CHAPITRE XIV
Le prince Hatsfeld était venu a Potsdam, comme député de la ville de Berlin , et avait été bien reçu. Il rendit compte de sa mission, autant que je puis me rappeler, au comte de Hohenlone, et lui donna des détails sur les troupes, les pièces, les munitions cjui se trouvaient dans la capitale, ou qu'il avait rencontrées surja route; sa lettre fut interceptée. Napoléon me la remît , avec ordre de le faire arrêter sur-le-champ , et de l'envoyer au quartiei'-général du maréchal ûavoust, qui était a deux lieues de la. Berthier , Duroc, Caulincourt et moi cherchâmes vainement a le calmer; il ne voulait rien entendre. M. de Hatxfeld. transmettait des détails» des renseignements militaires, qui n'avaient rien de commun avec sa mission: c'était évidemment un délit d'espionnage. Savarj, qui, en sa qualité de conunandant de la gendarmerie impériale, était ordinairement chargé de ~ces sortes d'affaires, était en mission. Je fus obligé de suppléer a son absence. J'ordonnai l'arrestation du prince ; mais au lieu de le faire conduire chez le maréchal, je le plaçai daris la chambi'e de l'officier de garde du palais , que je chargeai ' de le traiter avec les plus grands égards.
Caulincourt et Duroc quittèrent l'appartement. Napoléon, resté seul avec Berthier, lui dit de s'asseoir pour écrire l'ordre ep vertu duquel M. de Hatafc^ld devait être traduit
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devant une commission militaire. Le hiajorgéneral essaya quelques représentations^ „Votre ^majesté ne peut pas faire fusiller un homme ,,qui appartient aux premières familles de „Berïin, pour aussi peu de chose; la supposi- „tion est impossible , vous ne le voulez pas.** L'empereur s'emporta davantage. Neufohàtel insista; Napoléon perdit patience; Bertliier sortit. Je fus appelé : j'avais entendu la scène qui venait d'avoir lieu ; je me §;ardai bien de hasarder la moindre réflexion. J'étais au suppli* ce: outre le désagrément d'écrire im ordre aussi sévère , il fallait .aller aussi vite que la parole, et j'avoue -que je nai jamais eu ce talent*là; il me dicta littéralement ce qui suit:
„Notre cousin le maréchal Davoust nommera „une commission militaire composée de sept t, colonels de son corps d'armée, dont il sera , ^président, afin de faire j uger, comme convaincu „de trahison et d'espionnage , le prince de Hats- „feld^
„Le jugement sera rendu et exécuté avant ,,six heures du soir.** ^
Il était environ midi. Napoléon m'ordonna d'expédier sur-lerchamp cet ordre, eny joignant la lettre du prince de natzfeld; je n'en fis rien. Jetais néanmoins dans une transe mortelle;
Napoléon demanda ses chevaux pour aller faire visite au prince étala prince$se Ferdinand. "Comme je sortais pour donner ses ordres , on m'annonça que la princes&e de Hatxfeld était tombée évanouie dans l'antichambre, qu'elle
désirait me parler. Jallai a elle, et ne lui dissimulai pas la colère de Napoléon. Je lui dis que nous allions monter k cheval, et lui conseillai de nous devancer chea lé prince Ferdinand , pour l'intéresser au sort ae son mari. J'ignore si elle eut recours a lui; mais elle se trouva dan^ un des corridors de sow
1)alais , et se jeta tout éplorée aux pieds de 'em|>ereur, k qui je décimai son nom.
Elle était enceinte. Napoléon parut touché de sa situation , et lui dit de se rendre au château; en même temps il me chargea d'écrire \ Davoust de suspendre le jugement; il croyait M. de Hatrfeld parti.
Napoléon renti-a au palais , où madame de Hat^feld l'attendait ; il la fit entrer dans le salon, oii je restai. „Votre mari, lui dit-il avec bonté, „sest mis dans un cas fâcheux; d'après nos „lois il amérité la mort. G|?iléral Rapp, donnes* ,,moisa lettre. Voyeg, lisea, madame.** Ell« était toute tremblante. Napoléon reprend aussitôt la lettre, la déchire, la jette au feu. „Je n'ai plus de preuve, madame; votre mari „a sa gràçé." Il me donna ordre de le faire revenir svu^-le-champ dii quattiér-général; je lui avouai que je ne l'y avais pas envoyé; il ne me fit pas de reproche,' il parut même en être satisfait. é
Berthier, Duroc, et Caulincourt, se 'con- -duisirent dans cette circonstance comme a leur ordinaire, c'est-k-dîre comme de braves gens, Berthier surtout.
A peine le prince de Uatsfeld fut-il de retour dans sa famille qu'il sut tout ce qui • était passé. Il m'écrivit une lettre qui peint
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5a reconnaissance et les émotions dont il était agité. La voici:
^Mon général^ (
,yAu milieu des sentiments de toute. espèce „que j'ai éprouvés dans la journée d'hier, |es ^marques de votre sensibilité, de votre intérêt, „n'ont pas échappé a ma Reconnaissance; mais „hier au soir j'appartenais tout entier au bon* „heur de ma famille » et je ne puis m'aoquitter „qu'auîourd'hui envers vous.
nCrojes , au reste , mon général , qu'il est „des moments dans la vie dout le souvenir est „ine£8içable; est si la profonde reconnaissance, ^l'estime d'un homme de bien peuvent être de ^quelque prix a vos jeux , vous deves être ré- „c(»npeusé de l'intérêt que vous m'avesi montré. .
„Agréez l'assurance de ma haute coiîsidé- ^ration et de tous les sentiments qui m'atta- „chent a votre souvenir.
J'ai rhonneur d'être,
,,Mon général,
„yotre très humble et très obéissant servi|^ur,
.„Le prince 9B HATZFWum^^ BerUn , U 3ô octobre 1806.
On vit bientôt arriver a Berlin des envor»
yés de presque touteis |ès cours d'Allemagne, qui i^enaient réclamer pour leur prince la bienveillance de Napoléon. La duchesse de Weimar nous députa un certain M. de Mûller qui demandait une déduction d'impôt et le retour du duc, qui était, je crois, k Ham-
bparg, L'empereiir ne fut pa$ consent dès formes du dî])lomate; il le trouva ennuyeux et me le renvoya. „J'ai, me dit-il, chargé Talley- „rand de t'adresser ce monsieur-la, pour que „tu arrangés, les petites affaires de, la cour de „Weimar.** Il ne voulut pas entendre i>arler du duc, contre lequel il était aussi courroucé qu il était Lien disposé en faveur de la duchesse. Il se calma néanmoins et traita celleci de cousine, ce qui était alors quelque chose. 3on altesse reçut l'autorisation de rentrer dans ses états. Il demanda a son passage d'être présenté a Napoléon , mais ce jour-la même nous partîmes p6ur la Pologne. Il me fit Thonneur de m'écrire pour me remercier dé ce que favais fait pour sa famille. Je crois que je lui avais effectivement rendu quelques services.
Je lui en rendis encore quelque temps après, comme on le verra plus tard. Au reste, voici sa lettre: je cite ces sortes de pièces autant parce qu'elles peignent Tépoque que parce qu'elles sont honorables pour celui qui les a reçues,
/> ^ y^Monsieur^
„Pénétré de la plus vive reconnaissance pour „toutes les bontés que voiis avea bien voulu mar- ,,quer a ma famille, pour les senthnents d'un „intérèt noble que vous avea prouvés k celle-ci. ,,J'étais très empressé de vous en protester de „vive voix le témoignage , et de vous dire en „même temps, Aïonsieur le général, que la ,^duchesse m'avait chargé tout particulière- „ment de vous dire combien grande est l'es-
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ipéche de vous présenter aujour- „d'hui mes hommages personnellement. Mais „jose me flatter que r époque ne sera pas ^éloignée où je Jouirai de l'avantage dé vous ,, assurer de boucne que la considération toute ^particulière que je vous porte est inaltéra- „Dle , et que je ne cesserai d'être avec ce senlytiihent ,
,,Monsieur, ^Yotre très humble et très obéissant serviteur»
„*Duc de Weimàr." Berlin, 1« «4 novetabre i8o6«