‹ Mémoires du maréchal de GrouchyChapitre 6 sur 26 · AU COLONEL ALPHONSE DE GROOCHT · texte numérisé non relu

AU COLONEL ALPHONSE DE GROOCHT

• Je ne sais pourquoi^ depuis quelque temps je ne crois plps à mon retour en France ; • en vendant ma pauvre terre (1), on m'a privé d'une des jouissances qui m'y restaient et qui ne sauraient être bien multipliées si j'habite jamais ma volage et ingrate patrie. Je suis donc moins impatient de ma rentrée que quand vous êtes parti. Le mot de M. de Richelieu, que s'il y avait une mesure de rigueur, j'en serais Tobjet^ me révolte et m'indigne ; car certes il prouve que l'injustice et la passion sont autant que

(1) Terre de^TiIette.

jamais à l'ordre du jour. Cette pensée, la perte de ma terre, les motifs de chagrin que la conduite de plusieurs m'ont donné et me donnent encore, tout cela se réunit pour m'engager à tous recommander de nouveau de ne rien faire qti puisse ravaler en aucune manière mon caractère et me faire perdre un pouce de l'élévalion où des persécutions imméritées et les sentiments haineux qui me font poursuivre m*ont placé, et cela pour toujours, si je ne dévie en rien de la ligne que j'ai suivie.

^ Toutefois si on vous emploie comme maréchal de camp, ou même comme colonel, mon vo^ est que vous acceptiez ; votre établissement' en Amérique en sera facilité, car vous savez bien quelle est la paopension de familles distinguées à honorer et rechercher tous ceux que les gouvernants de la vieille Europe protègent ou honorent ; vous serez plus tard à même de quitter; mais pour le moment mes intérêts et les vôtres coïncident pour que vous repreniez du service, si on vous en offre. Qu'il en soit de même pour votre frère,que je crois maintenant près de vous et pour lequel j'ai écrit au roi de Suède^ afin de savoir s'il y aurait moyen qu'il eût du service là, en cas qu'on ne lui

en donnât pas en France

• A propos, j'oublie de vous dire que depuis votre départ je vis entouré d'espions. L'autre jour^ Caseaux m'a fait dîner avec l'un d'eux, un nommé Longchamp^ qui a si bien caché son jeu en vomissant des injures contre le roi et Neuville, que, bonne bête que je suis, je l'ai pris pour un enragé lionapartiste. Je ne doute pas

que, pour gagner son argent, il n'envoie qaelque rapport bien grossièrement mensonger contre moi. Parez à cela, mon ami, et c'est aisé, car dix personnes qui étaient à ce dîner certifieront au besoin que c'est moi qui étais l'apologiste de la famille régnante et de la situation actuelle de la France. •

Philadelphie, 10 noyembre.

AD €0Ii07IEL ALPHONSE DE GBOUCHT.

« Quelque satisfaction que j'éprouve de l'espoir presque formel que vous me donnez relativement à ma rentrée au printemps prochain, j'ai de la peine à -le partager, du moins d'une manière complète. Je crains toujours que vous ne vous fassiez illusion et que vous ne preniez un peu trop vos désirs pour des réalités.

m Quoi qu'il en soit, je suis aussi heureux que satisfait de l'ensemble de vos démarches (que je vous prie de continuer), des sentiments magnanimes de M. le duc d'Ângoulème et de la pensée que ma séparation de toutes les personnes qui me sont chères en Europe ne sera pas étemelle. Votre conduite lors de mon procès et ce que vous faites pour mon retour vous donnent de si réels titres à ma gratitude, que je trouve une extrême douceur à vous dire combien je me plais à les reconnaître

€ Mon ami, si on vous donne un régiment, je désire que vous le preniez. Quant à votre frère^ je pense que maintenant il doit être arrivé par Nantes à Paris. Je ne

Bais encore à quel parti je m'arrêterai à son égard. Le général Clauzel cstici^ ainsi que le général Desnouettes. L'un et l'autre sont venus pour acheter des nègres en Virginie. Le premier ne chante pas les louanges du pays qu'il habite^ le deuxième en parle tout différemment. Clauzel loge chez moi, il est toujours un ami ùr dèle; je serais content si je pouvais le garder tout l'hiver» maisiln*y a pas moyen

« Adieu, mon ami, je vous embrasse tendrement^ et par vous votre mère et vos sœurs. Continuez a m'écrire bien régulièrement, et dites à MM. Robe, Carbonel et Dupaty que je paye d'un affectueux retour leur bon souvenir.

' « Donnez-moi des détails de Laferrière et grondez Perdriel. Je n'ai pas entendu parler de lui depuis votre départ. »

On a vu par les lettres du maréchal que son (ils aîné, lo colonel Alphonse de Grouchy, venu en congé d'un an en Amérique en 1816,était retourné en France «u commencement de mai 1817.

Le 2 mai, le colonel, en touchant au rivage de la patrie, au port du Havre, s'empresse d'écrire au général Gentil Saint-Alphonse, alors chef du personnel au ministère de la guerre :

« Général, je crois devoir vous prévenir de mon retour des États-Unis d'Amérique où je m'étais rendu avec un congé d'un an expiré le 5 d'avril dernier ; je pense que cette différence d'environ un mois ne sera pas un obstacle à la réclamation de ma demi-solde depuis l'époque de mon départ jusqu'à ce jour.

« Depuis 1815 et d'après votre avis à cette époque, j'avais pris domicile dans une de nos propriétés ; depuis cette terre étant vendue, il ne me reste plus l'alternative; je vous prie donc, mon général^ de vouloir bien soumettre pour moi à S. Exe le ministre de la guerre une demande de séjour à Paris, où j'ai toujours été domicilié, où ma mère habite, et où les affaires de mon père exigent habituellement ma présence.

f Veuillez agréer à l'avance l'expression de ma gratitude. »

Le 25 mai, le colonel écrivit de Paris à son père ;

« Je suis arrivé ici, cher papa, le 21 seulement^ ayant été retenu au Havre pour mes passeports et par les douanes; mon premierbesoin,aprèsavoir embrassé ma mère, a été de m'occuper de vos intérêts, et j'ai déjà lieu d'être satisfait des démarches que j*ai faites. Il me faudrait vingt pages pour vous rendre compte du changement réel où j'ai trouvé l'opinion publique en France. Tout y a changé de face, le gouvernement marche avec Topinion, et Topinion publique veut la liberté et redemande les proscrits... Dans peu ils seront tous en France; la difficulté est de sortir de la position où le ministère est placé par la double rigueur de l'ordonnance du 24 juillet et la prétendue amnistie des chambres; ce ne sera donc pas une mesure générale ni une loi difficile à faire et embarrassante à motiver qui feront disparaître les Ustes, mais des rentrées partielles et graduellement en commençant par la seconde liste... On s'occupe en ce moment de cette seconde liste; déjà même on désigne huitindi-

vidus qui Tont rentrer. J'attends avec une réelle impatience ce résuUat, il sera un indice certain de Tavenir. Cher papa, quant aux nouvelles de Paris^ Toici maintenant ce qui leur donne un grand degré do véracité. J*ai eu hier une audience particulière du duc de Richelieu ; il m'a accueilli avec beaucoup de bonté, m*a donné des espérances pour dans un au, et, quoique son opinion personnelle soit que vous soyez plutôt dans le cas d'une ^exception de rigueur, il pense que

votre exil touche à sa fin Je verrai demain le

ministre de la guerre^ ensuite celui de la police qui est toujours le moins bien disposé, à cause de prétendus rapports défavorables et sans autre fondement que quelque inimitié ou méchanceté personnelle. J'espère aussi avoir cette semaine une audience du duc d'An-

goulême Toutes les démarches nécessaires et

préparatoires avaient déjà été faites ici par ma mère et la famille ; rien n'a été négligé, quoiqu'on vous l'ait peu écrit, dans la crainte de nuire au succès qu'on prépare ; je n'y mettrai point cette réserve, que je regarde comme inutile du moment où le ministère^ se ralliant à l'opinion publique, ne doit rien désirer de secret. J'ai peine à croire, dans l'état de choses actuel, que d'ici à un an vous n'ayez la permission de rentrer en France ; ma seule mission est donc dans ce moment que vous soyez un des premiers à rentrer de la première liste ; je n'aurai, cher papa^ d'autre pensée et d'autre occupation aussi longtemps que je serai séparé de vous. »

9« Biai 1816.

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