Frère de Napoléon
» j’ai brisé cette montre, et un temps viendra où » votre famille et vos amis ne sauront où reposer » leur tête. <> Il se maria quelques jours après, sans avoir obtenu son agrément, ni même lui avoir fait part de son dessein. Tout cela ne l’a pas empêché de l’accueillir en 1815: à la vérité, il se fit presser ; Lucien fut obligé d’attendre à l’avant-dernière poste mais il ne tarda pas à être admis.
Napoléon ne se bornait pas à ses proches ; l’amitié, les services, tout avait part à ses bienfaits. Je puis en parler par expérience. Je suis revenu d’Égypte, alors aide de camp du brave général Desaix, avec deux cents louis d’épargnes ; c’était tout ce que je possédais. A l’époque de l’abdication, j’avaisquatre cent mille francs de revenus, tant en dotations qu’appointements, gratifications, frais extraordinaires, etc. J’en ai perdu les cinq sixièmes; je ne les regrette pas : ce qui me reste forme encore un assez beau contraste avec ma fortune primitive. Mais ce que je regrette, c’est ce long amas de gloire acquise au prix de tant de sang et de fatigues ; elle est à jamais perdue : voilà de quoi je suis inconsolable.
Je ne suis pas le seul qu’il ait comblé de biens. Mille autres ont été accablés de faveurs, sans que jamais les torts que plusieurs de nous ont eus en- : vers lui aient pu nous faire perdre sa bienveillance. Quelque grands que fussent ces griefs, il les ou-
bliait toujours, dès qu’il était convaincu que le cœur n’y était pour rien. Je pourrais citer cent exemples de son indulgence à cet égard : je me borne aux suivants.
Lorsqu’il prit le titre d’Empereur, les changements qu’il fut obligé de faire dans sa Maison, qui jusque là n’avait été que militaire, déplurent à plusieurs d’entre nous ; nous étions habitués à l’intimité de ce grand homme; la réserve que nous imposait la pourpre nous blessait.
Les généraux Reynier et Damas étaient alors en disgrâce 1 : j’étais lié avec l'un et l’autre, et je
1. Le général Reynier était parti avec Bonaparte pour l'Égypte où il se distingua d’une façon remarquable; mais il était constamment en rivalité avec Menou, et, lorsque ce dernier remplaça Bonaparte comme général en chef,, tout concourut à les aigrir de plus en plus l'un contre l’autre; Menou prit même le parti de le renvoyer en France. Reynier, à son arrivée à Paris, éprouva de la disgrâce de la part du gouvernement consulaire qui le mit en non activité. Reynier publia alors un ouvrage sur l'Égypte danslequel il traitait sans ménagement Menou et d’aulres généraux. Le livre fut saisi par ordre du Premier Consul. Puis, à la suite d’une querelle qui 1 eut avec le général Destaing et qu’il tua en duel, Reynier fut exilé de Paris. Plus tard il passa dans le royaume de Naples où il devint ministre delà guerre et de la marine ; il lit avec distinction les campagnes de 1810-1811 et de 1813, et il allait prendre part à la campagne de France, lorsqu’il mourut à Paris le il février 1814.
Le généra] Damas (François-Etienne), né à Paris en 1764,. était général de division en Egpyte; de même que Reynier
n’avais pas l’habitude d’abandonner mes amis malheureux. J’avais tout fait pour dissiper les préventions de Napoléon contre ces deux officiers généraux, sans pouvoir y réussir. Je revins un jour à la charge au sujet de Reynier ; Napoléon impatienté, prit de l’humeur, et me dit sèchement qu’il ne voulait plus entendre parler de lui. J’écrivis à ce brave général que toutes mes démarches avaient été infructueuses ; je l’exhortai à la patience, et j’ajoutai quelques phrases dictées par le dépit. J’eus l’imprudence de confier ma lettre à la poste ; elle fut ouverte et envoyée à l’Empereur. Il la lut trois ou quatre fois, se fit apporter de mon écriture pour comparer, et ne pouvait se persuader que je l’eusse écrite. Il se mit dans une colère affreuse, et m’envoya de Saint-Cloud un courrier aux Tuileries, où j’étais logé. Je crus être appelé pour une mission, et je partis sur-le-champ. Je trouvai Caulaincourt dans le salon de service avec Caffarelli : je lui demandai ce qu’il y avait de nouveau. Il connaissait déjà l’affaire; il en paraissait peiné; mais il ne m’en dit pas un mot. J’entrai chez Napoléon, qui, ma lettre à la main, sortait du cabinet comme un furieux. Il me regarda avec ces yeux étincelants
il fat maltraité dans les rapports de Menou envoyés à Boparte ; il resta cinq années sans emploi; mais Murat lui fit donner un commandement. Il est mort en 1828 étant inspecteur général d’infanterie.
qui ont fait trembler tant de monde. « Connaissez- » vous cette écriture? — Oui, Sire. — Elle est de » vous? — Oui, Sire. — Vous êtes le dernier que » j’aurais soupçonné. Pouvez-vous écrire de pareil- » les horreurs à mes ennemis ? vous, que j’ai tou- » jours si bien traité! vous, pour qui j’ai tout fait! » vous, le seul de mes aides de camp que j’ai » logé aux Tuileries! » La porte de son cabinet était entr’ouverte ; il s’en aperçut, et alla l’ouvrir tout à fait, afin que M. Méneval, un des secrétaires, entendit la scène qu’il me faisait. « Allez, me » dit-il en me toisant du haut en bas, vous ôtes un » ingrat ! — Non, Sire; l’ingratitude n’est jamais » entrée dans mon cœur. — Relisez cette lettre (il » me la mit devant les yeux), et décidez. — Sire, de » tous les reproches que vous pouvez me faire, ce- » lui-là m’est le plus sensible. Puisque j’ai perdu » votre confiance, je ne puis plus vous servir. — » Oui, f....e, vous l’avez perdue. » Je le saluai respectueusement, et m’en allai.
J’étais décidé à me retirer en Alsace. Je fis mes préparatifs de départ. Joséphine m’envoya dire de revenir et de faire des excuses à Napoléon ; Louis 1 me donna un conseil tout opposé. J’eusse pu m’en passer, ma résolution était déjà prise. Deux jours se passèrent sans que j’eusse reçu de nouvelles de