CHAPITRE XLVL
Ce fut pendant cette retraite que les soldats apprirent le désastre de Waterloo -et Tabdication de l'empereur , que , jusqu'à ce moment, je leur avais soigneusement cachés. Ces évé-^ nements produisirent un découragement uni- ' versel , et la désertion se mit bientôt parmi eux. Les moins emportés roulaient dans leurs têtes des projets Tunestes. Excités par la malveillance, les uns voulaient se rendre dans leurs foyers , les autres proposaient de se jeter en partisans dans les \'osges.
Je fus aussitôt informé de ces dispositions.
J'envisageai de suite les terribles conséquent ces qu elles pouvaient avoir. Je publiai un or-, dredujour; il réussit, les esprits se calmèrent; mais l'inquiétude ne tarda pas a se réveiller. Arrivé a Haguenau, le *** régiment, autrefois $\ fameux, annonça hautement le dessein de quitter l'armée et de se rendre avec son artil- ^ lerie dans les montagnes. Déjà les pièces étaient attelées et un bataillon avait pris les armes. Je * fus averti; J'accourus, je pris a la main l'aigle de ces rebelles; et me plaçant au milieu d'eux, „Soldats, leurdis-je, j'apprends qu'il est ques- „tion, parmi vous, de nous abandonner. Ùans „une heure nous allons nous battre; voulex- „vous que les Autrichiens pensent que vous ,,avez fui le champ d'honneur? Que les braves „ jurent de ne quitter ni leurs aigles ni leurgé- ,,néral en chef. Je permets aux lâches des en
„aller." A ces mots , tous s'ecrient : «Vive ,,Rapp! vive notre général!" Tous font le ser* ment de mourir sous leurs drapeaux , et le calme est rétabli.
Nous nous mîmes aussitôt en marche , et nous nous portâmes sur la SoufFel , k deux lieues en avant de Strasbourg. La quinzième division avait sa droite a la rivière d'Ill , son centre a Hoenheim, sa gauche a Souiïelweyersheim^ et s'étendait jusqu'k la route de Brumpt : la sei^siëme occuj^ait Lampertheim , Mundolsheim , les trois villae,* s de Hausbergen , et appuyait sa gauche a la route *de Saverne ; enfin la dix-septième était en colonnes sur celle de Molsheim, avec deux régiments de cavalerie ; deux autres étaient placés en arrière de la quinzième division a Bischheim. Telle était la position de hos troupes le 28 au matin, lorsque Tenneny se jeta avec impétuosité sur le village de Lamiiertheim , occupé par un bataillon du 10* , sous le commandement du général Beurniann. Ce bataillon seul soutint long-temps les efforts de huit mille hommes d'infanterie et le feu continu de six pièces de canon. Néanmoins, comme le nombre des assaillants aug'mentait sans cesse, il se retira derrière la rivière, et vint, conformément a ses ordres, s'é»* tablira Mundolsheim.
Des colonnes ennemies , fortes de quarante a cinquante mille hommes , s'avancèrent aussitôt par les routes de Brumpt et de Bisclnveil- 1er. Toiites ces dispositions, et les masses de cavalerie qui couvraient la première de ces routes, annonçaient' le projet de séparer les divisions des généraux Rottemboûrg et Albert,
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afin d'accabler celle-ci. Je ne me mé|>ris pas sur les le dessein des alliés: mais je ne pouvais réunir mes troupes , déployés dans une {daine immense et déjà engagées sur toute la igné- Il ne me restait qu'un parti; je le pris sur-le-cfiamp : heureusement c'était le plus funeste pour i ennemi. Je serre en colonnes le 10« /régiment , au milieu du feu ;. je fais avancer le "ôl^ , et je réch§lonne après Tavoir formé enxiarré. Le reste de la division Albert reste en réserve a la hauteur de Hiderhausbergen.
Tout en défendant le terrain pied a pied, le général Rottembourg fit un changement de front, l'aile gauche en arrière, et vmt couvrir les villages de Hoenheim, Bischeim et Schitv tigheim, en menaçant le flanc des trompes
2ui s'engageaient entre ces deux divisions, l'jstaiênt ses instructions.
Le ,105® fut placé sur la route de Brujnpt, et le 36* sortit de Souiï'elweyersheim pour l'ap- * puyer ; n>ais a peine était-il en marche que le# alliésattaquentle village. J'envoie aussitôtune compagnie pour défendre cette importante position. Nos soldats s'y portent a la course, mais l'ennemi s'en empare avant qu'ils puissent arriver. Le capitaine Chauvin soutient avec une rare bravoure le feu d'une nUée de tirailleurs , et donne au général Fririon le temps d'accourir. Celui-ci laisse un bataillon et 'quatre pièces de canon pour couvrir la route , et s'avance au pas de charge avec le reste de ses forces. Le général Gudin seconde ce mouvement, et manœuvre sur celle de Bischweiller:
les Autrichiens cèdent et se retirent ; mais les renforts qu'ils reçoivent k chaque instant ne
laissent k nos troupes aucun espôîr de se maintenir. D'un autre côté, les assaillants avaient débordé le 10« , et le moment était venu d'exécuter le mouvement que j'avais prescrit. En conséquence, la seissime division replia son aile gauche perpendiculairement en arrière, et en conservant la tête de Hoenheim, d'où notre artillerie foudroyait l'ennemi en flanc et a revers. En même temps, le brave général Beurmann, attaqué de toutes parts et déjà enveloppé, sortait de Mundolsheim a la tête du lO* , et faisait retraite en bon ordre sur la division. ^ '
Les Autrichiens , de leur côté, se portaient €ur la route de Brunipt avec des masses énormes de cavalerie et d'infanterie , soutenues par une artillerie formidable. Ils s'engagèrent entre les deux divisions , et arrivèrent sans obstacle sur quatre bouches k feu qui n'avaient cessé de mitrailler leurs colonnes. Elles furent t^ilevées : mais l'ennemi 2>rêta le flanc aux troupes du général Rottembourg , et k deux régiments de cavalerie qui se trouvaient sur son front. Je profitai de cette circonstance , je me mis k la tête du 11*^ de dragons et du 7<^ de chasseurs k cheval. Je me précipitai en avant, je renversai la première ligne \ pénétrai dans la seconde, cuioutai tout ce qui opposa de la résistance. Nous fîmes une boucherie ai&euse de la cavalerie autrichienne et wurtembergeoise. En même temps lé 32« de ligne arrive au pas de charge , en colonnes serrées , et l'empêche de se rallier. Elle se renverse sur sa pro]>re infanterie et la met en fuite.
De son côté le général Rottembourg porte
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sa droite en avant, et fond sur l'etihemij aui défile en désordre devant ses colonnes , le teu le plus meurtrier d'artillerie et de mousqueterie, en un instant le champ de bataille est couvert de morts , et Timmense armée du prince de Wurtemberg misé eii- déroute. Elle fut telle que des bagages qui se trouvaient a deux lieues en arrière furent culbiités , pillés , et que le prince lui'-même perdit ses équipages. Le désordre s'étendit jusqu'à Haguenau^ et aurait été plus loin j si 50,000 Russes , arrivés de Weis^ semboutg, n'eussent par leur présence rassuré les fuyards. La nuit qui survint, et le danger qu il y aurait eu a s'aventurer devant des forces aussi supérieures , nous emp4.chèrent de profiter de nos avantages. Nous ne pûmes reprendre notre artillerie; Tennemi s'était hâté de la faire passer sur ses derrières*
Elle lui coûtait assea cher pour qu'il tint a la conserver. U avait quinze cents a deux mille morts et un nombre de blessés encore plus considérable* De notre côté, nous eûmes en*' viron sept cents hommes hors de combat* De ce nombre étaient les deux capitaines d'artillerie légère Favier et Dandlau , blessés l'un et l'autre en défendant leurs pièces , et le colonel Montagnier, qui rendit de si grands ser^ vices en cette occasion.
Le général ennemi se vengea de ëa défaite
{>ar des dégàtsi II incendia , le lendemain de a bataille; le village de SoufFelweyersheim, sous prétexte que les paysans avaient tiré sur ses troupes i Le fait n'est pas vrai, et le iloiu du prince de Wurtemberg reste a jamais souillé
d'une action qui a plongé une foule de familles dans la misère.
Soit que la vigueur avec laquelle nous avions repoussé toutes ses attaques Teût dégoûté d'en faire de nouA'^elles , soit tout autre motif, il Testa quelques jours ^ans rien entrejwendre.
Je profitai de ce repos pour a]>provisionner Strasbourg et me fortiiier dans mes positions. J'eus le temps aussi de donner a tous les commandants de place qui étaient sous mes ordres les instructions les plus précises.
Cependant l'année alliée augmentait sans cesse, de nouveaux corps venaient la grossir tous les jours : bientôt soixante-dix mille hommes se déployèrent devant nous, et vinrent nous presser de toutes parts. Les parlemexitaires se succédaient l'un a lautre , et sans avoir aucun but marqué. Je fis jwroposer au général ennemi une suspension d'armes, pendant laquelle je pourrais envoyer un officier a Paris, et reccA^oir des 'ordres du gouvernement. Le prince de Wurtemberg refusa, 3ans renoncer néanmoins au système de communication qu'il avait adopté.
Ce fut a peu près a cette époque qu'il fit venir devant lui le pasteur de Wendenheim, homme respectable et excellent patriote. „Con- „naissez-vous , lui dit-il, le général Rapp? — „Oui , monseigneur. — Vous chargeriea-vous „d une mission auprès de lui ? — Assjurément, ^,si elle n'avait rien de contraire aux intérêts „de mon pays. — Eh bien, allez lui dire que „s'il veut me livrer^. Strasbourg pour le roi de jjt'rance , il verra pleuvoir sur lui les biens et «Jesrhonneurs. — Monseigneur, le général Rapj>
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y^eat AUaiHen y ^t par conséquent bon Français; 9,janiais il ne consentira à désnonorer sa carrière y,inilitaire. £n conséquence, je prie votre al-' t^tesse de chairger un autre que moi de ce mes- ,)Sage/' *. .
A ces mots, le vénérable pasteur siaoline et disparait, laissant le prince étonné et confondu davoirjiropo^é inutilement miie bassesse. ]Néanmoins son altesse ne se rebuta pas« Le S juillet, elle m envoja le général Vacquaîit, en qualité de parlementaire, pour ihe demander, au nom du rpi de France, la remise de laplape de Strasbourg. Afin d'inspirer plus de confiance, l'officier autrichien portait un énorme ruban blanc et la décoration du lis. Je lui demandai s!il venait de la part du roi , il répondit que non. „£h bien, lui dis-je, je ne rendrai y,la place que lorsque mes soldats aùrontmangé „des cuisses autrichiennes , comme ceux que y,}'avais a Dantxic en ont mangé de russes/' .v
Importuné^des communications insignifiantes que me faisait passer chaque joAir le com* miandasit des alliés, je cherchai k pénéti^ersé^ niotifs. Dans cette vue, une reconnaissance générale fut exécutée le 6 sur les positions autrichiennes. ]Nos sçldats enlevèrent quelques postes de cavalerie ,« en taillèrent dautr^s ^n pièces, et rentrèrent au camp après avoir /f^it . prendre les armes k toute Varmee ennemie.
Une forte canonnade s'étant fait entendre deux jours après du côté de Phalsbourg > je résolus de faire une seconde pointe , tailt pôUr m'assurer au juste des forces que j'avais devant moi, que pour empécner le prince de Wurtemberg de détacher des troupes contre cetÇe
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place. La division Albert et la cavalerie marchèrent contre le camp retranché que les Autrichiens avaient assis , depuis la forte position dOberhausbergen jusqu'à^ Uiderhausbergen.
L'attaque commença a trois heures du matin, elle feit impétueuse et couronné^ du j>lus grand succès. La cavalerie ennemie fut culbutée et mise en/uite jiar la brigade du général Gxouvel ; les principaux' villages furent pris a la baïonnette, et les retranchements emportés.
Plusiurs officiers furent faits prisonniers dans leurs litsj d'autres au moment où ils couraient aijix armes. Des généraux s'échappèrent en chemise> et ne durent leux" salut qu aux ténèbres qui- les protégeaient.
Le 10« d'infanterie légère, commaûdé j>ar le Iwfave Colonel Cretté, déploya dans cette affaire la même valeur qu'a la bataille du 28.. Le 18* aom les ««rdres du ^ colonel Vojrol , Furi • des officiers les plus intréj)ides de rarméefrajQi- ^tse, se rendit mai tire du village de Mittelhausbergeh , . où il se maintint long<-temps contre des forcés supérieures et des attaques jnon interrompues sur tous , les points, r
Le signal de la retraite ayant été donné, le général Albert fit échelçnnerle 57<^. vers l'attaque de droite^ et le. 32^ vers celle de gauche^ Mous nous repliâmes dans le j^lus grand ordre. L'ennemi voulut nous troubler , il fondit juut nos troupes. Le 57* le reçut sans s'ébranler, et fit une décharge a bout portant qui désorganisa ses colonnes ; deux fois la cavalerie alliée revint a la charge , deux fois elle fut repoussee avec pe«te. Le général Laroche, qui la conduisait, fut atteint et tomba sous les pieds des
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chevatiisc; il eût |>éri si les Français ne fussent venus a son secours. ^Ainis, s'ecrie-tÀÎl , j'ai ^,servi autrefois dans vos rangs ^ sauvea-moi," Il fut aussitôt relevé et rendu aux siens. Un gros de cuirassiers faillit sur]>rendrelel8« dans son mouvement rétrograde; mais le chef de letatrinajor- général , le colonel Schneider, lai ^ant habilement opposé un bataillon qu'il avait sous là main , rompit son choc et sauva le régiment d'une défaite inévitable.
Les alliés, convaincus qu'ils ne parvient draient pas a nous entamer, nous laissèrent paisiblement continuer notre marche. Nos.
troupes rentrèrent au camp après avoir acquia la certitude de Timmense supériorité des iprcen qu'elles avaient a combattre. De part et d'autre on prit des cantonnements. Une conventionmiUtairefut conclue peu de jours aprè», et les hostilités cessèrent dans toute l'Alsace.