Rapp ? — Oui, Monsei

» gneur. — Vous chargeriez-vous d’une mission » auprès de lui? — Assurément, si elle n’avait rien » de contraire aux intérêts de mon pays. — Eh » bien, allez lui dire que s’il veut me livrer Stras- » bourg pour le roi de France, il verra pleuvoir » sur lui les biens et les honneurs. — Monseigneur, » le général Rapp est Alsacien, et par conséquent » bon Français; jamais il ne consentira àdéshono- » rer sa carrière militaire. En conséquence, je prie >; Votre /Vitesse de charger un autre que moi de ce » message. »

A ces mots, le vénérable pasteur s’incline et disparait, laissant le prince étonné et confondu d’avoir proposé inutilement une bassesse. Néanmoins, Son Altesse ne se rebuta pas. Le3 juillet, ellem’envoya le général Vacquant, en qualité de parlementaire, pour me demander, au nom du roi de France, la remise de la place de Strasbourg. Afin d’inspirer plus de confiance, l’officier autrichien portait un énorme ruban blanc et la décoration du lis. Je lui demandai s’il venait de la part du roi, il répondit que non. « Eli bien, lui dis-je, je ne rendrai la » place que lorsque mes soldats auront mangé des » cuisses autrichiennes, comme ceux que j’avais » à Dantzig en ont mangé de russes. »

Importuné des communications insignifiantes que me faisait passer chaque jour le commandant des alliés, je cherchai à pénétrer ses motifs. Dans

celle vue, une reconnaissance générale fut exécutée le G sur les positions autrichiennes. Nos soldats enlevèrent quelques postes de cavalerie, en taillèrent d’autres en pièces, et rentrèrent au camp après avoir fait prendre les armes à toute l’armée ennemie.

Une forte canonnade s’étant fait entendre deux jours après du côté de Phalsbourg, je résolus de faire une seconde pointe, tant pour m’assurer au juste des forces que j’avais devant moi, que pour empêcher le prince de Wurtemberg de détacher des troupes contre cette place. La division Albert et la cavalerie marchèrent contre le camp retranché que les Autrichiens avaient assis depuis la forte position d’Oberhausbergen jusqu’à Hiderhausbergen. L’attaque commença à trois heures du matin, elle fut impétueuse et couronnée du plus grand succès. La cavalerie ennemie fut culbutée et mise en fuite par la brigade du général Grouvel; les principaux villages furent pris à la baïonnette, et les retranchements emportés. Plusieurs officiers furent faits prisonniers dans leurs lits, d’autres au moment où ils couraient aux armes. Des généraux s’échappèrent en chemise, et ne durent leur salut qu’aux ténèbres qui les protégeaient.

Le 10e d’infanterie légère, commandé parle brave colonel Cretté, déploya dans cette affaire la même valeur qu’à la bataille du 28. Le 18e, sous

les ordres du colonel Voyrol, l’un des officiers les plus intrépides de l’armée française, se rendit maître du village da Mittelhausbergen, où il se maintint longtemps contre des forces supérieures et des attaques non interrompues sur tous les points.

Le signal de la retraite ayant été donné, le général Albert fit échelonner le 57e vers l’attaque de droite et le 32e vers celle de gauche. Nous nous repliâmes dans le plus grand ordre. L’ennemi voulut nous troubler, il fondit sur nos troupes. Le 57e le reçut sans s’ébranler, et fit une décharge à bout portant qui désorganisa ses colonnes ; deux fois la cavalerie alliée revint à la charge, deux fois elle fut repoussée avec perte. Le général Laroche, qui la conduisait, fut atteint et tomba sous les pieds des chevaux ; il eût. péri si les Français ne fussent venus à son secours. « Amis, s’écria-t-il, j’ai servi » autrefois dans vos rangs, sauvez-moi. » Il fut aussitôt relevé et rendu aux siens. Un gros de cuirassiers faillit surprendre le 18e dans son mouvement rétrograde; mais le chef de l’état-major général, le colonel Schneider, lui ayant habilement opposé un bataillon qu’il avait sous la main, rompit son choc et sauva le régiment d’une défaite inévitable.

Les alliés, convaincus qu’ils ne parviendraient pas à nous entamer, nous laissèrent paisiblement continuer notre marche. Nos troupes rentrèrent

au camp après avoir acquis la certitude de l'immense supériorité des forces qu’elles avaient à combattre. De part et d’autre on prit des cantonnements. Une convention militaire fut conclue peu après, et les hostilités cessèrent dans toute l’Al¬

sace.

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