CHAPITRE XLVIII
L’oisiveté engendra bientôt la sédition. D’autres armées, d’autres corps, que n’égarait aucune combinaison politique, avaient foulé aux pieds la discipline militaire ; est-il étrange qu’au milieu de l’effervescence générale mes soldats se soient un instant oubliés? Cet épisode est pénible. Je ne dois ni l’écrire ni le taire. Je puis bien supporter le blâme qu’ont encouru Joubert, Masséna, et tant d’autres généraux que je n’ai pas la prétention d’égaler. Voici en quels termes un anonyme a rendu compte de cet acte d’indiscipline1. 11 n’a pas voulu tout dire; mais il s’agit de moi, je dois imi-
1. Précis des Opérations de l'Armée du Rhin et du Jura en ISIS.
ter sa réserve. Je souscris du reste au jugement qu’il a porté.
« Les Autrichiens, désespérant de se rendre m litres de Strasbourg par la force des armes, cherchèrent à se ménager des intelligences dans cette ville. Ils y réussirent d’autant mieux qu’ils employèrent avec sagacité les deux moyens qui agissent le plus puissamment sur le cœur de l’homme, l’or et la frayeur. Ils séduisirent les uns par l’appât des richesses, ils en subjuguèrent d’autres en leur faisant craindre les vengeances d i gouvernement. Lorsqu’ils se furent de la sorte assurés de tous ceux qu’ils jugèrent susceptibles d’ètre égarés, ils se hâtèrent d’exécuter leurs perfides desseins.
» Dès l’ouverture de la campagne, nos soldats se trouvaient dans un état d’irritation bien propre à seconder les vues secrètes de l’ennemi : ils connaissaient l’affreuse journée de Waterloo, ils en savaient tous les détails ; mais ils avaient trop de confiance dans l’habileté de cet homme fameux avec lequel ils avaient cinq fois triomphé de l’Europe entière, ils l’avaient vu trop souvent ressaisir par des inspirations soudaines la victoire qui lui échappait, pour croire que son génie militaire l’eùt tout à coup abandonné ; ils songeaient perpétuellement à ce désastre, et ils ne pouvaient y son-
ger sans frémir. Persuadés qu’ils étaient que nos troupes étaient toujours les mêmes et qu’elles avaient affaire aux mêmes ennemis, une telle défaite leur paraissait inconcevable. N’en connaissant pas les véritables causes, ils accusaient les traîtres de tous nos malheurs : des traîtres avaient livré nos plans, des traîtres avaient commandé de fausses manœuvres, des traîtres avaient crié sauve qui peut; il y en avait parmi les généraux, parmi les officiers, parmi les soldats, qui sait même s’il n’en existait que dans l’armée du Nord? qui sait si le corps dont ils faisaient partie, si leur régiment, si leur compagnie, n’en étaient pas infectés ? Pouvaient-ils compter surleurs chefs, sur leurs camarades? Tout le monde était suspect, il fallait se défier de tout le monde.
» Tels étaient les discours qui échappaient à la colère, qne la malveillance accueillait, amplifiait, envenimait, et que chaque soldat finit par répéter et par croire. Bientôt on expliqua tout par cette idée. Accoutumé à tenir la campagne, on s’était vu avec douleur contraint de se retirer devant un ennemi qu’on méprisait. Il eût été naturel d’attribuer ses progrès à son immense supériorité numérique : on aima mieux les expliquer autrement ; les chefs étaient d’intelligence avec les Autrichiens. Plusieurs circonstances aussi fatales qu’inévitables ■vinrent donner à cette opinion une sorte de- vrai-
semblance aux yeux des soldats prévenus. Ce fut d’abord l’ordre que reçut le comte Rapp de licencier l’armée, et de renvoyer chaque homme isolément, sans argent et sans armes. Ce fut ensuite une injonction qui lui fut faite par le gouvernement de livrer à des commissaires russes dix mille fusils tirés de l’arsenal de Strasbourg. Ces deux dép|jphes l’obligèrent d’entrer en correspondance avec les alliés. Les fréquents échanges de courriers : qui eurent lieu à cette occasion produisirent un mauvais effet sur les esprits. Le mystère dont le général fut obligé de s’envelopper pour cacher aux troupes le transport des armes à feu augmenta l’irritation ; les malveillants la portèrent à son comble. Ils disaient hautement que le comte Rapp était vendu, qu’il avait reçu plusieurs millions des Autrichiens pour les introduire dans la place, et que s’il renvoyait les soldats individuellement et désarmés, c’était d’après une convention faite et pour les livrer à l’ennemi.
» Dès qu’une fois ces germes de fermentation eurent été jetés dans les différents corps, ils se développèrent d’eux- mêmes; les instigateurs n’eurent plus qu’à en observer les progrès, à combiner les incidents propres à augmenter les troubles, et à rendre inévitable la catastrophe qu’ils préparaient.
» Quoique le général Rapp fût bien loin de scup-
çonner une telle trame, il avait pris, en quelque sorte, toutes les mesures qu’il pouvait prendre pour la déjouer. Aussitôt que la dépêche ministérielle relative au licenciement lui fut parvenue, il avait expédié en toute hâte à Paris un de ses aides de camp, le chef d’escadron Marnier. Cet officier vit plusieurs fois les ministres, il leur représenta à quelle violence l’armée allait se porter si la solde entière n’était pas payée ; mais il ne put obtenir, malgré les instances les plus vives, qu’une traite de quatre cent mille francs sur la caisse de service. Son retour avec cette faible somme vint détruire toutes les espérances. Le général en chef, qui voyait les esprits s’aigrir de plus en plus, ne négligea rien pour conjurer l’orage. Le manque de fonds était ce qui indisposait le plus : pour faire disparaître cette cause de mécontentement, il essaya d’ouvrir un emprunt dans Strasbourg. Les habitants lui ayant demandé une hypothèque, il fit solliciter, auprès du ministre des finances, l’autorisation d’engager les tabacs qui se trouvaient dans la ville: le ministre s’y refusa. Néanmoins, par l’entremise du général Seinelé, qui commandait la place, on obtint des autorités civiles une somme de cent soixante mille francs. De si faibles moyens ne pouvaient satisfaire les soldats, que de faux bruits animaient sans cesse, et l’insurrection ne tarda pas à éclater. Elle fut sou-
daine, elle fut générale, et présenta un caractère tout à fait particulier. J’en retracerai tous les détails, parce qu’ils serviront à faire mieux connaître l’esprit du soldat français.
» Le 2 septembre, vers les huit heures du matin, environ soixante officiers subalternes de différents régiments s’assemblèrent dans un des bastions de la place. Ils arrêtèrent un projet d’obéissance aux ordres qui licenciaient l’armée, mais à des conditions dont ils résolurent de ne point se départir. Cette déclaration commençait ainsi:
« Au nom de l’armée du Rhin, les officiers, sous- » officiers et soldats n’obéiront aux ordres donnés » pour le licenciement qu’aux conditions sui- » vantes :
» Art. 1er. Les officiers, sous-officiers et soldats » ne quitteront l’armée qu’après avoir été soldés » de tout ce qui leur est dû.
» Art. 2. Ils partiront tous le même jour, em- » portant armes, bagages, et cinquante cartouches » chacun, etc., etc. »
» Dès que cette pièce eut été libellée, ils se rendirent chez le général en chef pour lui en donner communication. Celui-ci, alors malade, était dans le bain. Etonné de cette visite inattendue, il donne ordre de laisser approcher. Cinq officiers s’appro-
client aussitôt de la baignoire ; ils font l’exposé du sujet de leur mission, et déclarent que l’armée ne subira le licenciement qu’ autant que ces conditions auront été remplies. A ce mot de conditions, le général furieux s’élance du bain, et arrachant le papier des mains de l’orateur : « Quoi ! mes- » sieurs, vous voulez m’imposer des conditions t » vous refusez d’obéir I des conditions à moi!... »
» Le ton de voix, le regarddu comte Rapp, peutêtre l’attitude dans laquelle il se présentait, imposèrent à la députation. Elle se retira confuse, et chacun des officiers alla rendre compte à son régiment du mauvais accueil qu’ils avaient reçu.
» Les sous-officiers, assemblés au nombre d’environ cinq cents, attendaient pour agir la réponse du général. Ils sentirent bien, quand ils en eurent connaissance, qu’un tel homme n’était pas facile à intimider, et qu’en faisant une démarche, ils ne seraient pas plus heureux que leurs chefs. Mais leur parti était pris; ils vinrent se ranger en bataille dans la cour du palais, et demandèrent qu’on les introduisit auprès du général en chef. Un aide de camp descend pour connaître les motifs qui les amènent, ils refusent d’entrer en explication avec lui. « Quel est le chef de la troupe? demande cet » officier. Aucun... tous, » répondent- ils en masse. 11 appelle au centre les plus anciens de chaque régiment; il leur adresse quelques représentations
sur l’acte d’indiscipline dont ils se rendent coupables. Mille voix confuses l’interrompent aussitôt :
« De l'argent! de l’argent!... Nous voulons être
» payés de tout ce qui nous est dù ; nous saurons » nous faire payer. »
» Le chef d’état-major, colonel Schneider, dont ils avaient tant de fois admiré la résolution au milieu des dangers, arrive sur ces entrefaites, et essaie avec aussi peu de succès de les calmer : « De l’argent, répètent-ils encore, de l’argent! » Fatigués de pousser des cris, défaire des menaces inu¬
tiles, et n’ayant pu arriver jusqu’au général en chef, ils se dispersent enfin, après s’être assigné
un rendez-vous. La plupart se portent sur la place
d’armes, où ils procèdent aussitôt à l’élection des nouveaux chefs qu’ils avaient résolu de se donner. L’un d’eux, nommé Dalouzy, sergent au 7e léger, connu par sa capacité, son audace et surtout par un babil soldatesque qui lui était propre, réunit tous les suffrages : « Vous voulez être payés, » dit-il à ses camarades, et c’est pour cela que » vous êtes ici. — Oui, répondit-on d’une com- » mune voix. — Eh bien! si vous promettez de » m’obéir, de vous abstenir de tout désordre, de » faire respecter les propriétés, de protéger les per- » sonnes, je jure sur ma tète que vous le serez » avant vingt-quatre heures. »
» Ce discours fut accueilli avec des cris de joie,
et le sergent fut nommé général. Il choisit aussitôt pour son chef d’état-major le tambour-major du 59°; un second sous-officier fut chargé des fonctions de gouverneur de la place; un troisième, du commandement de la première division; un autre de la seconde, et ainsi de suite. Les régiments eurent des colonels; les bataillons, les escadrons, des chefs; et les compagnies, des capitaines; enfin on compléta un état-major.
» Les autres sous-officiers étaient retournés aux casernes, où les soldats attendaient avec impatience 'le résultat de la démarche qui venait d’être faite. La générale est aussitôt battue, et tous le corps, infanterie, cavalerie, artillerie, sont dirigés en ordre et à la course sur la place d’armes. L’organisation était à peine terminée, lorsqu’ils y arrivèrent. A mesure qu’ils paraissaient, les nouveaux chefs allaient en prendre le commandement, et les dirigeaient sur les points qu’ils avaient ordre d’occuper.
» Cependant le général Rapp, étonné de voir éclater une insurrection si grave, s’était habillé à la hâte, dans l’espérance de connaître les motifs de ces mouvements séditieux, et de parvenir à les calmer. Mais les diverses opérations dont nous venons de rendre compte avaient été conduites avec une telle célérité, qu’au moment où il sortait, accompagné de son chef d’état-major et de quelques
officiers, les colonnes, suivies d’une populace nombreuse, débouchaient déjà par toutes les rues qui aboutissent à la place du palais. Dès qu’elles aperçoivent le général, les troupes se mettent précipitamment en bataille, et croisent la baïonnette pour l’empêcher de passer. Aussitôt des cris forcenés se font entendre des derniers rangs. « Tirez... il » a vendu l’armée... Tirez donc! » Des miséra- ; blés, répandus dans les groupes, excitaient du geste et de la voix à massacrer ce vaillant homme.
La fureur se répand de proche en proche, et bientôt la confusion est à son comble; les soldats égarés apprêtent leurs armes; les rangs se doublent ; j huit pièces de canon arrivent au galop, et sont in- 1 continent chargées à mitraille.
» Chaque fois que le général Rapp adresse la parole à ceux qui le menacent, les vociférations I recommencent et les cris provocateurs se font entendre avec une nouvelle rage. Mis en joue à plusieurs reprises, les pièces de canon sont constamment dirigées sur lui, et les pointeurs suivent tous ses mouvements :« Rangez-vous I s’écriaient-ils,
» que nous tirions dessus. » Un obusier s’attache avec tant de persévérance au groupe dont le général est environné, qu’il s’en aperçoit. Il court au canonnier qui tient la mèche : « Eh bien ! que pré- » tends-tu faire, misérable? lui dit-il; veux-tu me » tuer? Mets le feu, me voici à l’embouchure. —
» Ah! mon général, s’écrie le soldat en laissant » échapper son boute-feu, j’ai été au siège deDant- » zig avec vous, je vous donnerais ma vie... « Mais les camarades veulent être payés, je suis » obligé de faire comme eux. » Et il reprend sa mèche.
» Accablé de questions vides de sens, d’interpellations sans objet, étourdi des clameurs de la multitude, dont les flots grossissaient sans cesse, le général se décida enfin à rentrer au palais.
» Les troupes l’y suivirent, et les différentes avenues en furent sur-le-champ occupées par huit pièces de canon, mille hommes d’infanterie et un escadron de cavalerie. Cette garde se nomma la garde extérieure du palais. Un bataillon de grenadiers vint s’établir dans la cour, et prit la dénomination de garde intérieure. Près de soixante factionnaires furent placés deux à deux à toutes les portes et sur l’escalier qui conduisait à l’appartement du comte Itapp; il y en eut même, pendant quelques instants, jusqu’à celle de sa chambre à coucher. On s’empara ensuite du télégraphe et de la monnaie. Pour témoigner en même temps qu’on n’avait aucun mauvais dessein, un détachement fut envoyé à l’hôtel du général autrichien Volkman, qui se trouvait dans la place, et fut mis à sa disposition. Les ponts furent levés, et l’on ne communiqua plus avec les dehors sans une permission si-
gnée du nouveau commandant. Le tambour-major du 58e se rendit avec un trompette au quartier général des alliés, et leur signifia que, s’ils respectaient la trêve, la garnison ne se porterait à aucun acte d’hostilité; mais que, s’ils essayaient de profiter de la mésintelligence qui régnait entre le chef et les soldats, elle saurait opposer une noble résistance.
» Cependant Dalouzy avait établi son état-major sur la place d’armes, et créé deux commissions, l’une des vivres, composée de fourriers, et l’autre des finances, formée de sergents-majors ; elles se ; constituèrent en permanence, délibérèrent sur les ; mesures les plus propres à maintenir la tranquillité publique, et à mettre la ville à l’abri de toute surprise. Les postes de la citadelle et ceux de l’intérieur furent doublés ; on plaça même des gardes à quelques vieilles poternes qui jusque là avaient été négligées; on renforça la ligne extérieure, les troupes bivouaquèrent sur les places et dans les rues; enfin on n’oublia aucune des précautions que peut suggérer la prudence la plus soupçonneuse. Afin de prévenir les excès auxquels la malveillance pouvait exciter les soldats, il fut défendu, sous peine de mort, d’entrer dans aucun des lieux où l’on vendait de l’eau-de-vie, du vin ou de la bière. La même peine fut portée contre tous ceux qui se rendraient coupables de pillage, de désordre ou d’in-
subordination. Enfin, pour assurer mieux encore la tranquillité publique, il fut résolu que l’armée serait instruite de six heures en six heures de sa situation.
» Ces dispositions prises, le receveur général et l’inspecteur aux revues furent mandés. Celui-ci fit un état approximatif des sommes nécessaires pour mettre la solde au courant, l’autre présenta le montant de son avoir en caisse; après quoi, Dalouzy convoqua le conseil municipal, auquel il exposa les motifs qui avaient déterminé la garnison à prendre les armes, et pria le maire d’aviser aux moyens de faire des fonds pour acquitter l’arriéré.
» Il envoya ensuite au comte Rapp une députation composée du nouveau gouverneur et de cinq ou six généraux-sergents. « Eh bien! que me vou- » lez-vous encore? leur dit ce général avec l’accent » de l’indignation et du mépris. Vous êtes indignes » de porter l’uniforme français... J’ai cru que vous » étiez des gens d’honneur, je me suis trompé... » Vous vous laissez séduire par des misérables... » Que prétendez-vous faire?... Pourquoi ces gardes » qui environnent le palais?... Pourquoi cette ar- » lillerie dirigée contre moi?... Je suis donc bien » redoutable ?... Croit-on que je veuille m’évader?... » Et pour quelle raison m’évaderais-je?... Je ne » crains rien... Je ne vous crains pas... Mais au fait
» que me voulez-vous? encore une fois que me vou- j » lez-vous?... » L’agitation du comte Rapp, en prononçant ces mots, contrastait vivement avec l’air sombre de la députation. Ces sous-officiers, confus de retenir captif un chef qu’ils aimaient, et dont la valeur, la loyauté, leur étaient si connues, gardaient un profond silence. Ils étaient sur le point de se retirer, lorsqu’un d’entre eux prenant la parole : « Mon général, dit-il, nous avons appris que » les autres corps d’armée ont été payés, nos sol- » dats veulent également l’ètre ; ils sont en révolte,
» mais ils nous obéissent. Nous ne demandons que » ce qui nous est du, le faible dédommagement » de tant de sang et de blessures ; nous ne deman- » dons que ce qui nous est indispensable pour » faire notre route et nous retirer dans nos foyers.
» Les troupes ne rentreront dans l’ordre, c’est une » chose fermement arrêtée, que lorsque la solde » sera alignée pour tout le monde. — Il n’y a pas » assez d’argent en caisse, repartit le général. J’ai » eu l’intention de vous faire payer, même de vos » masses; j’ai envoyé un aide de camp à Paris, il » a vu les ministres ; mais on n’a pu lui donner » que quatre cent mille francs. C’est cette somme,
» ainsi que celle qui existe déjà dans la caisse du » payeur, que je ferai répartir entre les divers ré- » giments. — L’armée veut être payée, mon géné- » ral. — Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire;
» retirez-vous, et rentrez au plus tôt dans l’ordre... )> Si l’ennemi a malheureusement connaissance de » ce qui se passe ici, que de viendrez- vous? — On » a tout prévu, mon général : un régiment de ca- » valerie et douze pièces de canon sont partis pour » renforcer la division qui est au camp. 11 vous i » est facile de nous faire payer; et vous avez tout » à craindre de la part des soldats, si d’ici à vingt- » quatre heures ils ne sont pas satisfaits. — Que » m’importe à moi ce que vous et vos soldats pou- » vez faire? Je vous répète que vous n’aurez que » les fonds qui vous sont destinés. Quelque chose » qui puisse arriver, n’espérez pas me contraindre »> à faire ce que mon devoir me défend. — Géné- » ral, les soldats peuvent vous conduire à la cita- » delle, ils peuvent même vous fusiller; nous ré- » pondons d’eux maintenant, mais si vous ne nous » faites pas payer... — Je n’ai plus rien à vous » dire, sortez de chez moi... Si vous me fusillez, » eh bien, je préfère la mort à la honte... Vous » êtes des ennemis de l’ordre;... vous êtes des ins- » truments de la malveillance et d’une conspira- » tion que vous ne connaissez pas... L’ennemi est » peut-être d’accord... Je vous rends responsables » de tout ce qui peut arriver... Vous m’avez en- » tendu, sortez!... Je rougis de converser avec des » rebelles. »
» Ces mots de conspiration firent sur eux une
impression très vive, ils se turent quelque temps ; ils se remirent néanmoins, et l’un d’eux répondit il que s’il y avait parmi eux des gens qui eussent des intentions cachées, ils l’ignoraient; que pour ; eux, ils ne voulaient qu’être payés; mais qu’ils I voulaient l’être, et qu’ils allaient lui amener les I autorités civiles, afin qu’il donnât l’ordre de faire j les fonds : après quoi ils se retirèrent.
» Pendant 'que le conseil avisait aux moyens ; d’assurer la tranquillité publique et de faire acquitter la solde arriérée, l’armée avait exécuté divers mouvements ; elle avait fait des marches, des contre-marches, toujours au pas de course, sans proférer un mot, sans se permettre une menace contre les officiers et les généraux qu’elle avait mis en arrestation. Ce silence, peu ordinaire aux militaires français, avait quelque chose de sinistre dont les habitants étaient épouvantés. Cependant les troupes s’étaient enfin calmées, mais elles ne communiquaient pas avec les bourgeois; elles refusaient même de répondre à leurs questions. Dans les rues, sur les places, on voyait se former des groupes qui se dispersaient après s’être communiqué tout bas soit des ordres, soit des avis. La ville entière était plongée dans une sombre inquiétude: on se rappelait des époques funestes, on craignait de les voir renaître; chacun tremblait pour ses biens, pour sa vie même. Jamais tableau
plus effrayant que celui que présentait alors cette immense cité.
» Le général en chef ayant appris que les habitants avaient consenti à faire les fonds nécessaires, et qu’ils donnaient à la frayeur ce qu’ils avaient si longtemps refusé à ses prières, envoya son chef d’état-major auprès des autorités pour régler avec elles la répartition de l’emprunt. Cet officier fut conduit à l’hôtel de ville par un caporal et six hommes qui ne le quittèrent pas. Il y termina ses comptes, et revint au palais sous la même escorte.
» Cependant les généraux et les chefs de corps employaient tour à tour les menaces et les prières pour ramener les mutins à leur devoir. Ces derniers, qui aimaient leurs supérieurs, et qui n’auraient osé leur manquer en face, usaient d’artifice pour échapper à l’ascendant et aux représentations qu’ils craignaient. Lorsqu’un officier se portait d’un côté, on avait soin de lui opposer en première ligne des soldats d’une autre arme; et pendant qu’il haranguait ceux-ci, les autres vociféraient par derrière. Si, malgré cette tactique, il parvenait à joindre un de ses subordonnés et lui adressaitdes reproches: « Moi! mon officier, » répondait l’autre avec une douceur hypocrite, « je ne fais rien, je » ne dis pas un mot. » Et il se perdait aussitôt dans la foule. Les troupes prirent bientôt une mesure générale pour se délivrer de ces sollicita-
tions importunes, et tous ceux qui avaient un commandement important furent consignés chez eux.
» Cependant les alarmes des bourgeois ne tardèrent pas à se calmer, la retraite fut battue longtemps avant la nuit; et dès cet instant, les patrouilles se succédèrent sans interruption. Plusieurs ordres du jour furent lus à chaque poste. Ils recommandaient la tranquillité, l’obéissance, et promettaient que les paiements seraient effectués dans les vingt-quatre heures. L’une de ces pièces était ainsi conçue : « Tout va bien, les habitants finan- » cent, et les paiements sont commencés. Signé : » Garnison h »
» La ville eut ordre d’illuminer, afin qu’il fût plus facile d’exercer une surveillance sévère.
» Les chefs secrets de l’insurrection n’avaient pas tardé à s’apercevoir qu’une sagesse désespérante présidait à tous les conseils, et que leur but était manqué s’ils ne réussissaient à échauffer de nouveau les esprits, et à exciter quelque émeute dans laquelle le sang put couler.
» Ils firent donc, vers les cinq heures du soir arriver au galop sur la place d’armes un chasseur à cheval, annonçant qu’on venait d’arrêter trois fourgons chargés d’or, appartenant au général Rapp, qui les faisait sortir sous la protec-
\ . C’était le nom que le sergent Dalouzy avait pris comme général en chef.
lion dos Autrichiens. « Ces trois voitures, ajoutait- » il, ont été conduites au pont couvert, et voici » le reçu que je porte à notre commandant en chef. » Il faut fusiller le général Rapp... c’est un trai- » tre... il nous a vendus à l’ennemi. »
» Quelque échauffé que l’on fût encore, ce discours produisit peu d’effet. Les troupes maltraitaient leur chef pour l’obliger à lever des contributions, mais elles ne nourrissaient aucun soupçon contre lui. Sa réputation d’homme d’honneur restait intacte, et son intégrité ne leur était pas plus suspecte que son courage. Des provocations au meurtre si ouvertes excitèrent la défiance, et les soldats devinrent plus circonspects. Quelquesuns cependant semaient l’inquiétude et voulaient qu’on s’assurât de sa personne; mais l’armée eut le bon esprit de repousser des suggestions dont peut-être elle ne sentit pas d’abord toute la perfidie.
» Dès qu’un moyen échouait, les conspirateurs en tentaient un autre, et ne négligeaient rien pour faire verser le sang, persuadés que s’il avait une fois coulé, il serait facile de le faire couler encore. Le cocher du général conduisait du palais aux écuries un chariot chargé de paille. Les factionnaires firent quelques difficultés de le laisser passer : il sortit cependant ; mais à peine était-il dehors que des malveillants crient à la trahison, et
prétendent que, sous prétexte de transporter de la paille, on enlève la caisse militaire. Aussitôt la multitude se jette sur la voiture et la décharge pour la mieux fouiller. On ne trouve rien ; on la recharge, en exigeant néanmoins qu’elle rentre : les chevaux effrayés prennent la course et renversent un enfant.
A cette vue la fureur redouble, on force les gardes, on se précipite en tumulte dans la cour du palais, on saisit le cocher, et on le massacre sans pitié entre les mains d’un officier accouru pour le défendre. Le désordre ne devait sûrement pas se borner à la mort d’un domestique ; mais des groupes de soldats suivirent, forcèrent les plus emportés de se contenir, et le coup fut encore manqué,
» Toutes les tentatives pour faire égorger le général Rapppar la maindeses troupesayantéchoué, on eut recours aux voies ordinaires de l’assassinat. Dès que la nuit fut avancée, une foule d’individus se succédèrent l’un à l’autre, et usèrent de violence pour s’introduire dans sa chambre à coucher. Mais les aides de camp et quelques officiers en défendi rent l’entrée avec courage, et préservèrent leur chef de toute insulte.
» Au milieu de cette effervescence, une circonstance vint tout à coup refroidir les soldats, et contribua à les faire rentrer dans l’ordre. La ligne ennemie resserra ses cantonnements au moment même
où l’insurrection éclatait, et reçut aussitôt des renforts considérables. Cette concordance des mesures prises par les Autrichiens avec unévénement qu’ils ne devaient pas encore connaître, donna beaucoup à penser : [aussi la division du dehors doubla de suite ses grand’gardes ; de nouvelles troupes et de l’artillerie accoururent de la place.
» L’ennemi intimidé n’osa rien entreprendre. Peut-être aussi attendait-il le résultat des machinations qu’il avait ourdies dans Strasbourg; peutêtre craignait-il de se compromettre avec une armée d’autant plus redoutable qu’elle s’était imposé l’obligation de vaincre, et qu’elle continuait, pour tout ce qui était relatif aux dispositions militaires, à recevoir les ordres du général Rottembourg, dont les Autrichiens avaient plus d’une fois, dans cette campagne, éprouvé la valeur et l’habileté. L’ennemi resta donc en position, et semblait attendre que le moment favorable fût venu. De son côté, la troupe se tint en gardecontre les écarts où on voulait la jeter, et poursuivit avec calme et constance le but unique qu’elle s’était proposé, l’acquittement de la solde arriérée.
» Le général Garnison redoublait de vigilance pour maintenir la tranquillité publique, et sortait fréquemment suivi de son état-major, tous en costume de sergents et à cheval, pour s’assurer de l’exécution de ses ordres. Dès qu’il paraissait, les
tambours battaient au champ, les postes prenaient les armes et lui rendaient tous les honneurs dus à r un commandant en chef. Ainsi Strasbourg présentait l’image de l’ordre le plus parfait au milieu du désordre, et la discipline la plus sévère régnait au milieu d’une armée en révolte.
L’emprunt ayautété réalisé, les officiers payeurs, suivant l’ordre numérique de leur régiment, furent conduits, sous bonne escorte, chez le payeur général, où ils touchèrent les sommes nécessaires | pour mettre au courant la solde de leurs corps. Mais il leur fut enjoint de n’effectuer les paiements individuels que lorsque tous les régiments auraient touché ce qui leur était dù. Ainsi se passa le premier jour : il y eut moins d’agitation dans le second. On essaya encore d’accréditer parmi la troupe quelques bruits propres à la soulever ; mais elle y fit peu d’attention. Vers le soir, la consigne du palais devint moins sévère ; les aides de camp eurent la permission de sortir sous escorte. Un peloton de grenadiers était chargé de les conduire où ils voulaient, et de les ramener.
» Pendant la nuit, les postes furent tous renouvelés. Des individus en costumes de sous-officiers se présentèrent encore pour pénétrer chez le général, et s’assurer, disaient-ils, s’il ne s’était pas évadé. Les altercations entre eux et les officiers de l’état-major furent plus vives que jamais ; ceux-
ci néanmoins finirent par l’emporter. Enfin la répartition des fonds fut achevée vers les neuf heures du matin. Aussitôt la générale se fit entendre : l’armée se rassembla, retira ses postes, leva le siège du palais, et se rendit sur la place d’armes. Le général Garnison, accompagné de tout son étatmajor, fit mettre les troupes en bataille, et leur adressa la proclamation suivante. Nous la rapportons textuellement.
« Soldats de l’armée du Rhin,
» La démarche hardie qui vient d’ètre faite par » vos sous-officiers pour vous faire rendre justice, » et le parfait paiement de votre solde, les ont » compromis envers les autorités civiles et mili- » taires. C’est dans votre bonne conduite, votre » résignation et votre excellente discipline, qu’ils » espèrent trouver leur salut; et celle que vous » avez gardée jusqu’à ce jour en est le sûr garant, » et ils en espèrent la continuation.
« Soldats, les officiers payeurs ont entre leurs » mains tout ce qui vous est dû ; la garnison ren- » trera à sa première place; les postes resteront » jusqu’à ce que le général en chef ait donné des » ordres en conséquence. Sitôt la rentrée, les ser- » gents-majors et maréchaux des logis se rendront » chez leurs officiers payeurs, et prendront note,
4 LG
» avant de solder la troupe, de MM. les colonels, » afin d’exercer la retenue de qui de droit. L’in- » fanterie doit être licenciée, elle prendra des or- » dres supérieurs; et la cavalerie, n’ayant encore » aucun ordre, attendra son sort, afin de rendre » au moins, avant de partir, chevaux, armes, et » tout ce qui appartient au gouvernement; afin » que l’on puisse dire : Ils sont Français, ils ont » servi avec honneur, ils se sont fait payer de ce » qui leur était du, et se sont soumis aux ordres » du roi, avec ce beau titre de l’armée du Rhin.
» Par ordre de V Armée du Rhin. »
» Le sergent-général, après avoir prononcé ce discours, que l’armée écouta en silence, fit défiler, devant lui les deux divisions d'infanterie, la cavalerie et l’artillerie, et alla en grande pompe arborer à la préfecture et à la mairie des drapeaux blancs faits par son ordre. Les troupes se rendirent ensuite aux casernes et rentrèrent sous l’autorité de leurs officiers respectifs.
» Aussitôt que la liberté leur fut rendue, les généraux, les colonels et officiers supérieurs s’empressèrent de se rendre chez le comte Rapp, pour lui témoigner la douleur qu’ils avaient eue de voir l’armée méconnaître ainsi le frein de la discipline. Ils firent même imprimer, contre les mou-
vements séditieux auxquels on s’était livré, une protestation qu’ils signèrent tous, et qui contenait des choses très flatteuses pour le général en chef.
» Deux jours après, on déposa les armes à l’arsenal, et tous les corps furent licenciés. Dalouzy, comme chef de révolte, avait encouru la peine capitale ; mais on lui fit grâce en faveur du bon ordre qu’il avait maintenu au milieu de l’insurrection »
L’arm 'e était dissoute, mon commandement expiré, rien ne me retenait plus en Alsace. Mais les bonnes âmes du faubourg Saint-Germain avaient
1. Renvoyé dans ses foyers comme tous ses autres camarades, Dalouzy fut rappelé au service le 2*2 avril 1816 comme sergent et placé au 2e bataillon colonial, considéré àcelte époque comme un corps de punition. Cependant sa bonne conduite soutenue le fit admettre, un an après, avec son grade, dans la légion du Morbihan. Quand elle forma, en 1820, le 46e de ligne, il fut compris dans les cadres de ce corps; mais le 22 mars 1822 il fut envoyé en congé illimité, par suite d’une dénonciation d’un colonel de gendarmerie; celte injustice dura peu; le ministre de la guerre replaça Dalouzy, comme sergent, dans les fusiliers vétérans sédentaires. Il fut nommé enfin en 1823, sous-lieutenant dans le bataillon de l’Ile Bourbon, et l’année suivante lieutenant dans les fusiliers vétérans. Après la Révolution de Juillet, il devint lieutenant au 4e régiment d’infanterie légère, fut nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1832 et promu au grade de capitaine en 1833; admis à la retraite l’année suivante, il se retira aux environs d'Orléans.
imaginé que nous étions un sujet d’effroi pour l’Europe. Sur le champ de bataille, je le crois, et les alliés n’en disconvenaient pas. Ailleurs 1 c’était trop présumer de nous. En fait de trames et de complots ce n’est pas nous qui méritions la palme. J’allai néanmoins au-devant de celle qu’on voulait me décerner. J’écrivis au roi ; je n’essayai pas de lui déguiser mes sentiments. Si j’avais pu jeter dans le Rhin la coalition tout entière, je l’aurais fait, je ne m’en cachais pas. Ma lettre était ainsi conçue :
« Sire,
» Je ne cherche point à justifier ma conduite. » Votre Majesté sait que mon inclination et mon » éducation militaire m’ont toujours porté à dé- » fendre le territoire français contre toute agres- » sion étrangère ; je ne pouvais surtout hésiter à » offrir mon sang pour la défense de l’Alsace, qui » m’a vu naître.
» Si j’ai conservé l’estime de Votre Majesté, je » désire finir ma carrière dans ma patrie ; s’il en » était autrement, je serais le premier à demander » d’aller passer mes jours chez l’étranger : je ne » saurais vivre dans mon pays sans l’estime de
» mon souverain.
» Je ne demande que cela, et n’ai besoin que de « cela. »
Cette lettre ne fut pas inutile. Des signes d’intérêt échappés au monarque continrent la malveillance. Je passai quelques mois à Paris sans être inquiété; mais l’émigration avait envahi les Chambres et rugissait à la tribune. Les vociférations contre ce que la France possède d’hommes distingués par leur talent et leur courage me donnèrent tant de dégoût que je m’éloignai. Je me retirai en Suisse, où du moins l’aristocratie ne présentait pas le scandale, des fureurs du jour à côté des bassesses de la veille. L’ordonnance du 5 septembre fut rendue quelque temps après: je revins à Paris, où je vis tranquille au sein de ma famille, et où j’ai trouvé un bonheur qui jusque là m’était inconnu.