‹ Mémoires du maréchal de GrouchyChapitre 19 sur 26 · DES PAIRS · texte numérisé non relu

DES PAIRS

« Monsieur le président, la noble solidarité qui semble mettre en commun^ dans la Chambre des pairs^ tous les titres acquis au service de la patrie, impose à chacun de ses membres l'obligation de conserver intacte la part qui lui appartient dans cette illustre association. .

« Cette obligation devient plus impérieuse encore quand un des membres de cette Chambre elle-même, méconnaissant sa propre dignité et la justice qu'il doit à Tun de ses collègues, se permet de déverser sur lui l'outrage et la diffamation.

<x En appeler alors à la Chambre et lui demander de prononcer entre son adversaire et lui, tel est l'irrésistible besoin auquel j'obéis en portant plainte contre le lieutenant-général Berthezène, à l'occasion d'un écrit publié et distribué par lui, dont plusieurs paragraphes renferment des imputations calomnieuses et de nature à porter atteinte à mon honneur et à ma réputation.

<x Si M. Berthezène n'eût attaqué ma conduite que sous les rapports militaires, je me bornerais à me livrer de nouveau à des discussions stratégiques qu'appuieraient victoneusemerU des pièces officielles inédites jusqu'à ce jour.

« Mais je rougirais de laisser peser un instant sur moi Timputation de trahison, et je m'empresse de signaler à la Chambre, aussitôt mon arrivée à Paris, les passages du Ubelle du général Berthezène, commençant par ces mots : Une partie de la cavalerie. ... et finissant par ceux-ci : fen suis plus libre dans V expression de ma pensée. Page 50.

a M. Berthezène a-t-il pu croire que l'imputation faite à mon chef d'état-major ne m'atteignait pas ? Non sans doute ! car il sait mieux que personne combien est chère à un général en chef la réputation des officiers qui servent sous ses ordres.

« Si donc je laisse à un intérêt plus rapproché encore que le mien à venger la mémoire du général Sénécal, je n'en ressens pas moins l'injure qui lui a été faite.

i Au reste^ l'auteur de l'écrit incriminé a pris soin de légitimer lui-même mon droit à l'accusation que je porte contre lui, en rendant directe l'attaque qu'il dirige contre moi.

« En effet, le second des paragraphes que je viens d 'indiquer contient, par ce qu'il dit et ce qu'il laisse à entendre, les plus odieuses insinuations, celles d'avoir méconnu un de mes premiers devoirs comme général en chef, celui de veiller et d'assurer le salut d'une partie de mon armée^ et d'avoir trahi cette France pour la défense de laquelle j'ai tant de fois versé mon sang. La noble Chambre comprendra donc et partagera, je l'espère, ma profonde indignation.

« Il m'est pénible, je l'avoue, d'être le premier à

porter devant elle une action dont, jusqu^à ce jour, elle n'a pas eu, je crois, à connaître ; mais quand Ténergique voix de Thonneur retentit dans son enceinte, elle ne s'étonnera pas que des considérations d'un ordre secondaire soient méconnues.

« C'est donc avec conifiction que j'accomplis un devoir sacré comme maréchal et pair de France, en vous priant, monsieur le président, de recevoir et de soumettre à la Chambre la plainte que je dépose entre vos mains contre M. le général baron Berthezène, à l'effet d'obtenir qu'il soit traduit devant la Chambre, à raison des passages ci-dessus spécifiés, lesquels constituent le délit de diffamation et d'outrage envers un chef militaire ayant agi dans un caractère public, et à l'occasion de faits relatifs à ses fonctions, délit prévu par les articles 13, 14 et 16 de la loi du 17 mai 1849 et de la loi du 9 septembre 1835. »

Aucune suite n'étant encore donnée à la demande faite par M. de Grouchy de la réunion en cour de justice de la Chambre des pairs, le maréchal pu* blia le 12 septembre une nouvelle brochure intitulée :

Fragments historiques réunis pour établir le fait de calomnie répandue dans un libelle du général Berthezène. Ce nouvel opuscule commence ainsi : « Au mois de mars 1840, le général Berthezène fit paraître une brochure portant atteinte à la réputation militaire du maréchal Grouchy, et renfermant, entre autres assertions mensongères, celle d'avoir entretenu une correspondance criminelle avec les généraux

ennemis, essayé de faire corrompre la fidélité des troupes sons ses ordres, et méconnu ses devoirs de général en chef, de manière à compromettre le salut de l'armée du Nord.

« Dès que le maréchal eut connaissance de ce pamphet diffamatoire, il s'empressa d'adresser à la Chambre des pairs une plainte en calomnie contre le général Berthezène, ne doutant pas qu'elle ne fût immédiatement saisie, par une ordonnance royale, d'une affaire assez grave pour compromettre, aux yeux de la France, un de [ses maréchaux. Il était donc persuadé qu'avant la clôture de la session législative la Chambre flétrirait son dénonciateur par unjugemen solennel.

a Son attente ayant été déçue, et quelque impossible qu'il soit que l'opinion publique flotte incertaine entre le général Berthezène et lui, le maréchal a cru devoir appeler, dès à présent, le jour de la publicité sur des documents authentiques et des pièces ofi&cielles qui offrent une irréfragable preuve qu'il n'a ni trahi la patrie, ni manqué à aucun de ses devoirs en 1815, mais qu'il s'est acquis, ainsi que Ten félicite le ministre de la guerre, de réels titres à la gratitude de ses concitoyens, en ramenant sous Paris l'armée du nord, qu'avaient placée dans la position la plus difficile la perte de la bataille de Waterloo et la désorganisation des troupes qui y avaient combattu. »

Ce préambule était suivi des pièces justificatives suivantes :

r Plainte du maréchal et demande au président de

la Chambre (pièce déjà publiée dans la brochure précédente).

2* L'ordre du jour du maréchal (22 juin 1815), la proclamation à son armée en apprenant l'abdication de l'Empereur (25 juin 181 5) ; la lettre du ministre du 22 juin 1815 ; la lettre du maréchal au commandant des ayant-postes de l'armée alliée (22 juin 1815); la ^ettre au duc de Wellington relative au général Lobau (20 juin 1816); l'ordre à M. Laloy (28 juin 1815) ; la lettre du duc d'Otrante aux plénipotentiaires (28 juin) ; les lettres de Davout à Grouchy (23 et 25 juin 1815) ; la lettre de Grouchy àDrouot (10 avril 1840) ; la copie de celle écrite en 1822 au même officier général; la réponse de Drouot (12 avril 1840); la lettre de Grouchy à Fouché en lui adressant le général Le Sénécal ; la lettre de Grouchy à Davout relative à l'arrestation du général Le Sénécal ; Tordre donné par Grouchy à Yandamme (28 juin 1815) et porté par M. Dulnas de Saint-Léon ; enfin la lettre de cet officier supérieur en date du 1*' septembre 1840 relative à sa mission.

Toutes ces pièces se trouvent déjà au quatrième volume de ces Mémoires. Nous croyons inutile de les produire de nouveau.

Les preuves résultant de ces documents étaient écrasantes. Les amis de M. Berthezène en jugèrent ainsi, et^ après des pourparlers qui durèrent quelques semaines, le général se décida à faire amende honorable et il fit paraître une rétractation complète.

« Au mois de mai 1840, le général Berthezène fit

paraître une brochure portant atteinte à la réputation militaire du maréchal Grouchy, et renfermant, entre autres assertions, celle d'avoir entretenu une correspondance criminelle avec les généraux ennemis, essayé de faire corrompre la fidélité des troupes sous ses ordres, et méconnu ses devoirs de général en chef, de manière à compromettre le salut de l'armée du Nord.

« Le 21 juin 1840, le général Berthezène adressa à quatre journalistes de la capitale une lettre dans laquelle il protestait n'avoir jamais eu l'intention d'attaquer la fidélité du maréchal Grouchy; mais elle ne parut au maréchal qu'une incomplète réparation, attendu qu'elle se taisait relativement à diverses autres inculpations moins graves que celle de trahison, mais qui cependant incriminaient sa loyauté et son honneur.

« Il se proposait donc de renouveler au roi la demande qu'il lui avait faite à la fin de la dernière session législative, d'une ordonnance qui, constituant la Chambre des pairs en cour de justice, la mît à même de statuer sur la plainte en calomnie qu'il lui avait adressée contre le général Berthezène, lorsqu'il reçut de cet ofiicier général une lettre en date du 19 novembre, qui renferme toutes les réparations qu'il pouvait désirer... Elle honore son caractère, et le maréchal s'empresse de la publier, ainsi que la réponse qu'il y a faite^ se félicitant de voir se terminer de cette manière une discussion judiciaire qu'il se devait d'entreprendre, quelque pénible qu'elle lui fût.

LETTRE DU LIEUTENANT-GÉNÉRAL BARON BERTHEZËNE, AU RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL LA FRANCE.

« Monsieur, dans votre numéro du 7 de ce mois, dont je n'ai eu connaissance qu'aujourd'hui^ vous annoncez la publication de la lettre que j'ai écrite à MM. les aateurs de la Biographie des hommes du jour^ et vous vous servez de termes tels que l'on pourrait croire que j'ai voulu attaquer la fidélité de M. le maréchal Grouchy.

a Je m'empresse de protester de toutes les forces de mon âme contre l'interprétation que vous donnez à mes paroles : jamais un seul doute d cet égard n'est entré dans mon esprit.

« Veuillez, Monsieur, avoir l'obligeance d'insérer cette lettre dans votre plus prochain numéro, comme hommage à la vérité. »

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