CHAPITRE III
Personne n était ^plu^ sensible, personne n'était plus constant dans ses affections que Napoléon. Il aimait tendrement sa mère, il adorait son épouse , il chérissait ses soeurs , ses frères, tous ses proches. Tous, excepté satnère. Tout abreuvé a amerkuBaes : il na cependant cessé de leur prodiguer les biens et les honneurs. Ëucién est cehii qui s'est le plus opposé a sefe vues , qui a plus obstinément contrarié ses projets. Un jour, dans une vive discussion qu'ils eurent, je ne sais a quel sujet, il tira sa montre, la jeta par terre avec violence , en lui adress^mt ces paroles remarquables: „Vous vous brisere» „comme j'ai brisé cette montve, et un temps „viendra où votre famille et vos amis ne sauront ^,où reposer leur tête." Il se maria quelques jours après, ^ans avoir obtenu son agrément, ni même lui avoir fait part de son dessein.
Tout cela ne Ta pas emj^êché de l'accueillir en 1815: a la vérité, il se fit presser^ Lucien fut obligé d'attendre à l'avantdemière poste , mais il rie tarda pas a être admis.
Napoléon ne se bornait pas a ses proches :
l'amitié, les services , tout avait part a seç bienfaits. Je puis en parler par expérience. Je suis revenu d Egypte, alors aide-de-camp du brave général Desaix , avec deux cents louis d'épargnes; c'était tout ce que je possédais. A l'époque de l'abdication, j'avais quatre cent mille francs de revenus^ tant en dotations, qu'appointe-
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ments , gratifications, frais extraordinaires ^ etc. J'en ai perdu les cinq sixièmes; je ne les regrette pas : ce qui me»f este forme encore un asseis beau contraste avec ma fortune primitive. Mais ce que je regrette, c'est ce long amas de gloire acquise au prix de tant de sang et de fatigues; elle est a jamais perdue: voilà de quoi je suis inconsolable.
, Je ne suis pas le* seul qu il ait comblé de biens. Mille autres ont été accablés de faveurs, sans que jamais les torts (fam plusieurs de nous ont eus envers lui aient pu âiou? faire perdre sa bienveillance. Quelque forts que fussent ces griefs, il les oubliait toujours, dès qu'il était convaincu que le coeur n j était pour rien. Je pourrais citer cent exemples de son indulgence a cet égard : je metorne aux suivant*»
Lorsqu'il prit le titre d'empereur, les changements qu il fut obligé de faire dans sa maison, qui jusque-la n'avait été que militaire, déplurent à plusieurs d'entre nous : nous étions habitués a l'intimité de ce grand homme; U réserve que nous imposait la pourpre nous blessait.
Les généraux Reynier et Damas étaient alors en disgrâce : j'étais 'lié avec l'un et avec l'autre , et je n'avais pas l'habitude d'abandonner mes amis malheureux. J'avais tout fait pour dissiper les préventions /de Napoléon contre ces deux ofnciers généraux, sans pouvoir y ' réussir. Je revins un jour a la charge au sujet de fieignier ; ^ Napoléon impatienté prit de l'humeur, et me dit sèchement qu'il ne voulait plus entendre parler de lui. J'écriids à ce brave général que toutes mes démarches avaient été
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infructueuses; je l'exhortai a la patience, et l'ajoutai quelques phrases dictées par le dépit. J'eus l'imprudence de confier ma lettre a la
Ï>oste; elle fut ouverte et envoyée^ l'empereur. 1 la lut trois ou quatre fois, se fit apporter de mon écriture pour comparer , et ne pouvait se persuader que je l'eusse écrite. Il se mit dans une colère affreuse, et m'envoya de Saint- Cloud un courrier aux Tuileries, où j'étais logé. Je crus être appelé pour une mission, et partis sur-le-ckamp. Je trouvai Caulaincourt dans^ le salon de service avec Cafarejlirje lui demandai ce qu'il y^avait de nouveau. Il connaissait déjà lafFaire , il en paraissait peiné ; mais il ne m'en dit pas un mot. J'entrai chez Napoléon , qui, ma lettre a la main, sortait du cabinet comme ur» furieux. Il me regarda aiiec ces yeux étincelants qui ont fait trembler tant de monde. „Connaisse8 - vous cette écriture ? — „Oui, Sire. — Elle est de vous? — Oui, Sire.
„ — Vous êtes le dernier que j'aurais soupçonné. „Pouvea-vous écrire de pareilles horreursames „ennemis ? vous que j ai toujours si bien traité 1 „vous pour qui j'ai tout fait ! vous le seul de „mes aides-de-camp que j ai logé aus Tuileries !" La porte de son cabinet était entrouverte; il s'en aperçut , et alla l'ouvrir tout - a - fait , afin que M. Menneval , un des secrétaires , entendit la scène qu'il me faisait. „ Allez , me dit-il en „me toisant du haut en bas, vous êtes un in- „grat! — Non, sire; l'ingratitude n'est jamais ,,entrée dans mon coeur. — Relisez cette lettre „(il me la mit devant les yeux), et décidez. — „Sire, de tous les reproches que vous pouvez „me faire, celui-là m'est le plus sensible.
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,, Puisque jai perdu votre confiance, je ne ,,puis plus vous servir. — Oui, f. . . .e, vous ,, l'avez perdue." Je le saluai respectueusement , et m'en allai.
J'étais décidé a me retirer en Alsace. Je fis mes préparatifs de déj^art. Joséphine m envoya dire de revenir et de faire des excuses à Napoléon ; Louis me donna un conseil tout opposé. J'eusse pu m'en passer, ma résolution était déjà prise. Deux jours se passèrent sans que j'eusse reçu de nouvelles de Saint-Cloud. Quelques %mis, au noit\jbre desquels était 1^ maréchal Bessières', vinrent 'me faire visite. „Vous avex „eu tort, me dit-il, vous ne pouvez en dis- ,, convenir. Le respect, la reconnaissance que „ vous devez à l'empereur, vpus en imposent „le devoir; faites-lui l'aveu de votre taute." Je cédaii A peine Napoléon eut-il reçu ma lettre, qu'il me fit dire de monter a cheval avec lui. Il me bouda cependant quelque temps. Enfin, un jour , il me demanda* de très bonne heure a Saint-Cloud. ,,Je ne suis plus fâché contre „toi, me dit-il avec bontés tu as fait une lourde „sottise; je n'y i)ense plus, tout est oublié. „Mais il faut que tu te maries.** Il me nomma y deux jeunes personnes qu'il me dit me convenir. Le mariage se fit : malheureusement il ne fut pas heureux.
^ Bernadotte était en pleine disgrâce , et le méritait. Je lé trouvai a Plombières, où on lui avait permis d'alleir prendre les eaux avec sa femme et son fils , et où j'étais pour le même objet. J'ai toujours aimé son caractère affable et bon; je le voyais souvent; il me confia ses ennuis , et me pria de m'intéresser auprès de
Tempereûr , qu il n'avait jamais , disait-îl , cessé d'admirer , et auprès de qui il avait été calomnié. J'appris, a mon retour, que ses amis, son beau-frère , madame Julie elle-même , avaient inutilement intercédé pour lui. Napoléon ne voulait rien entendre; il était toulours plus irrité. Cependant j'avais promis , il fallait tenir parole. L'emi^ereur se disposait a se rendre a Villiers , où Murât lui donnait une fête : il- était de bonne humeur ; je résolus de profiter de cette circoristance. Je fis part de mon projet au maréchal îBessières , avec lequel je Taccompa-
Snais: il m'en dissuada. Il m'apprit que maamé Julie était encore venue le matin même a la Malmaiâon , qu'elle était repartie tout en pleurs , qu'elle n'avait rien pu obtenir. Cette circonstance n'était pas propre a in'inspirer de la confiance; je riîie hasardai néanmoins. Je dis k Napoléon que j'avais vu Bernadotte a Plombiers, qu'il était triste et fort affecté de sa disgrâce. „I1 proteste , âjoutai-je , qu'il n'a jamais „ccssé de vous aimer et de vous être dévoué.
„ — Ne me parle jamais de ce b....e-la; il a „mérité d être fusillé;" et il partit au galop. Je trouvai chea Murât Joseph et son épouse: je 'leur fis part de ma mésaventure. Bernadotte l'apprit, et m'a toujours su gré de ma démarche. Tous les griefs de Napoléon contre ce prince ne rempêchèrent pas de lui pardonner plus tard; il le combla de biens et d'honneurs. Le prince royal est à la veille de monter sur le trône , et lauteur de sa fortune exilé au milieu des mers. .
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