CONCLUSION
Le maréchal de Grouchy mourût le 5 juin 1847. Le brave général Trézel, celui qui avait marqué d'une façon ai brillante dans les dernires années du premier Empire, était alors ministre de la guerre. Il prit les ordres du roi Louis-Philippe relativement aux obsèques du maréchal, qui eurent lieu à Thôtel des Invalides^ le 10 juin 1847, à onze heures, avec les cérémonies d'usage en pareil cas.
Quelques années avant sa mort, en 1 840^ le maréchal marquisde Grouchy rétablit en faveur des pauvres, àHarfleur^ une aumône instituée par son père en 1778, droit qui avait cessé d'être en usage lors de la révolution de 1793^ et qui subsiste encore aujourd'hui et pour toujours.
Nous croyons devoir entrer dans quelques détails sur l'origine et sur le rétablissement de cet usage.
Les Anglais, au xv* siècle, après s'èlre emparés d'Harfleur, lancèrent des partis dans les contrées, rançonnèrent et molestèrent si bien les habitants de la campagne, qu'une trame secrète s'ourdit contre eux pour leur enlever la ville et en délivrer le pays. Cette levée de boucliers contre les Anglais prit le nom de la grande rébellion de Cauœ.
A cette époque vivait près de Neuchâtel^ à Monteraulier, un chevalier Jean de Grouchy, réputé brave
parmi les plus braves, que les habitants du pays de Caux nommaient leur père et qui^ à plusieurs reprises, avait versé son sang pour la Normandie, sa belle patrie, en combattant les Anglais. Il sut qu'un certain nombre d'habitants d'Harfleur, tolérés dans la ville depuis 1415^ parce qu'on ne les craignait pas à cause de leur misère, étaient prôts à appuyer toute tentative faite contre leurs ennemis. Jean de Grouchy parvint à convenir, avec cent quatre d'entre eux, que dans la nuit du 3 au 4 novembre 1435, tandis que le maréchal de Rieux, à la tête de quatre mille chevaux, tiendrait la campagne détournant l'attention de l'ennemi, il s'approcherait de la place avec les Cauchois enrôlés sous sa bannière, pour saisir le moment favorable et enlever la ville par un audacieux coup de main. Un incendie, allumé au faubourg de la Porte de l'Eure par les cent quatre habitants fidèles à la France, devait être le signal de l'attaque extérieure.
En effet, au point du jour, les senlinelles anglaises voient du haut des remparts le faubourg en flammes et donnent l'alarme. Les troupes de la garnison sortent de la place pour éteindre l'incendie. Jean de Grouchy et un brave paysan, Le Camier, à la tète des Cauchois révoltés, se précipitent du haut des Buquets (côte qui domine Harfleur), et, soutenus par les cent quatre qui occupent l'ancienne brèque par où les Anglais ont pénétré en 1415, ils s'emparent de la ville et massacrent sans pitié tous les ennemis qui veulent s'opposer à leur triomphe.
Malheureusement l'héroïque Jean de Grouchy et
quarante de ses braves compagnons meurent sur les cadavres anglais.
C'est en mémoire de ce beau fait d'armes, qui remit le royaume de France en possession d'Harfleur, qu'un descendant de Jean de Grouchy, aumôna^ en 1778^ les pauvres de la ville d'une distribution annuelle de pain, faite le jour anniversaire de ce combat. Ce jour-là, 4 novembre, on célébrait à Harfleur une grande messe commémurative, précédée de cent quatre coups de cloche et suivie d'un Te Deum... Tous les habitants se faisaient un pieux devoir de se rendre à cette cérémonie touchante, afin de prier pour les cent quatre.
Ainsi que nous l'avons dit, la tourmente révolutionnaire emporta cette touchante coutume commémorative, comme elle en avait emporté bien d'autres également pieuses. Le maréchal, prévenu que la ville d'Harfleur allait rétablir la cérémonie religieuse du 4 novembre 1 840, saisit cette occasion pour rendre également aux pauvres l'aumône concédée par son père.
Nous avons trouvé relativement à cet usage et à la cérémonie des cent quaJLre, dans nos papiers de famille, deux lettres de l'échevin d'Harfleur (à cette époque)^ nommé Letellier, chevalier de Saint-Louis.
Les voici toutes lea deux. Elles sont adressées au Grouchy fondateur de Faumône des pauvres.
Hôtel de Ville de Harflear, 18 décembre 17.77.
« Monsieur, à la réception de la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 12 de ce mois.
nou§ avons fait assembler la communauté pour la loi communiquer ; elle inspira ces sentiments de plaisir et àe Y^ération qu'on éprouve à la découverte des antiquit4s intéressantes, lorsqu'on apprit qu'il restait des descendants de ce brave Monteraulier, qui perdit généreusement la vie en voulant protéger les efforts des habitants d'Harfleur pour se soustraire à la domination anglaise ; mais ce qui excite l'admiration universelle et ce qui surprendra généralement dans un siècle caractérisé par l'égoïsme, ce fut la noblesse de votre procédé envers les pauvres de cette ville ; il est vrai que nous nous sommes fait un devoir de consacrer par des cérémonies religieuses notre reconnaissance envers les défenseurs de la patrie, et il sufiBt que les services de votre maison nous soient connus pour qu'elle ait droit de participer nommément à nos prières, mais le peu de revenu qui est resté à nos pauvres pour les remboursements qui furent faits en billets de banque à notre hôtel de ville qui en a l'administration, ne nous permet pas de refuser l'aumône que votre générosité vous porte à leur faire en grain, le 4 novembre de chaque année. Soyez persuadé, Monsieur^ de notre exactitude à remplir vos intentions, à faire annoncer au prône du dimancbe qui précédera la distribution, cet acte de bienfaisance de voire part, et de la ferveur de nos prières pour la conservation de votre illustre famille.
• Le nom de Monteraulier est célèbre dans nos an* nales. Le sire de Monteraulier, y est-il dit (et cette qualité ne se donnait alors qu'aux plus grandes et aux
plus anciennes maisons), surnommé le père des €au* chois, se joignit avee Floquet etLahire aux communes de Caux pour favoriser la conspiration des cent quatre habitants d*Harfleur en 1435. Il y fut tué dans- un combat qui se donna sur les remparts, après que les murailles eurent été escaladées, et apris sa mort eurent beaucoup à souffrir (les Cauchois). Ces communes, estril dit encore, étaient commandées par un gentilhomme nommé le Carlier du Ririllier, peut-être parce qu'il succéda au sire de Montéraulier ; en ce cas il n'aurait pas été tué devant Harfleur en 1417^ comme vous le dites, Monsieur, et c'est vraisemblablement un anachronisme du chroniqueur, car il n'y eut point d'assaut livré à cette ville en 1417^ mais bien plusieurs combats en 1416 et les années suivantes, un entre autres à Saint-Âubin^ à deux' lieues sur la route de Rouen, surnommé des Cercueils, parce qu'il y fut en* terré beaucoup d'Anglais qui y avaient été tués. Nous trouvons beaucoup d'autres fautes et d'omissions dans les histoires générales et particulières qui font mention d'Harfleur; c'est pourquoi nous nous proposons de faire imprimer incessamment un recueil des anecdotes concernant cette ville, qui pourra tirer de Toubli beaucoup d'actions qui méritent d'être trans* mises à la postérité, et nous aurons la satisfaction de faire connaître les familles qui descendent de ces braves héros. Vous nous obligeriez beaucoup. Monsieur, si vous vouliez nous communiquer les anecdotes qui appartiennent à votre illustre maison ; nous serions très-flattés de pouvoir faire servir votre nom d'orne-
ment à la ville infortunée d'Harfleur, qui n'offre plus rien de reoommandable que les monuments de son ancienne gloire. •
Uarfleur, le 8 décembre 1779.
Extrait de la lettre de Véchevin.
«M. de la Davière à payé entre les mains de M. Eudes, avocat au PontAudemer, la rente de cent francs que vous avez donnée pour être délivrée en pain le 4 novembre aux pauvres de cette ville. Sitôt que nous en eûmes reçu le contrat, nous renvoyâmes à la dite ville, pour le faire insinuer à reconnaître par le débiteur; ensuite nous le fîmes passer à Rouen pour le faire homologuer au Parlement, ce qui n'a eu lieu qu'après la rentrée de la Saint -Martin. M. de la Davière ayant été absent^ notre correspondant ne put se faire payer de la rente à l'échéance^ ni avant le jour de la cérémonie. Mais comme M. de la Davière est connu pour être très-solvable, l'acquit de votre fondation n'a pas été arrêté, et voici l'énoncé qui en fut fait le jour de la Toussaint :
• Mercredi prochain, on célébrera dans cette église « une grande messe, qui sera suivie d'un Te Deum pour
• la conservation du roi, et un mémoire de la réduc- « tion de cette ville sous la domination de Charles VU,
• roi de France^ son légitime souverain, à pareil jour
• de l'année 1435. Nous prierons pour les défenseurs « de la patrie , et notamment pour l'ancienne maison de
« Grouchy, dont un ancêtre le sire de Montéraulier « perdit la vie sur nos remparts dans cette occasion. « Un de ses descendants^ M. le marquis de Grouchy, k \ient de fonder une distribution de pain, qui sera •I faite à l'Hôtel-de-Ville avant la cérémonie à laquelle « on prie les fidèles et les bons patriotes d'assister. » • J'avançai les déboursés pour la fourniture du pain qui fut faite à environ deux cents pauvres ; j*avais obtenu de M. de Bauvoire, commandant au Havre^ la permission de faire prendre les armes à la bourgeoisie^ et on fit prendre Tair à nos drapeaux qui étaient depuis longtemps dans leur étui ; la première compa« gnie ouvrait la marche, suivait le corps de ville, en^ suite la seconde compagnie; elle était fermée par les pauvres, portant le pain qui leur avait été distribué. Quoique le temps fût variable, il y avait beaucoup d'étrsmgers qui étaient accourus pour jouir de ce spectacle, assez rare dans son espèce. Vous pouvez être assuré^ Monsieur, qu'il sera renouvelé tous les ans^ et les pauvres qui y sont intéressés, et le clergé au profit duquel tournent également les réjouissances et les calamités, en feraient ressouvenir les officiers municipaux, quand même nos successeurs ne seraient pas aussi portés que nous le sommes à perpétuer la mémoire d'un des événements les plus glorieux pour cette ville ; les services de vos ancêtres y seront exaltés, et votre nom béni par les générations futures ; cependant, permettez moi de vous le dire, Monsieur, le trait de bienfaisance que vous avez fait éclater, fait trop d'honneur à l'humanité pour être concentré dans ce
canton. Nous sommes peines des entraves que tous avez mises à notre reconnaissance , mais nous ne répondons pas que quelque étranger soit aussi discret que nous sur un fait qui peut figurer avec les traits de |)atriotisme qu'on se fait un devoir de divulguer aujourd'hui. »
En 1840 les habitants d'Harfleur résolurent de rétablir la fête commémorative qui jusqu'à la révolution avait eu lieu le 4 novembre de chaque année, en souvenir du jour où, en l'an 1435» la ville avait été reprise aux Anglais; le charitable curé d'Harfleur adressa à cette occasion, le 12 octobre, au maréchal de Grouchy, une lettre dans laquelle il lui rappelait ce souvenir glorieux pour un de ses ancêtres, Jean de Grouchy, et lui demandait de perpétuer la fondation qu'avait faite son père en faveur des pauvres de la ville. Une correspondance s'établit entre le marechai et le curé et le maire d'Harfleur. Voici ces différentes lettres :
Harflear, 12 octobre 1840.
LE CURÉ d'hARFLEUB AU MARQUIS DE GROUCHT.
« Monsieur le maréchal, il y a des familles où la bienfaisance est héréditaire non moins que la bravoure; si cette vérité avait besoin de preuve^ la vôtre en serait une irrécusable. Ne sont-ce pas les Grouchy, en effet, que l'histoire de France, et notamment celle de Normandie, se plaît à citer à la tête de ses braves et charitables défenseurs ?
« Vous TOUS rappelez, monsieur le maréchal, entre mille traits qui honorent votre maison^ le fait d'armes mémorable d'un de tos ancêtres^ Jean de Grouchy, le père des Cai^hois^ lorsque, à la tête de cent quatre de nos concitoyens, il conçut et exécuta le hardi projet de reprendre^Harfleur sur les Anglais^ qui, depuis plusieurs années, faisaient peser sur cette ville infortunée un joug de fer; c'était en 1435. Depuis cette époque, la religion, qui est toujours là pour consacrer les actions patriotiques et en perpétuer le souvenir, célébrait chaque année dans l'église d'Harfleur, le 4 novembre^ une messe commémorative. Au lever de l'aurore cent quatre coups de cloche annonçaient aux habitants le jour anniversaire de leur délivrance, et, après la messe, cent quatre pauvres recevaient de la libéralité de vos pères chacun un pain de six livres. Il fallait voir comme ces pauvres gens étaient heureux en chantant des hymnes à la gloire et à la bienfaisance des Grouchy !
4 93 est venu interrompre le cours de cette pieuse et touchante cérémonie, sans qu'on ait songé depuis à la faire revivre; mais aujourd'hui nous avons le projet de réyeiller ce souvenir, trop cher et trop honorable pour rester plus longtemps enseveli dans l'oubli.
• Le 4 novembre prochain, cent quatre coups de cloche annonceront donc, suivant l'antique usage, aux habitants d'Harfleur la résurrection de cette fête vraiment nationale, et une messe solennelle d'actions de grâces sera exécutée en musique par les artistes du Havre et les amateurs du pays. Nous nous faisons un
devoir, monsieur le maréchal, de vous en donner avis^ et, convaincus que vous n'aurez pas moins hérité de la bienfaisance que du courage de vos pères, nous vous prions d'accorder à cette occasion aux pauvres d'Harfleur la continuation des bienfaits qu'ils répandaient sur eux avec tant de générosité, et dont la tradition vit encore dans le peuple. »
La FerriÂre, 17 octobre 1840.
LE MARÉCHAL DE GROCCHT AU MAIRE d'hARFLEUR.
« C'est avec une vive sensibilité que je reçois, - monsieur^ Tobligeante lettre par laquelle vous me faites connaître Thonorable résolution, récemment adoptée par les habitants d'Harfleur, de perpétuer par une cérémonie religieuse et solennelle le souvenir du glorieux fait d'armes auquel ils durent, eu 1 435, de voir enfin briser le joug que depuis trop longtemps les Anglais faisaient peser sur eux.
0 Heureux et fier qu'ils n'aient pas oublié qu'un de mes ancêtres eut quelque part à leur délivrance, je désirerais qu'ils sachent la détermination spontanée que m'a fait prendre la lettre de leur digne pasteur^ de réta-blir la fondation faite par mon père en faveur des cent quatre habitants les moins aisés de votre ville, à chacun desquels six livres de pain étaient annuellement distribuées. Il y sera joint à l'avenir une distribution de cent quatre bouteilles de vin.
« Si la santé chancelante de la maréchale^ et l'état
de 8oulTrance dans lequel jô suis en ce moment n'y mettent pas d'obstacles, nous nous rendrons à Harfleur le 3 novembre, afin d'assister le lendemain à la touchante cérémonie qui y aura lieu. »
Harflear, 19 octobre 1840.
l'abbé BOWELy CURÉ DE HARFLEUR, AU MARQUIS
DE GROUCHT.
• Monsieur le maréchal, je reçois à l'instant la leitre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en réponse à la mienne. J'étais sûr d'avance que vous accueilleriez ma prière avec une noble et touchante générosité.
« Comme tout Harfleur va vous bénir ! car, ainsi que vous le désirez, il va bientôt savoir votre intention en faveur de ses pauvres, et par ma voix et par celle des journaux du Havre qui ont déjà plusieurs fois entretenu leurs lecteurs de la fête du 4 novembre, votre lettre va y être insérée tout entière.
• J'ai, monsieur le maréchal, une nouvelle grâce à vous demander, ou plutôt à madame la maréchale : ce serait de vouloir bien se charger de la quête qui sera faite ce jour au profit de l'église, cette autre espèce de pauvre qui, à Harfleur surtout, est presque sans ressources, quoique riche en souvenirs çt en architecture. Vous voyez comme j'agis librement avec vous, monsieur le maréchal, mais c'est qu'avec de vieilles et honorables familles comme la vôtre on se sent une
confiance à nulle autre pareillel Je ferai donc annooeer , dans le programme de la cérémonie, que madame la maréchale tiendra la bourse, à moins qu'elle ou TOUS n'en ordonniez autrement ou que votre santé ne TOUS permette pas d'exécuter votre projet de voyage.
« Maintenant me sera-t-il permis de vous demander, monsieur le maréchal, une faveur pour moi? Je serais bien heureui si vous et votre illustre épouse daigniez descendre au trè8<nodeste presbytère d'Harfleur; deux chambres y seront préparées pour vous. Oh I doublez mon bonheur en en disposant à votre gré. »
Harfleur, 94 octobre 18(0.
LE UAIBE d'hARFLEUR AU MARQUIS DE GROUCHT
c Monsieur le maréchal, M. le curé d'Harfleur vient de me communiquer la lettre que vous avez bien voulu lui écrire le 17 de ce mois, par laquelle vous lai faites espérer que vous viendrez par votre présence honorer la cérémonie religieuse et solennelle que les habitants de cette ville ont Tintention de relever, le 4 novembre prochain, en mémoire du glorieux fait d'armes par lequel un de vos ancêtres délivra à pareil jour, en 1435, leur ville et leur pays.
c Ayant le désir de vous recevoir, ainsi que madame la maréchale, à l'issue des offices, je viens vous prier, monsieur le maréchal, de me mander si vous voudrez bien me faire Thonneur de vous rendre à mon invita-
tioD) afia que je puisse réunir à vous quelques-unes des autorités du Havre. »
La Perrière, le ÎO octobre 1840.
LE HâRÉCHAL DE GROCCR A H. LE CUEÉ d'hARFLEUR.
« Votre seconde lettre vient de me parvenir, monsieur^ et je m'empresse de vous réitérer l'assurance que, le 3 novembre, je serai à HaiAeur, afin d'assister à la cérémonie religieuse du lendemain. Mais je ne saurais vous donner la même certitude quant à la maréchale, craignant que sa frêle santé ne lui permette pas d'y venir.
• S'il en était autrement^ ses forces physiques Tem* pécheraient d'accueillir le vœu que vous formez qu'elle se charge de la quête qui sera faite dans votre église.
« J'éprouve quelque regret, monsieur, que vous ayez donné autant de publicité à un acte aussi simple que celui d'assurer un léger secours à quelques infortunés. Un tel acte cesserait d'être méritoire, si la pensée d'en tirer vanité m'y avait porté : croyez qu'elle n'a pas été la mienne,
a En y réfléchissant^ il m'a semblé, monsieur, qu'une distribution de viande serait plus profitable à vos cent quatre pauvres qu'une distribution de vin. Rendezmoi donc le service de vous assurer que l'un des bouchers d'Harfleur soit en mesure de fournir i chacun d'eux une livre et demie de viande.
« Quelque sensible que je sois, monsieur, à l'offre
obligeante que tous dous faites de nous donner l'hos^ pitalité, je ne saurais en profiter, à raison du nombre de personnes que nous serons, si la maréchale, sa sœur, sa nièce et ma fiUe^ m'accompagnent à Harfleor. Mais je réclame vos bons offices pour me procurer des logements dans une des auberges de votre ville. •
La Perrière, 28 octobre 1840.
LE MARÉCHAL DE GROOCHT AU MAIRE d'hARFLEDR.
« Monsieur le maire, quoiqu'une grave maladie ne me permette plus, depuis dix-huit mois^ d'assister à des réunions nombreuses et m'oblige à éviter les émotions vives, même les plus satisfaisantes, il me serait trop pénible de me refuser à une invitation accompagnée, comme Test la vôtre, de l'expression de sentiments qui me sont précieux, pour ne pas m'y rendre. Nous y assisterons donc^ ma famille et moi. Si l'état de santé de la maréchale ne lui permettait de venir à Harfleur, quelque souffrant que je sois, vous pouvez compter sur moi.
• Agréez, monsieur le maire, l'assurance de ma considération distinguée, et mon empressement à prendre, de concert avec vous^ tous les moyens propres à consolider, autant que possible, pour l'avenir, la donation en faveur des cent quatre pauvres de votre ville auxquels elle est destinée. »
Le maréchal se rendit en effet à l'invitation qui lui avait été adressée par la municipalité d'Harflenr et
assista à la fête commémorative du 4 novembre i840« M. de Grouchy constitua aux pauvres d'Harfleur une rente de 400 francs, somme qui leur est remise chaque année depuis cette époque à l'issue de la grand'messe qui a lieu le 4 novembre.
Le maréchal profita de son passage à Harfleur pour visiter en détail cette localité, et prit en main les intérêts de son port, pour lequel des travaux urgents étaient nécessaires, et il adressa à ce sujet au roi la lettre suivante :
• Sire, j'ai Thonneur de soumettre à Votre Majesté Texposé succinct des améliorations nécessaires à faire au port d'Harfleur, que sa position, l'accroissement de son commerce, et le rôle important auquel il sera probablement appelé dans un avenir peu éloigné, si Taccès du port du Havre continue à devenir de plus en plus difficile pour des navires ayant un fort tirage d eau^ rendent digne, sire^ des sollicitudes de Votre Majesté.
« Je porte à Harfleur un intérêt très-particulier puisqu'il a été, il y a quatre cents ans, le théâtre de faits d'armes glorieux pour mes ancêtres et utiles au pays.
« Puissiez-*vous donc^ sire, accueillir les vœux que forme cette ville, pour que son port reçoive les améliorations dont il est susceptible, et que réclame Taccroissement de son commerce. »
Nous terminerons ce qui a trait à Harfleur par l'article inséré le 7 octobre 1840 dans le Journal du Havre^ trois jours après le rétablissement de la cérémonie des Cent Quatre.
« En 1416, le jourdela Saint-Maurice, Henri V, après
avoir asBiégé Harfleor pendant quarante jours, avec une armée considérable, s'empara de la ville ; irrité de la longue résistance qu'il avait essuyée^ le vainqueur fit brûler^ sur le carrefour de la place publique, les archives, les chartes, privilèges et franchises, papiers et registres héréditaires des malheureux habitants, chassa les nobles, les prêtres et mille six cents familles, ne lais* sant à chacun que cinq sous et ses vêtements, en leur faisant jurer de se rendre à Calais avant la Saint- Michel (ou la Saint-Martin) ; puis (suivant une charte de Charles VIII) les fit empoisonner par économie, après avoir fait un décret portant que nul homme, s'il n'était Anglais, ne pourrait tenir maison héréditairement h Harfleur à l'avenir.
• Durant vingt ans les Anglais gardèrent Har&eur ; ils réparèrent les brèches des murailles et élevèrent l'élégant clocher que l'on Toit encore sur l'église; mais les vexations continuelles qu'ils firent soufifrir aux populations environnantes préparèrent la grande rébellion de Caux, et amenèrent ce jour triomphant qui rendit Harfleur à la France. Une insurrection s'organise. Le Carnier, simple paysan, se met à la tête des révoltés; il établit des intelligences avec cent quatre habitants d'Harfleur, restés dans la ville en 1415. Le 4 novembre 1435, la ville est reprise, et Jean de Grouchy, que les paysans de Caux nommaient leur père, reste mort, avec quarante de ses compagnons, sur ces murs reconquis.
« Le monument que l'Angleterre avait élevé conmie un éclatant trophée de sa victoire d'Âzincourt^ et
comme une étemelle humiliation pour la France, deTait, à partir de ce jour, changer de destination. Pour éterniser le beau fait d'armes des cent quatre et la mort de Jean de Grouchy, il fut décidé qu'une grande messe commémorative serait célébrée x^haque année, le 4 novembre, et que cette messe serait pré* cédée de cent quatre coups de cloche et suivie d'un Te Deum. Un descendant de l'héroïque Groucby eut l'idée^ en 1778, d'aumôner les pauvres d'Harfleur d'une distribution de pain qui avait lieu le même jour.
c Certes c'était là une pieuse et imposante cérémonie; c'était une œuvre rendue de justice à la mémoire des glorieux défenseurs de la ville, qui n'ont pas même légué leurs noms à l'histoire. Mais le torrent de 89 a emporté cette ancienne et vénérable coutume, comme elle en a emporté tant d'autres aussi anciennes et aussi respectables; et cette fête annuelle, qui réveillait dans le cœur du peuple de généreux élans de patriotiques sympathies pour ces valeureux cent quatre, morts pour la défense de leur ville natale, cette fête est aujourd'hui presque oubliée, comme sera oublié peut-être, dans quelques siècles, jusqu'au fait historique dont nous venons de parler.
c Qui empêche maintenant que cette cérémonie funèbre ne soit rétablie 7 En parcourant les rues désertes et abandonnées de la vieille cité normande^ cette ville qui a joué autrefois un rôle si important dans notre histoire, on éprouve un sentiment de tristesse en se Toyant entouré de ruines^ ces monuments que le temps élève au passé! Mais les glorieuses traditions, les
bonnes et poétiques coutumes de ce passée doiventelles, comme les vieux remparts de la ville, tomber aussi en poudre et être oubliées ? Nous ne le croyons pas^ et nous pensons que, si Ton se décidait à rajeunir cette cérémonie si simple et si touchante, qu'elle n'a pu, au bout de cinquante ans, être arrachée entièrement de tous les cœurs^ ce serait une belle fête pour Harfleur, et tous les artistes des environs contribueraient, nous en sommes sûrs, en lui donnant l'appui de leurs talents, à rendre à Tanniversaire de cette journée, si glorieuse pour notre Normandie, toute la pompe et tout Téclat qu'elle avait autrefois. »