CHAPITRE XXXVIII
' Les Russes devaient être satisfaits. Il n'était pas probable qu'ils revinssent de sitôtà la charge. Cependant la journée du 5' m'avait convaincu de la nécessité de diverses mesures que je répugnais à prendre. Ils n'avaient pénétré jusqu'aux pieds de Bichofsberg, oix le colonel Figuier exerçait une surveillance sévère^ qu'a lafavetu: d un ancien couvent de capucins: ce voisinage était trop dangereux, je fis abattre le vieil édifice. On retrancha aussi quelques maisons » dans différents villages, et surtout a Schottland. Nous né l'avions repris qu'avec beaucoup de peirfe; la résistance avait même été si opiniâtre qu'il fut un instant question de JL'lncenaier. Je rejetai ce moyen cruel ; je ne piis pas me résoudre a ruiner des habitants qui 'avaient déjà tant souffert pendant le premier siège. Je trouvai
Elus honorable de chasser les Russes a coup de aïonnettes, et jj réussis; mais je ne voulais pas courir de nouveau cette chance périlleuse. Cependant répidémie était loin de se calmer.. Elle semblait au contraire prendre chaque jour de nouvelles forces. Six mille hommes avaient déjà péri , dix-huit mille gisaient sans vie dans les hôpitaux. Le général Frànceschi, que la mort avait épargne sur tant de chamj^s de bataille , venait de succomber. Chaque heure, ch?Lque minute augmentait nos pertes, nous emportait nos plus vaillants soldats. Une nourriture substantielle les exit' î^auvés ; mais nos
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provisions touchaient a leur t<irme. Nous n'avions plus, pour ainsi dire, ni viande ni bestiaux ; la paille même nous manquait pour coucher nos malades. Je résolus de chercher quelque remède aux maux qu'enduraient tant (te braves. La tentative était périlleùsç , mais ils méritaient bidn qu'on s'exposât à quelques dangers pour les secourir.
Depuis long-temps je projetais une expédition sur Quadendorf, où l'on supposait d'abon- . dantcs ressources. Je l'avais dîfterée jusque-lk, parce que les troupes dont je disposais me paraissaient insuffisantes; mais la nécessité parlait plu9 haut que toutes ces considérations : je n'hésitai plus. Le général Devilliers couronna les hauteurs de Wonneberg et de Pitakendorf , la droite appuyée a Zigangenberg, et la gauche soutenue par la brigade, du général Husson. Il ouvrit sans délai un feu roulant d artillerie et de mousqueterie. Pendant que Tennemi ripostait de son mieux k cette vaine fusillade, le général HeUdelet débouchait par la vallée de Malsklau et enlevait le poste chargé de la défendre. Le général Bachelu marchait entête. Douae cents' hommes, six pièces de canon conduites par le. général Gault, s'avançaient en seconde ligne et formaient la réserve. Cinq cents Russes voulurent nous interdire l'entrée de Borgfeld. Ils furent foulés aux pieds. Ce qui échappa à la baïonnette alla périr sous le tranchant du ^ sabre: tous reçurent la mort. L'ennemi accourut avec les masses et ne fut pas plus heureux. Accablé, rompu avant d'être en défense , il n^ trouva de salut que dans la fuite. Ses pièoe»
ne purent se mettre en batterie; poursuivies sans relâche , elles furent contraintes d^ vider le champ de bataille sans avoir tiré un seul coup. Les polonais étaient irrésistibles: chefs et soldats , tous fondaient sur les Russes avec un aboiidon, une audace dont on n'a pas d'e?femple* Un tambour, le brave Mattuxalik, en terrassa un avec ses baguettes, et le força a se rendre.
Pendant que nous les chassons devant nous, le général Heudelet menace leurs derrières.
Dès qu'ils s'aperçoivent de ce mouvement, ce n'est plus une fuite, c'est un désordre, une confusion dont il est. difficile de se faire une image. Ils abandonnent leurs blessés, leurs hôpitaux; ils évacuent en toute bâtct Sch^veiskopfF, Saint -Albrecht, et ne s arrêtent qu'audelà dePraust, oii nos voltigeurs entrent pêlemêle avec eux. 7
En arrivant a Saint- Albrecht, j'a2>pris que les Russes tenaient encore sur les digues de la Mottlau. Je fis des dispositions pour empêcher qu'ils ne fussent secourus pendant que nous lirions lés chercher. - Le major Scifferlit», avec un bataillon du 13« bavarois, soutenu par une «compagnie de Westphaliens et la flottille, fut chargé de cette attaque. Elle eut lieu avec beaucoup d'ensemble et d'impétuosité:
trois cents Russes furent couchés dans la poussière avec leur cKef , tombé squs les coups du brave Zarlinwski; le reste fut noyé ou pris- Une centaine s'échappait a travers l'inondation, lorsqu'ils furent atteints parle lieutenant Faber, qui les chargea a la tête de quelques braves, ayant <lê l'eau jusqu'au cou , et les ramena. Un
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enfant, le jeune Kern, enflammait nos soldats; illes J.evance, il les excite, il se jette au plus épais de la mêlée. Ses camarades balancent, hésitent à le suivre. Il se retourne avec Fassu* rance que donne le courage: En avant, Bavarois, s'écrie -t- il, et il les enlève.
Le jour tombait. Lçs Russes montrèrent ^ des troupes si nombreuses en avant de Quadendorf, que je ne jugeai pas a propos de continuer l'attaque. Nous rentrâmes après avoir causé k Tennemi une perte immense , et lui- avoir pris trois cent cinquante hommes. Ce fut presque Tunique résultat d'une sortie si brillante. A
Seine sielle nous valut une centaine de bestiaux, [ous avions été prévenus : tout ce que renfermaient les villages avait été évacué sur les derrières. , . ,
Indépendamment des subsistances , j'avais un autre objet qui ne n>e réussit pas mieux.
Depuis le commencement du blocus j'étais sans communication avec l'armée française; je ne savais ni quelle était sa force, ni avec quelle fortune elle combattait. J'avais tout mis en œuvre pour obtenir quelques lumières à cet égard f mais la haine était si générale et si j>rofonde qu'aucune séduction n'avait pu la vaincre. J'espérais que les bourgmestres seraient plus <lociles , mais ils ne connaissaient que lés bruits
1>ropagés par les Russes. Je restai plongé dans 'ignorance la plus complète sur ce qui se j>as- . sail autour de moi.
Après tout , quels que* fussent les événements, il fallait défendre la place , et la défendre le plus long-temps possible, c'est -k- dire qu'il fallait vivre le plus long-temps possible
avec les ressources que nous possédions encore. Je redoublai d'économie, et, comme on gagne presque toujours a mettre ses idées en commun: je créai une. commission qui fut exclusivement chargée des subsistances. Elle était sous la présidence du comte Heudelet, et rendit lès plus grands services. Elle s'appliqua d'une manière spéciale a améliorer la situation des hôpitaux. Elle fit des achats de linge, de médicaments, et remplaça le beurre, ^qu'on ne trouvait plus, par de la gélatine. Le vin, la viande fraîche , furent réservés aux malades ; et , afin qu'ils n'en manquassent pas, elle saisit, après une estimation contradictoire, les cavés et les bestiaux qui se trouvaient dans la placé. Les troupes ne reçurent plus que du cheval obtenu par la même voie. Mais toute \^ sollicitude de la commissioi^ ne put maîtrisei: l'épidémie: on eût dit que ce fléau cruel s'irritait des obstacles. Toujours plus violent, plus irrémédiable , il éclatait avec une nouvelle force dans les lieux qu'il avait déjà frappés, et envahissait ceux qui ne le connaissaient pas encore. Weichseîmûnde , New^fàhrwasser , jusjuç la a l'abri de ses atteinte^ , sont maintenant en proie a ses ravages. Les trou-
1)es, la population, d'une extrémité de nos ignés a l'autre, se débat dans les angoisses d'une maladie cruelle. Ceux qui échappent; ceux, qui succombent , sont , également dignes de pitié.. Livrés a toutes les convulsions de la démence , ils pleurent , ils gémissent , ils rappellent des combats, des plaisirs qui ne sont déjà plus que des songes. Tantôt calmes, tantôt furieux, ils redemandent leur é ' ■
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patrie y leur père, ies amis de leur enfance; ils invoquent, ils repoussent, la destinée det braves^ qui ne sont plus , et , tour a tour déchires par des passions contraires , ils exhalent un reste de vie dans les horreurs du désespoir.
Plus on prodigue les remèdes , plus les souffrances sont aiguës. Le mal s'étend j^ar les ef»forts mêmes qu on fait pour le détruire. Cha*que jour de Ja dernière quinxaine de mars nous emporta au delà de deux cents hommes. Uépidémie cessa peu a peu d'être aussi meurtrière. Ce ne fut cependant qu'a la fin de mai qu'on" en triompha tout-a-fait. Elle nous avait a cette époque enlevé cinq mille cinq cents habitants, et douze mille braves. De ce nombre était le général Cault y excellent officier , soldat plein de courage , il méritait un meilleur sort.
Jies maladies nous faisaient la guerre au profit des Russes ; mais eux-mêmes nous inquiétaient peu. L'expédition de Borgfeld avait amorti leur courage; ils se retranchaient, ils , se fortifiaient, ils n'étaient plus occupés que de mesures défensives. Ceperfdant comme il fallait bien donner quelque signe dévie, ils cherchaient de temps a autre a surprendre mes avant-postes. Fatigué de ces attaques insignifiantes, je voulus leur rendre les insomnies au'ils nous <3ausaient. Ils avaient au-desàus de rentau un signal qui m'en fournissait les moyens, n ne s agissait que de Tincendier; j'en confiai le soin a deux efaciers dont l'intelligence et la' résolution m'étaient connues. C'étaient les chefs de bataillon Zsembeket Potocki. Ils sortent de Langfuhr par une nuit obscure, et marchent long-temps sans être aperçus» De»
!fôO Mémoires
coups de fusil leur apprennent enfin qu'ils sont découverts; alots ils tondent sur Tennemi et lé renversent* Potocki s avance sur Brentau, et disperse une infanterie nombreuse qui s'oppose à son passage. Une quarantaine d'hommes se jettent dans une espèce de blockaus. Un voltigeur les suit et les somme de mettre bas les armes; il reçoit laj mort. Les, Polonais furieux inondent aussitôt la redoute et exterminent tous les Russes qu'elle renferme.
Pendant que ces choses se passaient au village, Zsembeck s'emparait du signal d'alarmes, n le livre aux flammes, et descend aussitôt dans U plaine; il culbute, il taillé en pièces les postes qui se trouvent sur son passage , et pousse jusque sous les murs dOliwa, où il lance quelques oous. En même temps le brave Devillain , maréchal-des-lo^is au huitième , ba# laie , avec une douxaine de hussards , toute cette partie de nos avant-postes. Il charge avec tant de résolution , qu'il étonne les Cosaques et les enfonce. Le succès l'enhardit; il se répand sur la droite , reconnaît , fouille le bois, et nç joint nos troupes qu'au moment où elles se retirent.
Cependant tous les> signaux étaient en feu.
L'armée russe courait aux armes et s'attendait d'un instant a l'autre a se voir attaquée ; elle
1>assa dans cette |Lttitude le reste de lii nuit et a journée du lendemain. Nous lui rendîmes en masse les alarmes qu'elle nous avait données en détail.
L'horiaon politique devenait chaque jour plus sombre. La Prusse avait jeté le masque; elle nous faisait la guerre par insurrection.
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Cet événement ne pouvait être caché aux soldats j les Russes avaient trop intérêt de les en instruire. Aussi ne mis>je aucun obstacle a ce qu'il fut divulgué. Aussitôt les séductions recommencèrent. On croyait le moral de nos troupes ébranlé. La disproportion des moyens d'attaque et de défense , l'argent, les promesses, tout était mis en œuvre pour les engager a la désertion. On offrait une prime ala honte; je pouvais bien en proposer une a la fidélité. J'annonçai deux cetits francs de gratification pour quiconque lii^rerait un homme convaincu a embauchage. Cette mesure eut son effet. La
Slupart des émissaires que les assiégeants avaient ans la place me furent signalés. D'après no* lois ils avaient encouru la peine de mort, maU les hommes sont en général moins méchants que malheureux. Presque tous étaient des pères de famille ciui avaient cédé a la nécessité. Je les 4ivrai a la risée de nos soldats , je leur fis raser la tête, et les renvoyai. Cette mesure les retint chex eux; j'en fus délivré sans recourir aux exécutions.
La garnison paraissait peu inquiète du surcroit d'ennemis qu'on lui annonçait. Cepen»daftt j'étais bien aise qu elle jugeât par ellemême de quoi elle était encore capable. Nous touchions aux fêtes de Pâques. La température était douc.e, le ciel sans nuages. J'mdiquai une revue; elle eut lieu a la face de l'armée de siège. Dès la pointe du jour les habitants, les malades même coilvrarent les hauteurs de Langfuhr ; ils se répandent sur les glacis, les avenues, et couronnent tous les revers de la plaine qui sépare Stries d'Oliwa.
Les troupes ne tardent pas a paraître. Sept mille hommes suivis d'une artillerie nombreuse, tous en tenue magnifique, viennent successivement se ranger en bataille. Ils manœuvrent, ils défilent avec une précision dont rien na.pproche. Les Russes, étonnés detant d'assurance, n'osent nous troubler: formés eux-mêmes en bataille, ils contemplent nos mouvements sans y mettre aucun obstacle. Cependant l'occasion était belle , aucune arme n'était chargée ; j'avais spécialement défendu qu'on fit usage de cartouches. La baïonnette Seule devait les punir s'ils étaient assez téméraires pour se permettre la moindre insulte. Cette mesure était peut-être un peu audacieuse, mais il fallait exalter le courage du soldat et le convaincre du mépris que méritait la jactance étrangère.
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