DU MARÉCHAL DB BERWIGK. [1691J
craignant quelque malheur, y envoya le major générai Jean Hamilton, avec deux brigades d'infanterié; mais il ëtoit trop tard, car il trduva le rempart bordé des troupes ennemies, et ainsi il fut obligé de retourner au camp. Saint-Ruth décampa cfoù il éluil, et se retira à Aghrim : en quoi il fit encore une grande fia^ute, car les ennemis, quoique maîtres d'Atibdone, n^auroient pu en dëboucber à cause d*un grand marais.
Quoique le vice-roi eût pour Saint-Ruth tous les égards imaginables, et qu'il le laissât le maitre de tout faire, celui-ci étant naturellement fort vain, supportoit impatiemment d^avoir un supérieur à Farmée : ainsi, se servant de ces mêmes brouillons dont j'ai parlé, il se mit à déclamer contre Tirconel , et fit tant qu'il Tobligea à quitter Tarmée, et à se retirer à Limerick -, après quoi , étant fâché et honteux du mauvais succès qu il avoit eu à Athlone, il se détermina à combattre. Il eut bientôt ce qu'il souhailoitj car les ennemis voyant que le débouché d'Athlone étoit libre, marchèrent droit à lui. U étoit fort bien posté, ayant à quelque distance en avant un marais impraticable à la cavalerie, hors sur les chaussées qui le traversoient. U eût pu aisément les empêcher de passer; mais il avoit tant d*envié de batailler, qu'il répéta le même dicton du maréchal de Créqui : Que pliis il en passerait y plus il en battrait; et cela lui réussit aussi de même. Les ennemis passèrent tous, et se mirent en bataîUe sans être inquiétés : alors il les attaqua. Son infanterie d'abord poussa celle des ennemis, mais bientôt elle fui ramenée à son tour; ses deux ailes de cavalerie lurent aussi battues ; sur quoi voulant aller chercher son corps de réserve, qui n'étoit
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composé que de six escadrons, il fut emporté d'un coup de canon , el l'armée du Roi ne songea plus qu'à se sauver. Plusieurs personnes ont publié que s'il n'avoit pas été tué il auroit gagné la bataille-, mais j'en fais juge le lecteur : lui auroit-il été possible, avec six escadrons, de rétablir une afl'aire déjà perdue? Tout ce qu'il auroit pu faire, c'eût été de faciliter un peu la retraite ; ce que firent les olïiciers généraux après sa mort. La perte du côté des ennemis fut trèsconsidérable^ celle des Irlandais le fut aussi. Le débris de l'armée se retira partie à Galloway, et partie à Limerick ; la première place se rendit sans coup férir à l'approche des ennemis; et quant à la seconde, comme c'étoit la seule dans toute l'Irlande qui restât sous l obéissance du Roi, les ennemis la bloquèrent de toutes parts, et au mois de septembre le duc de Tirconel y mourut.
Vers la fin de Tannée, les provisions manquant absolument, les Irlandais demandèrent à capituler. Le général ennemi oflritde leur restituer tous leurs biens, et de leur permettre l'exercice de leur religion ainsi qu'ils l'avoient sous le règne de Charles ii , à condition qu'ils missent bas les armes, et s'en retournassent vivre chez eux tranquillement : mais les Irlandais ne voulurent pas accepter ces conditions, et enfin il fut arrêté qu'il seroit permis à tous ceux qui étoient alors dans Limerick de retourner chez eux et de jouir de leurs biens, et qu'on fouruiroit à ceux qui voudroient passer en France les vaisseaux suilisans. On eut grand tort de ne pas faire insérer dans les articles : tous les Irlandais en général^ car les généraux ennemis auroient consenti à tout pour mettre fin à cette guerre -,
DU HAHÉGBàL DE BERWICK. [1691] 869
mais rimbécLUit^ des députés que la garnison avoit chargés de la capitulation, et peut'^tre la crainte que oette proposition ne f&t un obstacle au transport des troupes que quelques personnes, par des vues d'intérêt particulier, souhaitoient, fut cause que l'on n en fit pas seulement mention. Nombre de .seigneurs et d^oi&ciers prisonniers en furent ruinés^ car ils perdi-^ rent totalement leurs biens, sans être assurés de recouvrer leur liberté.
Pour finir ce qui regarde la guerre d'Irlande» il sera bon de dire ici quelque chose des principales personnes qui y ont eu part. " •
Richard Talbot, duc de Tirconel, étoit natif d'ir* lande, et de bonne maison; il étoit dune taille au-* dessus de Tordinaire; il avoit une grande expérience des atraires du monde, ayant été de bonne heure dans la meilleure compagnie, et pourvu d'une charge honorable chez le duc dTorck. Ce prince, devenu roi, réleva à la dignité de comte; et peu après, connoissantson zèle et son attachement, il le fit vice-roi d'Irlande. II avoit un tr.ès-bon sens-, il ëtoil très-civil, mais infiniment vain, et fort rusé. Quoiqu'il eût acquis de grands biens, on ne peut dire que ce fut par de mauvaises voies, car il n'a jamais paru avide; d'argent. Il n'avoit point de génie pour la guerre, mais beaucoup de valeur. Sa fermeté conserva l'Irlande après rinvasion du prince d'Orange , et il refusa noblement toutes les offres qu'on lui fit pour se soumettre. Après la bataille de la Boyne , il baissa prodigieusement , étant devenu aussi irrésolu d'esprit que pesant de corps*.
Patrice Sarsfield étoit né gentilhomme, et avoit hé- T. 65. 24
MÉWrOIRES
ritë de son frère aînë d'environ deux mille livres sterlings de rente. Cëtoit un homme d'une taille prodigieuse, sans esprit, de très-bon naturel, et très-brave. Il avoit été enseigne en France dans le régiment de Monmoulh, lieutenant des gardes du corps en Angleterre 5 et quand le Roi passa en Irlande il y eut un régiment de cavalerie, et fut fait brigadier. L'aventure du convoi battu, dont j'ai parlé ci-devant, l'enfla tellement, qu'il se crut le plus grand général du monde. Henri Luttrel ne cessoit de lui tourner la tête, et de le vanter partout, non par une véritable estime qu'il en eût, mais afin de le rendre populaire, et par là s'en servir à ses propres desseins. En effet, la plupart des Irlandais conçurent une telle opinion de lui, que le Roi , pour leur plaire, le créa comte de Lucan, et à la prochaine promotion il fut fait maréchal de camp. Etant passé en France après la capitulation de Limerick, le Roi lui donna une compagnie des gardes du corps, et le roi Très- Chrétien le fit maréchal de camp. Il fut tué en 1693, à la bataille de Nerwinde.
Henri Luttrel étoit gentilhomme irlandais, et avoit servi subalterne en France quelques campagnes. Il avoit beaucoup d'esprit, beaucoup de manège, beaucoup de courage, et étoit bon officier, capable de tout pour venir à bout de ses fins. Depuis la prise de Galloway, il fut soupçonné d'intelligence avec les ennemis ^ si bien que milord Lucan, son ami intime, l'arrêta à Limerick par ordre du duc de Tirconel. Après la capitulation, le prince d'Orange lui donna le bien de son frère aînë , et même une pension de deux mille écus. Il a été assassiné à Dublin en 1717 7 Fon n'a pu découvrir par qui.
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£169^] Vers le commeaceinent de. cette ann^e les tiM^pes iriandiosesamifèreAt de Lknerick à BtùB/ty sm. ambre d'environ vlAgt miHe liennies; Oft les mit d*abord en quartiers dans la Bretagne, et le Roi y alla lui-même en faire la revue. Il en forma neuf fé» ^Bieiis dlkiËiatBrie de deax bataillcMii chucttiiv dtfttl de dragons à pied, deux ée ca^vakrie, et dèM eôlhpagnies des gardes du corps, dont j'eus la première, et niilojrd Lucan la seconde. Toutes ces troupes ëtoietità Iii.eommi«sioA du Aoi^ msis payées pir les liësoriert de la ooar de Franoe»
Cet hiver, le roi Très-Chrétien, conwincu que le plus court moyen de. finir la gu^re s^oit de rétablir l^ Aoi en Angleterre^ et de pliis' poussé à cette hdlm action par Taflùtié qu^ avek nalnreUemelit ponr oé prince, donna ordre d'équiper une grande flotte, dont quarante-quatre vaisseaux s'armoient à Brest, et trenke-^nq à Toulon. Toutes lea troopes irfaoukisM^ avec quelques bataillons et quelques escadrons fivii^ çais, furent disposées à portée de La Hogue et dû Havre-derGrâce, où se devoit faire l'embarquement; et le Roi se rendit auprès de La Hogue & la fin d*atril»
Le rendes-YOus de la flotte étoit, au mois de'ikiai^ à la hauteur d'Ouessant ; mais les vents contraires empêchèrent le comte d'Estrëes, pendant six semaines, de sortir de la Méditerranée avec les vaaiseanx àt Toulon t de manière que le roi'Trâ6*'Gii!Fëtièli, impa^ tient d'exécuter son projet, envoya ordre au chevalier de Tourville,. amiral de la flotte, d'entrer dans là Mioiqbe aYec ks «aisseaus de Brest, -sans^ ttttendrè Tescadre du pomte d*Estrées , et de combattre lés en» nemis, fortâ ou foibles, s'il les trouvoit. Cet amiral,
le plus habile homme de mer qu'il y eût en France « et peut-être même dans le monde entier, êtoit piqué de ce que, la campagne précédente, on avoit vouJa lui rendre de mauvais olHces à la cour, et même l'aceuser de ne pas aimer les batailles : ainsi il ne balança pas à exécuter l'ordre qu'il avoit reçu. Il entra dans la Manche avec ses quarante-cjuatre vaisseaux de ligne ^ et ayant su que les flottes combinées d'Angleterre et de Hollande, au nombre de quatre-vingt-cinq vaisseaux de ligne, étoient à Spithead, il y fit voile. Les Hollandais le voyant venir à pleines voiles , et avec des forces si inférieur^, craignirent d'abord quelque trahison, et se tinrent au vent^ mais bientôt ils reconnurent la fausseté de leurs soupçons. Tourville attaqua vivement les Anglais-, le combat dura jusqu'à la nuit, et jamais action ne fut plus brillante, plus hardie ni plus glorieuse pour la marine française. Tourville, quoique environné d ennemis, se battoit en lion, sans que les ennemis lui prissent aucun vaisseau, ni osassent l'entamer. Toutefois voyant qu'il ne pouvoit pas soutenir un combat si inégal, et qu'il avoit perdu beaucoup de monde, il crut que la prudence exigeoit qu'il se retirât la nuit vers les côtes de France ; ce qu'il exécuta , suivi de la flotte ennemie.
Nous avions entendu très-distinctement le combat, et le lendemain nous vîmes arriver sur nos côtes nombre de vaisseaux. Comme d'abord nous ne voyions que des pavillons français, nous crûmes que notre flotte victorieuse venoit pour nous transporter en Angleterre ; mais notre joie fut courte, car bientôt nous découvrîmes les pavillons anglais, par où nous ne con-
ou MARÉCHAL OK BERWIGK. [1692J ByS
mûmes que trop que nos yaisseaux étoient poursuivis par les alliés.
Tourville espéroit avoir assez de marëe pour passer le Ratz-Blanchart, et en effet partie de ses vaisseaux le passèrent : toutefois la marée manquant, il mouilla avec le reste à Feutrée; mais les gros conrans faisant chasser ses ancres, il fut obligé de couper ses cables, et de percer au travers de la ligne des ennemis, qui avoient pareiUement mouillé auprès de lui. Quatre de ses vaisseaux des plus endommagés entrèrent è Cherbourg, où les ennemis quelques jours après les brûlèrent; et lui, avec treize vaisseaux, entra dans |a baie de La Hogue. Il s'y mit d'abord à Tancre en ligne, le plus près de terre qu'il put, et ensuite vint trouver le roi d'Angleterre, qui logeoit sur la côte, pour recevoir ses ordres, et le consulter sur ce qu'il y avoit à (aire.
Le maréchal de Belkfond, qui devbit être le général du débarquement, et tous les ofilciers généraux tant de terre que de mer, furent appelés au conseil. Tourville proposa tous les différons pards qu'il y avoit à prendre; mais en même temps il fit voir que, selon les apparences, il n'y en avoit aucun qui pût sauver les vaisseaux, et qu'en cas que l'on voulût les défendre tous, ceux qui s'y trouveroient seroîent infailliblement perdus, si les ennemis y mettoient le feu. 11 fut donc résolu qu'on feroit échouer les vaisseaux après en avoir retiré tout ce que Ton pourroit, et qu'on tâcheroit par le moyen des chaloupes, dont nous avions nombre destinées pour le débarquement, d'empêcher qu'on y mît le feu. Les ennemis, qui étoient en ba-
taille à rentrée de la baie, détachèrent quelques vaisseaux de guerre pour canonner le fort de La Hogue, et pour soutenir leurs chaloupes , qui s'avancèrent en bon ordre avec des brûlots : les nôtres voulurent aller au devant d eux ^ mais dès que Ton vint à la portée des coups de fusil, les ennemis, plus accoutumés et plus adroits que nos gens à ces sortes de manœuvres, les firent plier, et regagner la terre \ après quoi ils s'emparèrent des vaisseaux, qu'ils brûlèrent, ne les pouvant emmener.
Après cette malheureuse aventure, nous demeurâmes encore quelque temps sur la côte, jusqu'à ce que , par les ordres de la cour de France , Ton fît marcher les troupes pour aller grossir les armées sur les frontières. Alors le Roi retourna à Saint-Germain, et au mois de juie je ppis le chemin de Flandre.
J'arrivai au camp devant Namur, le lendemain que la place s'étoit rendue Le prince d'Orange étoit venu avec son armée pour b secourir-, mais le maréchal de Luxembourg , qui commandoit l'armée d'observation, s'étant présenté sur la Méhaigne, les ennemis n'osèrent en tenter le passage. Namur pris, le roi Très-Chrétie» s'en retourna à Versailles.
Le prince d'Orange, fâché de n'avoir servi par sa présence qu'à donner un plus grand lustre à la conquête de Namur, résolut de chercher k combattre.
Après quelques camps et marches faites de part et d'autre, nous vînmes le premier du mois d'août camper à Steinkerque, près d'Enghien; et les ennemis auprès de Hall, à Tubize.
Le prince d'Orange ayant découvert qu'un secrë-
(i) S*éloit rendu» : La rille fut prise le 5 juin, et le château le 3q.
taire de rc^lecteor de Bavière donnoit avis au maréchal de Luxembourg de tout ce qui «e passoit, voulut en profiter poar tâcher de aorprendre notre armée. Il oUigea cet homme à mander qoe le lendemain lea ennemis dévoient fourrager. En effet , comme on vint à Ja pointe du jour . avertir M. de Luxembourg que les ennemis paroiasoient) il n*y fit d'abord auenne attention : tonlefSris, snr^les arâ réitérés qo*on Ini donna, il monta à cheval, et s'ëtant portë un peu en avant du camp, il vit les colonnes dm£mterie. Sur ^oi d'abord il ordonna de £iire repasser le missean d'Enghien aux troupes qui étoient campées dn côté d'où venoient les ennemis 5 mais peu après il se détermina à ne faire aucun mouvement, et à se soutenir dans la situation oà il étoit, quoique le missean conpât notre armée en deux, et qa*sinsi la communication n'en fût pas commode pour les mouvemens à faire dans une action générale. U fit donc avancer des troopes, tant pour renforcer que pour soutenir celles qui étoîent campées en avant : le tout fut exécuté avant onze heures du matin. Les ennemis arrivoient cependant en colonnes, et se formoient^ mais à cause du pays, très-eoupé, ils ne purent être en bataille^ et leurs dispositions £iites, que vers une heure après midi : alors ils attaquèrent notre droite avec furie j et, malgré la résistance des troupes, ik nous chassèrent du terrain que nous occupions ^ et se rendirent maîtres du canon. B n'y eut qu'un bataillon d'Orléans qui se maintint toujours dans son terrain : la brigade de PoUier, qu'on fit avancer, s'arrêta tout court à une certaine portée des ennemis, maîa toutefois ne s'enfuit pas. Sur cela M. de Luxembourg , qui voyoit
'376 [i^'3 vÉHoiais
l'importance d*uii coup de vigueur pour rétablir l'affaire, fit venir la brigade des gardes, qui chargea Tëpëe à Ja main, et culbuta tout ce qui se présenta. Plusieurs brigades qui ëtoient sur la droite et la gauche en firent de même; de manière que nous poussâmes les ennemis un grand quart de lieue jusque hors du bois, avec un prodigieux carnage. Notre troupe dorëe, composée de 1non8eigileà^k doc d'Orléans, de messieurs les duc de Bourbon, prince de Conti, duc de Vendôme, grand prieur, et nombre d'autres, fut pendant toute l'action , avec M. de Luxembourg, exposée au plus grand feu* La niiit approchant, on jugea à propos de ne pas pousser Taf- , faire davantage , (quoique quelques-uns proposassent de profiter de Toccasion, et d'attaquer les ennemis. M. de Luxembourg soutint qiie ce seroitperAi|y|Mbcoup de monde, sans pouvoir espérer d'avoir du jour suiHsamment pour en faire une action décisive , d autant que c'étoit un pays fort coupé, et plein de. baies. L'on perdit de part et d'autre, en deux heures de temps que dura le combat, plus de sept mille hommes tués sur le champ de bataille; et M. de Luxembourg assura n'avoir jamais vu une action aussi chaude v'.Vr L'on a dit communément dans le mondé que noas^ fûmes surpris par le prince d'Orange : toutefois, par ce que j'ai raconté, l'on voit que M. de Luxembourg; trompé par la lettre de l'espion, ne se doutoit pas que les ennemis eussent intention de marcher à lui^ mais' cela lie conclut pas qu'il fut surpris : et en effet il n'est pas facile à une grande armée d'en surprendre uue autre, eau comme il faut nécessairement marcher
(t) t« combat de Sieinkerqiie fut livre le 3 aoâ^t*
de nuit et en colonnes, qnand la téte paroit la quene est encore bien loin , et par conséquent on a tout le
temps de prendre les armes, et de faire les dispositions nécessaires pour recevoir Tennemi.
Le prince d*Orange commit deux grandes fautes dans cette journée : la première, cVst qu^il auroit dû attaquer notre gauche en même temps que notre droite, n'étant pas dans Tordre de s'imaginer battre une armée par une pointe; la seconde, c'est de nV voîr pas fait soutenir par des troupes fraîches celles qui commencèrent Tattaque : s'il Tavoit fait, je ne sais ce qui en seroit arrivé. Mais Ton m'a assuré que pendant Taction ce prince resta fort loin, immobile, et sans donner le làoindre ordre , ({uoique les officiers généraux envoyassent à chaque instant lui demander du secours.
Le reste de cette campagne se passa tranquillement.
[1693] Je servis encore cette année en Flandre, en qualité dé lieutenant général, dans larmée du maréchal de Luxembourg. Le roi Très-Chrétién ayant projeté de se rendre maître de la Flandre, y avoit assemblé une armée prodigieuse, qu'il partagea en deux. Il en commandoit une, ayant sous lui le Dauphin et le maréchal de BouÛlers. Le maréchal de Luxembourg étoit à la téte de Fautre. Nous marchâmes d'auprès de Mons, et nous avançâmes à Gembloux , où étoit le quartier du Roi. On y resta quelques jours, pour y attendre, à ce que Ton croyoit, des convois; mais nous fumes fort surpris quand tout à coup l'on déclara la résolution du Roi de s'en retouiner à Versailles, et d'envoyer le Dauphin en
Allemagne avec une partie de larm^e. Le prince d'Orange, qui n^avoit au plus que cinquante mille hommes, s'étoit campë à labbaye du Parc, auprès de Louvain, pour nous observer, et tacher de couvrir Bruxelles; mais avec six-vingt mille hommes nous l'aurions attaqué et ëcrasë, s'il avoit osé nous attendre; nous nous serions rendus maîtres de tout le pays; nous aurions pris Liège, et même Maastricht : rien ne pou voit s'opposer à nos entreprises, et c'est ce qui rendoit la retraite du Roi d'autant plus incompréhensible. Ne pouvant y avoir de bonnes raisons, et même n'en ayant jamais pu apprendre ni des ministres ni des généraux, il faut conclure que Dieu ne vouloit pas l'exécution de toUs ces beaux projets. Quelques gens ont voulu en rejeter la cause sur madame de Maintenon, laquelle avoit accompagné le Roi sur la frontière, où elle étoit restée : c'est ce que je ne puis pourtant ni affirmer ni nier
La séparation des armées étant faite, nous marchâmes à Melder, qui n'étoit qu'à une lieue de l'armée ennemie. Nous la trouvâmes si bien postée, que nous ne crûmes pas à propos de l'y attaquer. Le maréchal de Luxembourg fit plusieurs marches et contre-marches pour tâcher d'attirer les ennemis, sans que cela réussît d'abord. Il surprit à Tongres une trentaine d'escadrons que commandoit M. de Tilly; ensuite il vint camper k Vignamont, d'où il fit faire le siège d'Huy par le maréchal de Villeroy. Les ennemis, qui craignoient pour Liège, y avoient placé trente bataillons dans un bon camp retranché. Nous allâmes
(t) On lit dans plusieurs Mémoires du temps que le Roi DC fît pnt la campagne, parce qu'il tomba malade au Qucsnoy.
DU MÂRÉCUAL DE B£HWiCK. [1693]
les Tfiicaiiiioitre, et nom eûmes ordre de faire des fiiscines, oemme si nous eussions voulu les attaquer.
Le prince d'Orange cependant dtoit venu se camper entre les deux Gettes, à sept lieues de Yiguamont, ne . doi^Uaft pas d'être asses âiAgaé de nous pour h*aToir rien à craindre; en quoi il se trompa très-fori, car le maréchal de Luxembourg, dont le principal objet ëtoit de. combattre, fit tout d*un coup une marche forcée , et arriva avec toute sa cavalerie en présence des ennemis le s8 juillet. Llnfanterie né put y arriver que très-tard 5 ainsi il fallut différer le combat jus- (|u'au lendemain 39 de juillet. Le prince d'Orange aurdt pu la nuit se retirer de f autre côté de la Cette, au mejen de nombre de ponts qu'il j avoit ; mais les discours qu'on avoit tenus sur son compte la campagne précédente le déterminèrent à la bataille, malgré la représentation- de rélecteur de Bavière et des principaux de son armée« II n'avoit que soixante-cinq bataillons et cent cinquante escadrons-, nous avions quatre-vingt-seize bataillons et deux cent dix escadfons : il espéroit, par le moyen d'un retranchement, suppléer à notre supériorité. En effet, toute la nuit les ennemis travaillèrent si vivement, qu'à la pointe du jour leurs retranchemens étoient fort élevés. Leur flanc gauche étoit appuyé à un bon missestu, et la droilè an village de Nerwinde, &oii il y avoit près d'un quart de lieue jusqu'à l'autre ruisseau ^ à la vérité le terrain y étoit coupé de haies, mais c'étoit toujours une grande &ûte de ne Pavôir occupé qu*avec un très* petit nombre de troupes : de manière que si nous les eussions tournées par là, la bataille auroit été décidée en peu de temps, attendu que nous aurions pris tout e
leur armée en flanc : mais nons fimes ^ ce)a nne
faute aussi bien qu eux.
M. de Luxembourg ayant reconnu la situation des ennemis, fit sa disposition (■ . U ordonna à la droite de contenir seulement les ennemis sans attaquer, à cause qu'il y avoit de ce côte-là un ravin très-profond, diiiicile à passer. Il étendit au centre la plus grande partie de sa cavalerie , et poussa sur la gauche le gros de son infanterie.
M. de Rubentel, M. de Montchevreuil, lieutenans généraux, et moi, eûmes ordre de commencer l'attaque : savoir, Rubentel, avec deux brigades, le» retrancheroens à la droite de Nerwinde; Montehevreuil , avec le même nombre de troupes , à la gauche ^ et le village fut mon lot, avec deux autres brigades.
Ce village falsoit un ventre dans la plaine , de manière que comme nous marchions tous- trois de {iront, et que j'ëtois dans le centre, j'attaquai le premier : je poussai les ennemis, et les chassai de haies en haies jusque dans la plaine, au bord de laquelle je me remis en bataille. Les troupes, qui dévoient attaquer sur ma droite et ma gauche, au lieu de le faire jugèrent qu'ils essuieroient moiQ$ de feu en se jetant dans le village : ainsi tout à coup ils se trouvèrent derrière moi. Les ennemis, voyant cette mauvaise manœuvre, rentrèrent par la droite et la gauche dans le village : ce fut alors un feu terrible^ la confusion se mit dans les quatre brigades que commandoient de Rubentel et de Montchevreuil, de'manière qu'ils furent recliassés, et par là je me trouvai attaqué de tous côtés. Après avoir pertlu un monde infini, mes troupes abandonnèrent
{[) Ltt bataille tic N«:i-«rtndc fut livi«e le aj^iaillct.