LETTRE DU LIEUTENANT- GÉNÉRAL BARON BERTHEZÈNB
AU MARÉCHAL GROUGHT.
Paris, le 19 novembre 1840.
« Monsieur le maréchal, lors de la publication de ma brochure en réponse à l'article qui vous était relatif dans la Biographie des hommes du jour^ par MM. Sarrut et Saint-Edme, quelques lecteurs malveillants forcèrent l'interprétation d'une de mes phrases jusqu'à la dénaturer, et à me prêter l'intention de vous accuser d'avoir trahi votre patrie à Waterloo^
a Mieux qu'un autre, monsieur lemarécbal Je savais qu'étranger à toute intrigue, tous aviez, après l'abdication de l'Empereur, fait proclamer Napoléon II à la tête de votre corps; et qu'enfin, chargé du commandement en chef, vous aviez, par une glorieuse retraite en face de l'ennemi, ramené les débris de notre malheureuse armée jusque sous les murs de Paris, où vous aviez proposé au gouvernement provisoire de donner une dernière et décisive bataille.
« Ce fut donc spontanément que j'écrivis à plusieurs journaux qu'on m'avait calomnié en me prêtant l'intention de vous accuser de trahison; que jamais une telle pensée n'était entrée dans mon esprit ni dans mon cœur, et que de toutes les forces de mon âme je pro* testais contre une semblable interprétation. Bien que la présence du général Le Sénécal, votre chef d'étatmajor, au milieu des troupes, dans une calèche et ac* compagne d'un o£Gicier supérieur prussien, ne me fût pas expliquée, j'avais déjà^ de mon propre mouvement, efiacé de ma brochure la phrase où je l'accusais d'avoir cherché à corrompre les troupes, en les sollicitant à ne pas marcher au secours de la capitale. Cette phrase était la conséquence de renseignements insuffisants, et j'en avais fait justice.
« Aujourd'hui, monsieur le maréchal^ vos publications, en apportant à l'histoire les documents dont elle manquait expUquent parfaitement ce fait : vous étiez chargé par le gouvernement provisoire de traiter d'un armistice et le général Le Sénécal, en-
voyé par vous, conduisait à Paris Tofficier prus* sien porteur des conditions de cet armistice. 11 put donc bien, il dut même, dans le sens de sa mission, calmer Télan des troupes qui voulaient marcher sur Paris. Je reconnais qu'il était dans l'exercice naturel de ses fonctions de chef d*état-major, et je me plais à rendre à sa mémoire l'hommage que lui doit ma loyauté.
« Je tiens aussi, monsieur le maréchal, à expliquer pourquoi j'ai dit que vous aviez abandonné le défilé de Villera-Cotterets. Mis à la tète moi-même des trois divisions d'arrière-garde, j'arrivais entre Soissons et Yillers-Cotterets lorsque le chef de bataillon Brénier, employé près du général Vandamme, vint me prévenir que le général avait été obligé de forcer le passage de Yillers-Cotterets, et m'ordonnait d'attendre la réunion des trois divisions^ pour le forcer à mon tour et le joindre à la Ferté-Milon^ où il s^était rendu avec le 4* corps.
« La position était périlleuse, et je vous accusais de l'avoir faite, monsieur le maréchal, persuadé que, si le général Vandamme eût reçu vos ordres, il eûtdonné les siens, pour préserver son arrière-garde du plus grave danger ; mais à présent que j'ai sous les yeux l'ordre que vous lui expédiâtes, et qui lui fut remis par M. Dulnas de Saint-Léon, chef d'escadron d'état-major, encore existant, je rends à chacun la justice qu'il mérite, et reportant sur le général Vandamme le blâme que je vous adressais, je suis heureux de pouvoir dire que vous avez été fidèle à tous vos devoirs.
« Enfin, monsieur le maréchal, vous tous êtes plaint avec raison qu'en parlant de la campagne de ranVII en Italie J*avais révoqué en doute votre présence à l'affaire de Valence. J'ai dit, en effet, que vous n'y commandiez aucun corps, mais j'ignorais que vous y fussiez comme chef d'état-major du général Moreau; et je pouvais l'ignorer, puisque vous y teniez la place du général Desselle en mi3sion à Gènes; mais aujourd'hui des recherches plus approfondies me prouvent qu'à cette affaire, où vous ne quittâtes pas le champ de bataille, votre aide*de-camp^ M. Fougeroux, eut, à vos côtés, la jambe emportée, et mourut à Tamputation.
«Je savais qu'à la bataille deNovi, à laquelle je n'ai pas assisté^ vous aviez brillé d'un vif éclat et que vous y aviez reçu d'honorables blessures ; mais quant au combat de SanJuIiano où vous eûtes une grande part de gloire, où votre aide de camp, M% Cola, eut près de vous la tête emportée d'un boulet, et où vous fûtes couvert de sa cervelle et de son sang, que l'histoire enregistre l'énergique résistance qu'à la tète de vos troupes vous opposâtes à l'ennemi, mais qu'il me soit permis, à moi^ ancien officier d'état-major du général Grenier, de dire qu'accablé par le nombre et épuisé d'efforts , vous alliez succomber peut-être lorsque Grenier vous apporta son secours et à la tète de sa division accomplit, en vous aidant à écraser l'ennemi, l'un des plus beaux faits d'armes de sa glorieuse carrière militaire.
« Vous êtes assez riche de gloire, monsieur le maréchal, pour n'avoir rien à envier à personne, et j'es-
père que mieux qu'un autre tous comprendrez l'entraînement que dut éprouTer Pancien officier du brave Grenier à prendre la plume, pour rendre à son patron, dont la famille est éteinte, la part de gloire qu'il avait si noblement acquise. Je sais qu'il était votre ami et que l'élan de mon cœur ne peut manquer de trouver un écho dans le vôtre.
fl Qu'il me soit permis aussi, monsieur le maréchal, de terminer cette lettre par un seul mot de moi : tant que j'ai pu croire que j'avais dit exactement la vérité, aucune considération^ aucune menace^ n'eussent pu me décider à transiger avec elle. J'attendais^ calme et confiant, le procès que vous demandiez à la chambre des pairs. Mais une lumière nouvelle m'a été apportée^ et sous son influence je désavoue ce que Thonnéur et la justice me font un devoir de rétracter ou d'expliquer ainsi que je l'ai fait. J'espère, monsieur le maréchal, que cette spontanéité d'un caractère loyal sera comprise et appréciée par vous, comme elle doit l'être par tous les gens de cœur, et que vous oublierez, en faveur de ma bonne foi, les chagrins involontaires que j'ai pu vous causer^ et dont je vous exprime le sincère regret. »
LETTBE DU MARÉCHAL GBOCCHT AU LIErTENATÏT-GËNÉRAL BARON BERTHEZÈNE, PAIR DE FRANCE.
Au château de Laférière, le 23 novembre 1840.
a Je suis trop touché, général, des sentiments dont votre lettre est pour moi le gage^ pour ne pas vous
transmettre immédiatement Texpression de ma sensibilité aux regrets que vous éprouvez de m'ayoir aussi péniblement blessé que je l'ai été par la publication de la brochure que vous fîtes paraître le 27 mai dernier.
« II n'appartient qu'à un noble et loyal caractère de reconnaître ses torts. Un tel aveu honore celui qui le fait, et lui assure des titres à l'estime publique»
« Croyez donc bien, général, que dès ce moment il he me reste aucun souvenir de ce qui s'est passé entre nous. »
Dans son libelle dirigé contre le maréchal, le général Berthezène faisait allusion à une autre affaire que nous avons expliquée in extenso au troisième volume de ces Mémoires, pages 301 et suivantes, et qui est relative à la lettre de Grouchy à Louis XYIII, dérobée aux archives de la guerre, que l'on avait voulu vendre au maréchal et dont il s'était empressé de faire connaître le contenu.
A cette occasion, le maréchal écrivit au duc de Dalmatie, alors ministre de la guerre le 21 février 1841 :
I Monsieur le maréchal^ je crois devoir prévenir Votre Excellence que de coupables manœuvres ayant été pratiquées depuis des années dans quelques-uns des bureaux du ministère de la guerre, on est parvenu à s'y procurer nombre de lettres et documents de nature à porter atteinte à la réputation et à Thonneur d'hommes éminents qui ont occupé des positions éle* vées dans le ministère et dans l'armée.
I Par suite de ces vols, il y a environ un an que^ me trouvant aux eaux de Vichy, je fus prévenu par mon
fils^ qui me Técrivit et me le confirma ensuite de vive voix, que ces escrocs étaient en possession d'une lettre que j*écrivis à Louis XVIII à l'époque où je sus que mon nom figurait sur la liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815. Dans cette lettre je développais les motifs des mesures que j'avais prises dans le Midi, motifs honorables et conformes aux vrais intérêts de l'Empereur ; mais les détenteurs de cette lettre, prétendant qu'elle offrait la preuve que j'avais trahi la cause de Napoléon, me menacèrent de la publier^ si je refusais de la leur acheter. Ils m'en firent demander d'abord vingt mille francs ; puis ils réduisirent leurs prétentions à dix mille, somme moyennant laquelle ils s'engageaient à me la remettre.
I Je repoussai avec indignation ces offres, et, lors de mon retour à Paris, je prévins le général Cubière, alors minisire de la guerre^ de ces odieuses menées. Je lui nommai plusieurs des gens avec lesquels ils étaient en rapport. J'eu instruisis aussi le président du conseil, M. Thiers, qui me parut attacher peu d'importance à ces faits, dont cependant il me semblait désirable de faire sévèrement punir les auteurs. Je demandai donc une audience particuUère au roi^ afin de les lui communiquer.
« Je mis sous les yeux de Sa Majesté les lettres de mon fils et celles adressées par moi à Louis XVIII. Sa Majesté voulut bien les lire et me dire qu'elles me faisaient honneur;' que j'avais obéi à de nobles impulsions, sans perdre de vue où compromettre les véritables intérêts de l'Empereur,
« Satisfait d' ud tel jugemeQt, j e partis pour ma terre ; mais aucune poursuite n'a probablement été dirigée contre les auteurs ou fauteurs de ces escroqueries : car il y a deux jours j'ai reçu d'un M. Charles, que je ne comiais nullement, une lettre dans laquelle il demandait à me voir^ pour me faire d'importantes communications.
« Ma.santé ne me permettant pas encore de sortir, je lui envoyai un de mes aides de camp, qui apprit de la bouche même de cet individu que des manœuvres de l'espèce de celles qui avaient eu lieu, il y a un an, se renouvelaient^ et que l'on comptait bien me rançonner pour arrêter la publication de certaines pièces que l'on possédait, publication qui pourrait avoir pour moi les plus fâcheux résultats.
« J'ai cru, monsieur le maréchal^ qu'il était de mon devoir d'instruire Votre Excellence de ces faits^ présumant que vous jugerez convenable de faire saisir par la police toutes les lettres et pièces soustraites, de les faire réintégrer dans les bureaux du ministère, et d'ordonner la recherche des auteurs de ces escroqueries. »
Vers la même époque,|le maréchal de Grouchy eut avec le célèbre écrivain militaire général de Jominî une longue et intéressante correspondance historique, que nous croyons devoir mettre ici sous les yeux de nos lecteurs, en la reprenant question par question.
« Monsieur le maréchal, j'ai lu avec la plus scrupuleuse attention, non-seulement tous les documents que TOUS avez bien voulu me communiquer, mais aussi tous
ceux que j'ai réussi à me procurer ailleurs sur la campague de Waterloo.
a Je suis parfaitement éclairé sur tous les événements de cette célèbre catastrophe, et je me crois en état d*en rendre compte avec Timpartialilé qui règne dans tous mes ouvrages; j'ai donc le projet de la publier comme supplément à la vie politique et militaire de Napoléon imprimée depuis douze ans (1).
0 Je ferai tous mes efforts pour présenter les événe* ments sous leur vrai jour. Cependant, monsieur le maréchal) vous sentez que dans un ouvrage où Napoléon raconte lui-même ses campagnes, il me serait impossible de mettre dans sa propre bouche des raisonnements qui contrediraient ses actions. Je ne pourrai que chercher à mettre ses raisonnements en harmonie avec les faits qui^ au moment de la campagne, ne lui étaient pas connus; mais je suppléerai à ce que mon texte aura ainsi d'incomplet, en imprimant à la suite une profession de foi que je vais vous exposer succinctement. »
{Général Jomini.) « Personne sans doute ne me prêtera l'intention de vouloir élever le moindre nuage sur le génie militaire de Napoléon, que j'ai apprécié à régal de ses plus chauds partisans; mais plus il a cueilli de lauriers, moins il serait juste aussi de vouloir en charger son front aux dépens de la réputation de ses lieutenants. Je m'efforcerai au contraire de répartir a chacun la portion d'éloge et de blâme qui lui
(!) Vie politique de Napoléon racontée par lui-même. 4 vol. io-S et Atlas. Chez AnseUn, rue Dauphine, 6.
appartient, en fouillant consciencieusement dans les documents précieux que j'ai pu recueillir.
f Je trouve l'entrée en campagne de Napoléon digne de tout ce qu'il avait fait dans les plus beaux moments de sa carrière; le point stratégique et la ligne d^opérations étaient parfaitement choisis ; les mesures pour l'entrée en campagne doivent commander l'admiration quand on pense à tous les embarras politiques qui l'assiégeaient déjà dans l'intérieur. »
{Maréchal Grouchy.) « Je partage trop complètement la manière de voir du général Jomini, quant aux premières opérations de l'Empereur lors de son entrée en campagne, pour ne pas mentionner ici mon admiration. Mais j'improuve, comme lui, l'oi^nisation assignée à l'armée au moment où elle passa la Sambre. »
{Général Jomini.) « Cependant l'organisation de son armée en aile droite et en aile gauche sans centre, ne me plaît pas ; j'ai expliqué dans mon dernier Préds de l'art de la guerre (1) les raisons qui me font regarder comme indispensable d'avoir trois masses principales indépendamment de la réserve ; si l'on avait eu une gauche moins forte le 16, et qu'en échange le corps d'Erlon eût formé une partie du centre, on n'aurait pas eu tant de troupes inactives dans cette journée, qui eût été décisive.
« Je pense que Napoléon fut entraîné à cette organisation en deux masses seulement par l'idée qu'ayant
(1) Précit de Vart d9 la guerre. S vol. in-S, chez Anselin, librdire*
affaire- à deux armées distinctes, qui avaient deux basses tout, à fait différentes, il lui fallait bien une masse à opposer à chacune d'elles, et puis une réserve qui le suivrait là où il irait pour frapper de grands coups. Mais il eût encore mieux atteint ce but en se donnant un centre et deux ailes, car il eût pu renforcer plus efficacement le point décisif de ses efforts.
« Quant aux opérations mêmes, je crois que beaucoup de circonstances fatales les ont contrariées dès le début; si l'on fondait tout l'espoir du succès sur une surprise de corps ennemis non rassemblés, il était essentiel de pousser vivement et des détails d'exécution ont empêché de le faire. »
(Maréchal Grouchy.) « Il me semble que le général Jomini est dans Terreur quant aux motifs qu'il assigne à l'organisation donnée par Napoléon à l'armée.
« Si ses motifs avaient été tels que le général Jomini les suppose, je ne balancerais pas à dire qu'il les mil en oubli dans une circonstance où il eût dû les respecter^ et qu'il avait constamment suivis pendant ses belles campagnes d'Italie. En effets quelles étaient les chances les plus propres à assurer le succès de ses opérations ? N*était-ce point de ne pas avoir à faire en même temps aux armées anglo-belge et prussienne, et de tomber successivement avec toutes ses forces réunies sur chacune d'elles ? La possibilité de les combattre avant leur réunion a existé, il faut bien le reconnaître. Napoléon n'a pas su en profiter. Ainsi il y a eu faute de sa part en organisant l'armée comme il l'a fait, et il y a eu faute quant à l'attaque, dans les heures aux-
quelles elles ont eu lieu et quant à la perte de la matinée du 17» et quant à la trop tardive poursuite de Tarmée de BiUcher, de sorte que les résultats de la bataille de Ligny ont été à peu près nuls^ et que la réunion des Anglo-Belges et des Prussiens a pu avoir lieu. »
{Général Jomini.) a La journée du 15 juin signale deux faits graves : Tun est que Napoléon vous avait recommandé ver&a/^menf de pousser jusqu'à Fleurus et même jusqu'à Sombref ; divers incidents, qu'il serait trop long de rappeler,y mirent obstade.Yous vouliez àla fin du jour pousser du moins jusqu'au delà de Fleurus, mais pour en déloger Ziethen il fallait de l'infanterie ; or le général Yandamme, qui ne fut formellement mis sous vos ordres que le lendemain, refusa, dit-on, d'y marcher avec vous. C'est un de ces malheurs trop fréquents à la guerre et qui s'explique facilement pour ceux qui connaissent le singulier caractère de ce général. »
{Maréchal Grouchy.) « Le général Jomini est mal informé. L'Empereur avait donné par écrit l'ordre au maréchal Grouchy de pousser jusques à SombrefiT, et même jusques à Gembloux, s'il était possible. Les in* tentions de Napoléon n'ont pu être remplies à raison de la désobéissance formelle du général Vandamme aux injonctions du maréchal, qui lui prescrivaient de ne point prendre position à la lisière des bois en arrière de Fleurus, mais de venir coopérer à l'attaque de cette ville^ d'où il fallait d'abord chasser le général prussien Ziethen avant de se porter à Sombreff. »
{Général Jomini.) « L'intéressante relation attribuée au général Gourgaud
(MarécIuUGrouchy.) « Dites le calomnieux roman ... ■
{Général Jomini). • . « affirme Tordre de marcher juaqu'aax Quatre-Bras ; mais l'Empereur aurait pu prescrire verbalement au maréchal Ney d'occuper Quatre- Bras comme il vous avait recommandé d'occuper Sombreff ; c'est ce qu'aucun mortel ne saurait ni attester ni nier : la postérité ne saura pas mieux que moi à quoi s'en tenir. »
(Maréchal Grouchy.) « J'igncH'e si l'assertion qu'il n'avait point donné au maréchal Ney l'ordre d'occuper les Quatre-Bras est fondée : aussi n'émettrai-je point d'opinion à cet égard. La différence est très^ande : car c'est par écrit que l'Empereur a ordonné au mare* chai Grouchy, le 1 5 juin, de pousser j usques à Sombre£f et même d'occuper Gembloux par des avant-gardes. »
{GénéralJamini.) « Pour la journée du 16 les données sont plus positives. Voici à ce sujet ce qui me semble bien avéré. Napoléon avait passé la nuit à Gharleroi ; il avait appris queBIttcherse trouvait le 15 à Namur; c'était là où il supposait que le général prussien rassemblerait son armée, dont c'était en effet le point central, puisque la moitié venait de Liège et de Dînant ; l'Empereur ne s'attendait donc nullement à la bataille de Ligny. »
(Maréchal Grouchy.) « Le maréchal a dès cinq heures du matin, le 16, prévenu Napoléon que de fortes colonnes prussiennes se développaient dans la plaine du càté des moulins et de Ligny, paraissant venir par la route de Namur. Ce premier avis fut corroboré par un second, lorsque le général Girard eut rejoint le
maréchal pour le prévenir que des bivouacs de sa division il découvrait parfaitement les mouvements des Prussiens. »
(Général Jomini.) « Il écrivit à Ney par le général Flahaut vers 9 heures du matin de marcher sur Quatre- Bras et de s'y établir, de porter une division d'infanterie et la cavalerie légère de la garde à MarbaiSy sur la chaussée de Bruxelles à Namur, pour entretenir la communication avec votre aile droite qui marchait sur Sombreff. Cette lettre fut précédée ou suivie d'un ordre pareil du maréchal Soult porté par Tofficier d'é* tat-major Leroux. C'est ce mouvement prescrit sur Marbais dont on s'est prévalu pour faire de sanglants reproches au maréchal Ney. »
{Maréchal Grouchy.) « Quoique mon jugement soit parfaitement porté quant à la conduite du maréchal Ney, il n'entre pas dans mon projet de le faire connaître. C'est à sa famille à venger complètement sa mémoire^ si aucun reproche ne peut justement être fait au prince de la Moskowa. »
[Général Jùmini,) « On a prétendu que ce détachement devrait se rabattre sur Bry pour prendre à dos les Prussiens : non-seulement l'ordre ne disait pas un mot de pareille manœuvre sur Bry, mais il ne pouvait pas même en être question : car au départ de Flahaut on croyait Blflcher vers Namur et on ne s'attendait point à le trouver à Ligny et à Bry. »
[Maréchal Grouchy-) « L'heure tardive à laquelle a commencé la bataille de Ligny est imputable à deux causes :
« l"" L'arrivée du 4* corps sur le champ de bataille plusieurs heures après qu'il eut dû et pu y être rendu, car il avait bivouaqué le 15 au Châtelet^ qui n'est qu'à deux lieues de Fleuras ;
« 2'' La non-attaque de Fleuras et la non-occupation de Sombreff le 1 5 au soir par les troupes du maréchal Grouchy, par suite de la désobéissance formelle du général Vandamme à ses ordres. »
(Général Jomini.) « En jugeant d'après les ordres écrits, il est certain que Ney ne dut pas recevoir avant le 1 6 à 11 heures celui de marcher sur Quatre- Bras , à moins que Napoléon , qu'il avait quitté i minuit^ ne le lui eût donné verbalement et formellement. Ce ne serait que dans ce cas qu'il y aurait eu un retard blâmable de sa part, mais il est bien constant aussi que, si ce maréchal eût été depuis plusieurs jours à la tête de ses troupes et qu'il eût déployé son ancienne impétuosité^ il y fût arrivé de lui-même, sinon le 15 au soir, du moins le 16 avant midi* Son aide de camp Hcymès l'a justifié parfaitement de la lenteur de sa marche par des embarras personnels, aussi bien que par l'absence d'ordre formel. Du reste, dans l'état réel des affaires de Flahaut, dès que Ney n'avait pas été porté à six heures du matin sur Quatre- Bras, il eût été fort heureux qu'il restât en arrière même de Frasne, en ne poussant qu'un corps de cavalerie en observation vers les Quatre-Bras : car plus il s'éloignerait de Frasne, moins il pourrait être utile pour l'attaque contre les Prassiéns.
« Toutes les circonstances de cette journée se réu-
Dissent pour faire penser que ce fut vers une heure seulement que Napoléon termina la reconnaissance de Varmée prussienne, et certes il faut convenir qu'avec le projet qu'il avait de fondre sur les cantonnements dispersés des alliés, l'impétuosité et la surprise étant les seules chances de succès, il devait et pouvait être dès huit heures en face de Ligny » Ce retard est inconcevable pour ceux qui le connaissent bien : il ne peut provenir que de faux renseignements. »
(Maréchal Grouchy.) « Ce retard dans l'attaque de Vannée prussienne le 16 fut causé par celui du 4* corps à arriver sur le champ de bataille, soit que le général Gérard n'eût pas reçu à temps l'ordre de marcher, soit qu il fût aussi peu disposé, ce jour*Ià, à agir activement qu'il ne se montra disposé à le faire le lendemain 17, quand les ordres du maréchal Grouchy ne purent le déterminer à s'arracher de son quartier-général de Ligny pour marcher sur Gembloux. •
{Général Jomini.) « A deux heures après midi le maréchal Soult annonça enfin k îiey la présence d'un corps pnusien entre Sombref et Bry ; il lui prescrivait en même temps de culbuter tout ce qu'il trouverait devant lui (à Quatre-Bras)^ de le presser vivement pour se rabattre ensuite sur l'Empereur, afin de compléter la défaite de ce corps prussien. Il ne fut point encore question de Bry dans cet ordre^ dont les expressions feraient croire qu'on ne savait pas même alors qu'on allait avoir affaire à une armée de quatre-vingt-cinq mille combattants, et non à un seul corps prussien. Cependant votre relation afCrme que des hauteurs du
moulin de Fleuras TEmpereur, Soult et vous^ aec<Hiipagnes de Vandamme et de Gérard^ reconnurent Tennemi dont tout le monde estimait la force de soixante à soixante*dix mille hommes^ ce qui rend la lettre do major général inexplicable.
a Du reste, il faut en convenir, cet ordre écrit à deux heures, bien qu'il fût l'expression d'une grande pensée de tactique, était mal formulé : en effet, si le corps reconnu à Bry était toute Tarmée de Blflcher, le concours de Ney devenait indispensable pour Fattaquer ; si ce n'était que la moitié de cette armée, on pouvait se flatter de détraire cette moitié en s'aidant également de la puissante coopération des huit divisions de l'aile gauche. Dès lors c'était une faute de s'en priver, en prescrivant à cette aile de tomber à bras raccourcis sur l'ennemi qui se trouvait devant elle et de le presser vivement ; il eût fallu au contraire lui prescrire de se boraer à observer le corps anglobelge qui pouvait se trouver aux Quatre-Bras, puis de diriger à l'instant tout ce qui serait disponible sur Bry, notamment le corps entier de d'Erlon qui était alors vers Frasne. En effet, si Ney devait culbuter et presser vivement le corps placé à Quatre-Bras, il fallait nécessairement qu'il le poursuivît vers Genappe sur la route de Bruxelles, or c'était le moyen le plus sûr de s'enlever son concours pour une attaque contre Bry sur la route de Namur.
« Enfin ce fut à trois heures et demie seulement que le major-général duc de Dalmatie expédia à Ney l'ordre formel de marcher sur Bry et Saint-Armand pour enve*
lopper la droite de BlOcher. Cet ordre, qui ne put arriver qu'après cinq heures, trouva naturellement Ney aux prises depuis longtemps avec des forces supérieures vers Quatre-Bras, et fit plus de mal que de bien ; on en connaît trop les suites pour que je les rappelle ici.
« Il paraît que cet ordre fut porté par Labédoyère au comte d'Erlon directement, et que celui-ci l'exécuta sans attendre les instructions du maréchal Ney. Cette manœuvre partielle, qu'on a blâmée, aurait pu avoir d'immenses résultats, et ce fut un malheur que Ney ait été forcé de la contremander. Cependant on reste confondu d'étonnement en lisant les lettres écrites le lendemain par le major général au maréchal Ney^ pour le blâmer d'avoir morcelé ses troupes. Voulait-on qu'il volât à Bry avec celles qui étaient aux prises avec Wellington^ ou bien le blàmait-on d'avoir détaché d'Erlon sur Bry?
« Il est donc évident que les trois causes qui influèrent toute la journée du 16 furent : l^de n'avoir pas dirigé Ney dès cinq heures du matin à Quatre- Bras; 2^ de n'avoir pas poussé l'arrière-garde de Ziethen de Fleurus sur Ligny à la même heure^ pour reconnaître à temps la position de BlQcher ; 3^ enfin et par-dessus tout de n'avoir pas donné aussitôt après cette reconnaissance l'ordre qui ne fut écrit qu'à trois heures et demie, et qui aurait pu être envoyé à neuf heures du matin.
« La relation attribuée au général Gourgaud porte le cachet d'un grand maître ; mais elle porte aussi celui de toutes ses préventions, en voulant à tout prix
rejeter ses fautes sur les lieutenants de Tempereur.
• En définitive, je suis eonvaincu que l'incertitude sur le point de rassemblement adopté par Blilchitr occasionna de l'incertitude dans les idées de Napoléon, et suffit pour tout expliquer. L'empereur n'était pas homme à faire des fautes vulgaires. Croyant BlQcherà Namur et Wellington à Bruxelles, il prit la mesure la plus convenable en portant Neyle 16 à Quatre-Bras, pour contenir ce dernier, tandis qu*il se dirigerait avec vous sur Sombref pour marcher ensuite contre BlUcher, après s'être emparé d^ la chaussée par où les ennemis auraient pu lier leurs opérations. Ces dispositions, excellentes dans les hypothèses admises, se trouvaient défectueuses, dès que Bliicher avait réuni ses forces à Bry et non à Namur. •
{Maréchal Grotichy.) « On le répète, l'Empereur en a été certain dès les six heures du matin le 16. »
{Général Jomini.) « Il aurait fallu arrêter la marche de Ney et le diriger sur les Prussiens ; on le pressa, au contraire, de pousser sur Genappe. Voilà le seul point difficile à justifier.
a On est souvent injuste en qualifiant de fautes graves des mesures ou des ordres prescrits d'après de faux renseignements, qui amènent de fausses suppositions. Les militaires les plus éclairés se laissent souvent aller à cette manie. Pour moi qui ai beaucoup étudié la guerre spéculative, et qui ne manque pas d'habitude de la guerre pratique, je crois qu'il faut juger de la capacité d'un général, non d'après la tournure des événements, mais sur la nature des mesures qu'il a prises
pour arrivera ce qu'il se proposait, d'après ce qu'il savait des mouvements de rennemi. C'est aussi sur les mêmes bases que je vais examiner ce qui fut fait dans les journées du 17 et du 18 juin , auxquelles vou& êtes autant intéressé que Ney le fut aux deux* précédentes. Vous avez affirmé dans vos brochures que Napoléon ne vous avait donné V ordre verbal que le 17 à midi. »
(Maréchal Grouchy.) « C*est à une heure que l'ordre fut donné au maréchal Grouchy (l'ordre verbal) de poursuivre les Prussiens. »
{Général Jomini.) « Il vous avait assigné la direction de Namur et de la Meuse. »
{Maréchal Grouchy.) a Ce fait est attesté par de nombreux témoins, et notamment par le général Baudran, qui l'a formellement affirmé. »
( Général Jomini. ) « Cette direction doit d'autant plus étonner que la position même choisie par Blîicher annonçait assez que son unique but était de joindre Wellington. Outre cela, Napoléon ne devait pas oublier qu'au moment où il enfonçait le centre des Prussiens à Ligny, la moitié de leurs forces tenait encore Saint-Âmand à huit heures du soir, et que cette partie de l'armée ne devait pas être cherchée sur la route de Namur, mais bien sur la Dyle. Cependant le général Baudran atteste^ dit-on, le fait que vous avancez, et je le crois d'autant plus volontiers que le maréchal Soult écrivait au maréchal Ney, le 1 7 au matin : Le général Pajol poursuit les Pnmiens , dont la retraite s'effectue sur Namur et la Meuse. •
(Maréchal d^otichy.) « Non-seulement le major gé* néral récrivait au maréchal Ney, mais même l'empereur l'avait fait écrire au prince Joseph à Paris. (Voyez aux pièces justificatives la copie de cette lettre du duc de Dalmatie au prince Joseph) • »
[Général Jominù) « Comment douter^ d'après cela, de la vérité de vos assertions et des observations que vous avez cru devoir faire? Comment expliquer les huit heures perdues à examiner le champ de bataille quand on avaittant d'intérêt à suivre vivement les Prussiens ?»
{Maréchal Grouchy.) « Rien n'est plus simple, et certes ce n'était pas à examiner le champ de bataille de Ligny que l'empereur y a passé malheureusement des heures dont la perte nous a été si fatale^ mais par la nécessité d'attendre les rapports du maréchal Ney quant aux opérations et mouvements offensifs qu'il lui avait ordonné de mettre à exécution dès la veille ; et à attendre des nouvelles du résultat de ces attaques ; ces nouvelles eussent dû lui parvenir dans la nuit du 16 au 17. Pourquoi ne lui ont-elles pas été adressées par le maréchal Ney lui-même ou par Tétat-major général, et a-t-il dû expédier un des aides de camp, le général Flahaut, pour savoir les positions occupées par l'armée anglo-belge ? Voilà ce qu'on ne saurait expliquer, et ce qui repousse victorieusement tous les reproches faits à Napoléon quant au non-emploi de la matinée du 17 juin. »
{Général Jomini.) « On objectera que vous commandiez l'aile droite qui avait vaincu à Ligny, et que c'était à vous à poursuivre sans attendre d'ordre. Mats
l'empereur était présent de sa personne, pouviez-vous bien disposer de vos forces sans lui? Ne s'était-il pas formellement réservé de donner des ordres lui-même là où il se trouverait. D'ailleurs n*auriez-vous pas pu engager ainsi vos forces dans une direction qui eût contrarié ses vues? Gela est si vrai que la relation de Gourgaud affirme que le soin de poursuivre les Prussiens fut confié au général M onthion ! 1 1 Si ce choix est vrai, c'est une des circonstances que je m'explique le moins* La relation venue de Sainte-Hélène affirme aussi que Napoléon ajouta à ses instructions verbales Tordre fort sage de vous tenir constamment entre l'armée prussienne et la route de Bruxelles, qu'il voulait suivre, c'est-à-dire de rester en ligne intérieure avec lui. »
(Maréchal Grouchy.) « Cette assertion est toute gratuite, et manque de justesse et d'à-propos, car comment l'empereur pouvait -il dire ainsi au maréchal Grouchy de se tenir constamment entre l'armée prussienne et la route de Bruxelles, alors que sa dernière injonction au maréchal était qu'il marchât sur Namur et la Meuse ? »
{Général Jomini.) « Vous niez ce fait qui serait décisif contre vous. Il est possible que l'empereur ait prononcé ces paroles au milieu d'une conversation vive et animée, sans qu'elles aient frappé votre attention ; il est possible aussi que cela soit resté dans la pensée de Napoléon sans avoir été dit. Il n'est donné qu'à Dieu de trancher une pareille question.
« Quoi qu'il en soit, vous opposâtes aux instruc'^
lions reçues le désir formel de ne pas vous éloigner de Tempereur^ mais de rester à portée de son flanc droit, désir aussi sage que prudent, dont il vous témoigna son mécontentement jusqu'à vous demander si voits prétendiez en savoir plus que lui. Cette altercation semble d'autant plus bizarre que dans le fait vous vouliez tous deux la même chose ; en effet, pour rester sur le flanc droit de l'empereur, c'était sur la Dyle que vous eussiez marché; et s'il voulait que vous restassiez entre lui et l'armée qui marcherait sur Namur et la Meuse, c'était encore vers la Dyle qu'il aurait fallu se porter immédiatement. »
{Maréchal Grouchy.) « Il est possible que cette pensée entra dans les vues de l'empereur, mais mieux que personne le général Jomini sait qu'il pouvait être blessé qu'un de ses subordonnés préjugeât ses combinaisons.
« Ajoutons qu'en déclarant que c'était sur la Dyle qu'il fallait marcher, il oublie que c'est précisément ce qu'a fait le maréchal^ dont le désir manifesté à Napoléon était de couvrir le flanc droit de l'armée avec laquelle il allait combattre les Anglais, et de coopérer à la bataille décisive qu'il allait leur livrer. »
(GénéralJomini.) « La même relation aflirme qu'on vous envoya un ofiicier à Wavres dans la nuit du 17 au 18, pour vous prescrire de faire occuper Saint- Lambert. Vous avez contesté la vérité de cet envoi, et je crois que vous avez été fondé à le faire par les motifs que je vais expliquer :
« 1" Napoléon ne pouvait guère vous supposer h Wavres le 17 au soir, quand il vous avait laissé vers une heure à Sombref, en vous assignant une direction sur Namur. »
(Maréchal Grouchy.) « Napoléon me croyait si peu à Wavres le 17 au soir, qu'en me faisant écrire par le major général du champ de bataille de Waterloo^ le 18, à dix heures du matin, il fait adresser la lettre A S. E. le maréchal Grouchy j à Gemblouœ^ ou en avant. Ainsi l'assertion du général Gourgaud est^ comme tant d'autres^ mensongère. »
{GénéralJomini.) « 2^ Aucune trace d'un pareil ordre n'existe dans les registres du major général et vous ne l'avez jamais reçu.
« 3® Si vous eussiez été maîtres de Wavres, il est constant queBlîicher et son armée en seraient déjà partis, ou pour se joindre à Wellington par Saint-Lambert, ou pour continuer à se replier sur Bruxelles dans le cas où les alliés ne voudraient pas recevoir bataille devant la forêt de Soigne : or dans le premier cas Blticher aurait déjà dépassé Saint-Lambert avant que votre division pût y marcher, et daos le second cas ce détachement n'eût servi à rien. Je vais aborder un point plus délicat pour vous que des ordres contestés ou non reçus. C'est votre marche de Wavres le 18 au matin.
« Je commence par vous déclarer sans détour que je vais parler sous le^seul point de vue des principes stratégiques, abstraction faite de toute circonstance atténuante.
« Dès que vous aviez appris dans la soirée du 17 à
Gembloux que les Prussiens n'étaient point en retraite sur !Namur, mais bien sur Wavres ou Louvain, il devenait évident que les instructions de Napoléon étaient nulles, puisqu'elles étaient motivées sur une supposition qui ne se trouvait point réalisée. Vous étiez dès lors maître d'agir selon vos convictions ! ■
(Maréchal Grouchy.) « Je m'étonne toujours que Je général Jomini place au rang des devoirs du maréchal de méconnaître les ordres de l'Empereur. N'eût-il pas indiqué, ou laissé entrevoir qu'il devait être dérogé à ses instructions, si telles ou telles circonstances imprévues, quand il les donnait, venaient à advenir?
« L'absolutisme dans le commandement^ et une religieuse fidélité dans l'exécution, sont au nombre des plus positifs éléments des succès à la guerre. Telle est l'opinion des stratégistes les plus éclairés. »
{Général Jomini.) o Ëh bien, monsieur le maréchal, dans la position respective des armées, il était évident que Bliicher renonçait à toute idée de retraite sur le Rhin, pour ne songer qu'à se réunir à Wellington et prendre l'offensive de concert avec lui, afin de se venger de l'échec imprévu qu'il venait d'essuyer à Ligny. Dès lors il ne servait à rien de le harceler en queue : il fallait une poursuite de flanc, qui est en général le meilleur des systèmes pour entamer sérieusement une armée en retraite, et qui convenaitd'autant mieux que c'était le seul moyen de vous plaeer en position d*em« pêcher la jonction qui faisait tout l'espoir des ennemis. « Il fallait donc partir de Gembloux dès cinq heures du matin avec Yandamme, Gérard et Exelmans pour
Mont-Saint-Guibert et Moustiers^ au lieu de vous jeter à droite sur Sarth-à-Yallin. Cela était d'autant plus naturel que, même pour marcher à Wavres, c'était le chemin le plus convenable, puisqu'on y marchant avec Moustier, après avoir déjà franchi la Dyle, vous n'eussiez pas eu un combat meurtrier a soutenir pour forcer le passage de ce long défilé qui fut un vrai coupegorge. Cette résolution était d'autant plus simple que ce n'était au fond qu'exécuter ce que vous aviez proposé à TEmpereur, en lui demandant de rester à portée de son flanc droit,
« Après vous avoir exposé mon opinion avec tant de franchise et d'impartialité, je dois avouer aussi que le conseil donné à midi par M. le maréchal Gérard dans le jardin du maire de Sarth-à-Vallin, de marcher sur Mont-Saint- Jean, bien que sage en lui-même, était tardif, et n'aurait probablement exercé qu'une faible in* fluence sur les résultats. En calculant le temps nécessaire pour faire changer la direction à toutes vos troupes^ celui qu'il faudrait aux tètes de colonnes pour atteindre les embranchements de route nécessaires pour tourner à gauche, il est certain que le mouvement n'aurait pu commencer qu'à une heure. Or il y a six lieues de Sarth-a-YalIin jusqu'à Lasnes ou à Saint- Lambert, et sept lieues jusqu'à Planchenois; les chemins de traverse défoncés par les pluies, le vallon marécageux de la Dyle, la fatigue des troupes, exigeaient au moins sept heures pour arriver à Lasnes : il n'était plus temps.
a 11 faut supposer aussi que, nevoyant venir aucune
de vos colonnes sur Wavres le corps intact de Thielman ne serait pas resté là les bras croisés, et qu'il eût suivi Bliicher ; vous auriez donc trouvé ce corps derrière le ruisseau à Lasnes, au lieu de le trouver àVavres, et les soixante mille hommes de Bulow, Pirsch et Ziethen n'en eussent pas moins déjà triomphé à Waterloo, en accablant la droite de Napoléon. Admettons même que Thielman fût resté à Wavres, et que le corps de Pirscb, qui avait débouché entre cinq et six heures de Lasnes, eût été forcé de renvoyer à sept heures deux de ses divisions pour défendre ce défilé contre vos colonnes, U bataille n'en eût pas moins été perdue.
<K Toutefois, monsieur le maréchal, il est juste de dire que si le conseil était tardif^ il étaitbon à suivre. >
{Maréchal Grouchy.) « Il est difficile de reconnaître dans cette assertion la justesse d'esprit qui distingue le général Jomini. Comment en effet n'être pas surpris de le voir chercher à faire valoir un conseil donné trop tard pour pouvoir être utile, dont l'exécution pouvait devenir dangereuse et ne pouvait être immédiate, parce qu'une seule des divisions du 4'' corps était sous la main et que toutes les autres se trouvaient à une lieue et demie en arrière de Sarth*à- Wallin ? comment^ on le répète, regarder comme rationnel un conseil que bien des stratégistes moins éminents que le général Jomini, mais qui jouissent cependant d'une célébrité méritée, n'auraient pas manqué de blâmer? »
(Général Jomini. ) « Je crois que celui de vos corps d'infanterie le plus à proximité eût dû à l'instant être dirigé sur Moustier, avec le corps de dragons du gé-
néral Ëxelmans, tandis que l'autre corps ayant déjà dépassé Valin eût dû marcher sur Limale ou Limelette avec la cavalerie de Pajol (1). Vous eussiez ainsi manœuvré dans la direction la plus convenable, et si cela n avait rien sauvé, vous eussiez du moins fait tout ce qui était en votre pouvoir, après avoir manqué la résolution décisive de marcher directement de Gembloux sur Moustier dès le point du jour.
a Dans ma conscience, je dois donc convenir que les torts du 17 appartiennent à l'empereur; que, dans votre marche du 18, vous n'avez pas manqué à vos instructions, puisque vous n'en aviez pas de bonnes ; mais que vous n'avez pas pris sur vous d'y porter le seul remède qui existât* »
{Maréchal Grauchy.) ■ Avec une manière de voir aussi prononcée que la mienne, je n'admettrai jamais qu^un des lieutenants de l'empereur doive désobéir à aucun des ordres de l'empereur, quand bien même il les juge mauvais. »
{Général Jomini). « Sans doute^ monsieur le maréchal, vous avez eu de puissants motifs pour prendre la route de Sarth-à-Vallin ; d*abord ce respect religieux que tous les généraux de Napoléon avaient pour ses combinaisons militaires a pu vous confirmer dans la pensée que, l'armée prussienne ayant été percée à Ligny, une moitié se serait effectivement retirée sur Namur et l'autre moitié sur Wavres ; dans cette suppo-
(1) Je crois que Vandamme se trouvait alors à la hauteur de Gorsy, et la tète de Gérard vers Valin ; on pouvait les diriger sur Lasnes et Saint-Lambert par des routes presque parallèles, pour éviter l'encombrement.
shioD^ Y0U8 aurez cru mieux faire de prendre la direc* tion intermédiaire de Yallin plutôt que celle de Moustier. Ceci pourrait expliquer votre résolution, mais n'empêche point que la marche sur Moustier eût été plus habile^ car elle était le seul moyen de tout réparer. »
{Maréchal Grouchy.) « J'en demande pardon au général Jomini, mais un mouvement n'est ni sage ni habile, quand il est trop tardif pour pouvoir être exécuté à temps utile^ et qu'il fait encourir à celui qui se le permet une responsabilité d'autant plus grande qu'il se met en contravention patente avec des ordres précédemment reçus et qui se rattachent à l'ensemble des dispositions adoptées par le généraUssime.
■ Au reste, je répéterai ici ce que j'ai déjà dit au général Jomini, que le cadre de l'ouvrage qu'il se propose de publier a l'inconvénient de le placer dans une position fausse, car il ne persuadera à personne que l'empereur consente à reconnaître vicieux son mode d'attaque de l'armée prussienne à Ligny.le 16, puisque son résultat a été et ne pouvait manquer d'être de rejeter cette armée vers celle du duc de Wellington au heu de l'en séparer, ce qui serait arrivé psur simple changement de front de l'armée française, l'aile gauche en avant. »
{Général Jomini. ) a Vous avez eu des renseignements incertains, vous avez eu d'autres motifs que j'ignore sans doute; c'est à vous à les indiquer au public; je ne parle ici que des grands principes de l'art appliqués aux positions connues.
« Je n'ai pas cru devoir faire mention des discossions partielles qui ont eu lieu entre vous et \ob généraux sur les retards dont vous avez eu à vous plaindre le 17, et sur ceux qu'ils vous ont reprochés dans l'expédition de vos ordres le 18 au matin. Là* où d'honorables généraux affirment des faits d'une manière si diverse, nul étranger ne saurait être admis à donner un avis. Il paraîtra seulement étonnant que Vandamme, qui avait plus de chemin à faire que Gérard pour arriver à Gembloux, y soit arrivé au déclin du jour, tandis que Tautre n'arriva qu'après dix heures du soir. Si les ordres furent donnés à la même heure, on a peine à concevoir cette lenteur. Quant à la matinée du 18^ votre chef d'état-major, Sénécal, a donné une déclaration fort précise, mais dont vos adversaires contestent l'exactitude Que conclure de là? que les passions personnelles exercent leur triste influence sur
toutes les choses humaines Au demeurant, ces dé
tails ne changent que peu le fond capital des choses, puisque c'était le 1 8 au point du jour qu'il fallait porter toutes vos forces sur Moustier, et que hormis cela rira ne pouvait amener une victoire.
■ Vous ne sauriez m'en vouloir de la sincérité de mes aveux^ car j'apprécie votre mérite et vos services mieux que personne. Et en résumé, monsieur le maréchal, les objections très-sages que vous fîtes à l'empereur lorsqu'il vous détacha le 17 à midi vous justifient à mes yeux mieux que toutes les brochures, car c'était à lui seul qu'il appartenait de vous diriger dès le 17 à Mont^Saint-Guibert et non sur Namur. On a
donc, à mon avis, été fort injuste envers le brave de Novi, de Hohenlinden, de léna, de Prentziawe, d'Eylau^ de Wagram, de Oraône, et tant d'autres batailles également célèbres, car il n'est pas de grand capitaine qui n'ait au moins une faute pareille à se reprocher. »
Une des dernières pages écrites par le maréchal de Grouchy sur la campagne des Cent Jours est une longue lettre adressée au rédacteur du Journal des Sciences militaires et que voici :
a Monsieur le rédacteur, en insérant dans votre journal l'histoire de la campagne de 1815 par le major Damitz, et les observations sur la bataille de Waterloo du major Delach, vous leur avez donné en France une publicité qui ne permet pas au commandant de l'aile droite de l'armée frança ise de différer à relever les assertions erronées et les injustes inculpations que ren. ferme cet ouvrage.
« Veuillez donc donner place dans l'un de vos premiers numéros aux observations qui vont suivre : basées sur des documents officiels, des lettres inédites et des renseignements positifs, elles éclaireront d'un jour vrai quelques-unes des causes de nos désastres en 1815.
< Soumettre ces causes à une rigoureuse investigation et en faire apprécier l'étendue et les inévitables conséquences est une tâche pénible sans doute, mais impérieuse et sacrée^ et que s'occupe à remplir celui des lieutenants de Napoléon, sur la conduite duquel, lors de son retour de Waterloo, il n'a pas déversé le
plas léger blâme, mais dont, trois ans après les événements, il a attaqué l'honneur, nié la capacité militaire et essayé de flétrir la longue et glorieuse carrière, en publiant des Mémoires (voyez dans ces Mémoires les assertions suivantes) qui frappent d etonnement et d'indignation quand on y voit figurer des (Hydres imaginaires, méconnaître les distances et le temps nécessaire à des troupes pour les parcourir, rapporter inexactement les heures auxquelles des dispositionir ont été prescrites, et calomnier des officiers généraux, que la patrie plaça toujours au rang de ses plus illustres et fidèles défenseurs.
d Déjà les relations delà campagne de 1815, qu'avaient fait paraître, comme revêtues de Fassentiment de l'empereur ceux de ses courtisans militaires qui, adoptant le dogme de son infaillibilité, et lui ayant voué un culte idolâtre et conséquemment aveugle, ne permettent pas de croire que le plus grand des capitaines qui ait étonné le monde par ses victoires, ait pu commettre des fautes, ces coupables publications, disje, forcèrent le maréchal Grouchy^ il y a quelques années, à soulever une partie du voile dont ils avaient essayé de les couvrir. Mais depuis lors des circonstances inespérées et providentielles lui ayant fait retrouver tous les moyens de déchirer ce voile, quelque artificieuse ment tissu qu'il soit^ la vérité historique apparaîtra tout entière et vengera sa mémoire outragée.
« Dans ce premier article^ on ne s'occupera« monsieur le rédacteur^ que de la réfutation du chapitre
de l'ouvrage du major Damitz, ayant pour titre : Remarques sur les opérations du maréchal Grouchy.
ce Un second article sera consacré à repousser les inculpations que renferme l'écrit du major Delach.
a Le major Damitz reproche au maréchal Grouchy d'être arrivé trop tard devant Wavres le 18.
« 11 prétend que ce maréchal n'a jamais su où avait passé le gros de l'armée prussienne.
« Il semble croire qu'il lui a été adressé d'autres ordres que ceux en date du 1 8 juin à dix heures du matin, et du même jour 18 juin à une heure après midi.
« Enfin, il l'accuse, ainsi que ses troupes, d'avmr montré peu d'activité, et fait reniarquer que lescorps français ne marchèrent que deux heures le 17, tandis qu'un corps prussien qui avait suivi la même direction ne s'était arrêté qu'à huit heures du soir et après avoir fait sept lieues.
« Pour être en droit d'accuser le maréchal Grouchy d'être arrivé devant Wavres plus tard qu'il ne l'aurait pu, il faut examiner l'heure à laquelle il lui a été ordonné de poursuivre les Prussiens. Ce n'est que le 17 juin à une heure après midi qu'il a reçu, de la bouche de l'empereur cet ordre.
« Mais comment expliquer que Napoléon, qui place au rang des plus grandes fautes que puisse commettre un général après le gain d'une bataille, celle de donner le temps à l'armée battue de se rallier^ en négligéant de la poursuivre, la commet lui-même cette impardonnable faute, le lendemain de la bataille de Fleurus 1
« Au lieu de lancer à la poursuite de Bliicher dès les premières heures delà matinée du 17 les troupes de l'aile droite^ victorieuses la veille, il les laisse stationnaires dans leurs bivouacs, ne fait aucune disposition, ne donne aucun ordre qui puisse leur faire croire qu'elles auront un mouvement à faire dans la journée, de sorte qu'elles démontent leurs armes pour les laver, et que la cavalerie envoie au loin fourrager.
« Lui-même se promène oiseusement sur le champ de bataille, et se contente de faire suivre les Prussiens, sur la route de Namur, par une partie de la cavalerie légère du général Pajol et une faible division d'infanterie, et de faire explorer Gembloux par les dragons du général Exelmans. Moyens trop faibles pour retarder les mouvements d'une armée qui opère sa retraite en bon ordre, et qui, en la commençant^ rallie un corps de trente mille hommes qui n'a pas pris part a la bataille du 16^ et qui devient son arrièregarde.
a Enfin ce n'est que le 17 à une heure après midi que Napoléon fixe ses déterminations quant à des opérations ultérieures^ qu'il quitte le champ de bataille de Fleurus pour se porter aux Quatre-Bras avec sa garde et une partie des troupes du maréchal Grouchy et qu'il le charge de poursuivre avec les trentedeux mille hommes qu'il lui laisse, de retrouver et de rejoindre l'armée prussienne, en marche pour s'éloi. gner de l'armée française depuis dix-sept ou dix-huit heures, de la combattre quand il l'aura atteinte et de compléter la défaite de cette armée, forte de quatre-
vingt-dix à cent mille combattants, et qui a eu une nuit et un jour pour se rallier^ faire choix de telle position qu'il luiconvient d'occuper, et pour arrêter, de concert avec Wellington, les dispositions les plus avantageuses pour combattre Napoléon. Il ne donne d'ailleurs au maréchal Grouchy aucune notion, aucun renseignement qui puissent le mettre à même de préjuger les directions qu'avaient prises^ en se retirant, les troupes du maréchal Blucher ; la seule indication qu'il reçoit, il la tient de la bouche de l'Empereur, c*est de marcher sur Namur, lui dit-il, les Prussiens se dirigeant sur Liège et Maëstricht : direction taidÎTe, ainsi qu'on ne tardera pas à le voir, mais à laquelle il a été induit à croire par un rapport du générai Pajol daté de Mary^ route de Namur, le 17 juin à midi et conçu en ces termes :
« Dans ses Mémoires Napoléon dit qu'il fit poursuivre l'aile droite de l'armée prussienne par le général Monthion, fait qui peut être exact : car, conformément à ses instructions aux généraux commandant les ailes de l'armée dès qu'il se trouvait et agissait avec Tune d'elles, c'était lui qui, par Tintermédiaire du major général ou même du général Bertrand, donnait tous les ordres et prescrivait tous les mouvements qu'il croyait devoir faire exécuter ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le maréchal Grouchy ignorait complètement que Paile droite des Prussiens eût été poursuivie et dans quelle direction elle s'était retirée.
« Pressentant donc les difficultés et même l'impossibihté de remplir avec succès une mission devenue
complètement intempestive, il ee hasarda à faire à TEmpereur quelques observations sur le peu de fruit à attendre d'une aussi tardive poursuite, et il osa lui signaler les avantages qu'il lui semblait qu'il y aurait à ce qu'il suivit son mouvement, en marchant parallèlement à une lieue ou une lieue et demie de distance sur le flanc droit de la colonne qu'il dirigeait sur les Quatre- Bras ; ce qui le mettait à même de couvrir au besoin son flanc droit et de coopérer aux chances d'une grande bataille, si Bliicher avait efiTectué son mouvement de retraite de manière à opérer sa jonction avec Wellington, et si ces deux généraux se déterminaient à combattre l'Empereur de ce côté-ci de la forêt de Soignes.
f Mais Napoléon était persuadé de la retraite des Prussiens sur la Meuse, et il était tellement convaincu que les Anglais se repliaient sur Bruxelles, qu'il avait fait écrire au prince Joseph et publier dans Paris qu'il montait à cheval pour se rendre dans cette ville (1). Une telle opinion pouvait d'ailleurs être légitimée par la pensée que le généralissime anglais ne se hasarderait pas à livrer bataille ayant la forêt de Soignes à dos, et la seule route de Bruxelles qui la traverse, pour effectuer sa retraite, de sorte que si son centre était enfoncé, ses ailes auraient été fort compromises, et il se serait trouvé dans une position identique à celle de l'archiduc Jean à Hohenlinden, position d'où il ne sortit qu'en laissant entre nos mains cent trois pièces de canon et vingt-deux mille prisonniers.
(1) Voyez le Moniteur da temps et le livre de correspondance du major général.
« Napoléon accueillit fort mal les obseryatioDS da maréchal Groucfay et il lui adressa ces dures paroles : CroyeZ'VouSy Monsieur le maréchal^ en savoir plus que moi? et lui répéta l'ordre de se mettre à la poursuite des Prussiens et de se diriger vers Namur, attendu que c'était sur la Meuse et dans la direction de Liège qu'ils effectuaient leur retraite.
■ La dernière partie de cet ordre donné à haute voix fut entendue de ceux qui l'entouraient, et notamment du général Baudrand, plus tard aide de camp du doc d'Orléans. Napoléon ajouta : «Notre communication sera « dirigée par la route pavée de Namur. Il est important « de pénétrer ce que l'ennemi veut faire : ou il se sépare « des Anglais^ ou il veut revenir encore pour couvrir « Bruxelles et Liège en tentaut le sort d'une nouvelle « bataille. Dans tous les cas tenez constamment vos « deux corps d'infanterie réunis dans une lieue de « terrain, et occupez tous lès soirs une bonne position i militaire^ ayant plusieurs débouchés de retraite. »
« Le maréchal quitta alors l'Empereur, et prescrivit à l'instant, à toutes les troupes de l'aile droite qu'on laissait sous son commandement, de se mettre le plus promptement possible en mouvement et de se réunir au Point du jour^ maison située à l'intersection des routes de Namur aux Quatre-Bras et de Fleurus à Gembloux ; il expédia en toute hâte des officiers aux généraux Pajol à Mazy et Exelmans vers Gembloux, pour en obtenir quelques renseignements sur la marche des Prussiens ; et de sa personne il se rendit à Ligny, où se trouvait le 4* corps qui devait faire tête
de colonne, aûn de lui faire accélérer le plus possible son mouvemont. Les pressantes injonctions qu'il adressa à cet effet au général Gérard furent sans effet ; des heures s'écoulèrent avant qu'il s'ébranlât de Ligny, et quoique le 3* corps fût plus loin du point de rassemblement indiqué que le 4% le général Vandamme, qui le commandait, y arriva longtemps avant le général Gérard. Au reste, on s'étonnera moins^de la lenteur qu'ont mis à exécuter les ordres du maréchal Grouchy quelques généraux qui laissaient percer tout leur mécontentement d'avoir à en recevoir de lui, quand on voit l'Empereur lui-même reprocher dans ses Mémoires et dans ses publications avouées par lui, aux 3"" et 4* corps d'être arrivés plus tard qu'ils ne l'auraient du^ le 3* corps à Charleroy le 15, et le 4* corps le 16, sur le champ de bataille de Fleurus; l'heure tardive de l'attaque est ainsi motivée. Mais que ce soit justement ou non, tant il y a qu'il est permis de placer au nombre des fautes commises par l'Empereur durant cette campagne, d'avoir attaqué trop tard les Prussiens le 1 6, etles Anglais le 18, et qu'on ne dise pas, ainsi que l'a fait le maréchal Soult dans sa correspondance, que pendant les premières heures de la journée du 16 il n'a cru qu'à la présence de quelques corps prussiens dans les plaines de Fleurus et non à celle de l'armée de BlUcher. Dès six heures du matin le commandant de l'aile droite lui avait adressé une lettre conçue en ces termes :
■ Sire, en faisant la tournée de mes avant-postes je Tiens d'apercevoir de fortes colonnes ennemies qui se
dirigent vers Bry, Saint-Amand et autres Tills^es environnants elles paraissent venir par la route de Namur.
f Le général Girard, dont la di vison d'infanterie placée sur ma gauche occupe un plateau plus élevé que ceux où se trouvent les troupes que je commande, vient de me confirmer l'arrivée incessante depuis k point du jour de corps prussiens ; je ne perds donc pas un instant à transmettre à Votre Majesté ces renseignements importants et positifs. Je réunis en ce moment mes troupes pour effectuer le mouvement que vous avez ordonné sur Sombref.
f Ajoutons encore que, peu après son arrivée à Fleurus, Napoléon se rendit au moulin à vent situé sur un monticule à droite de Fleurus^ et d'où Ton découvre au loin le pays ; il y monta accompagné des maréchaux Soult^ Grouchy, et de nombre de généraux qui^ interpellés successivement sur la force de l'armée ennemie, déclarent qu'elle leur paraissait de soixantedix à quatre-vingt mille hommes.
« II pouvait être onze heures quand l'Empereur quitta le moulin, et cependant la bataille de Fleurus n'a commencé qu'entre deux et trois heures, ce qui a donné le temps à Bliicher de réunir tout son monde, d'étudier sa position^ de reconnaître et d'occuper tous les points qui pouvaient la rendre plus difficile à emporter. On s'explique plus difficilement encore pourquoi la bataille de Waterloo n'a commencé qu'a onze heures. »