Marie-Anne, sœur de la reine Anne d'Autriche
entendu nommer dans les actions qui s'étoient passées pendant les dernières guerres, et on voulut bien être mécontent pour lui en ce pays-là du peu de réoompenses qu'il avoit eues en France. Il fut reçu très agréablement dans cette cour. Le comte de Stratmann^, ministre, et qui avoit le plus de part à la confiance de l'empereur, lui marquoit beaucoup d'amitié, et essaya même de le retenir sur l'espoir qu'on lui reiH droit là plus de justice.
Les premières lettres^ que le marquis de Yiilars écrivit de Vienne au roi sur la cour de l'empereur, sur les intrigues qui divisoient les ministres et les généraux, surtout le duc de Lorraine et le prince Hermann de Bade^, attirèrent l'attention de Sa Majesté. Elle ne connoissoit le marquis de Villars que par le courage. Elle vit qu'elle ne l'avoit pas connu tout entier, que l'esprit et le talent de la négociation lui appartenoient encore, et elle sentit dès lors que, quoique né pour la guerre, il pouvoit être utile pendant la paix.
L'électeur de Bavière^ vint à Vienne, et marqua
i . Originaire de Prusse, il servit d'abord l'électeur de Brandebourg, puis rélecteur palatin ; Tempereur Léopold se l'attacha ensuite ; il fut ambassadeur au congrès de Nimègue, négocia le mariage de l'empereur avec la palatine ËiéonOre de Neubourg, devint chancelier de l'Empire après la mort de Hocher, fut créé comte, et justifia sa haute faveur par un travail infatigable.
2. La première lettre écrite de Vienne au roi par Villars est du 7 mars 1687.
3. Né en 1628, fils cadet du margrave Guillaume, général au service de l'empire ; président du conseil de guerre, mort pendant la diète de Ratisbonne en 1691.
4. Maximilien-EmmanuQ^, né en 1662, gendre de l'empereur Léopold, mort en 1726.
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beaucoup de bontés au marquis de Villars. Il ladmit même dans sa confiance, et le roi, qui vouloit regagner un prince absolument dévoué au service de Fempereur, malgré les anciennes liaisons de son père^ avec la France, et Talliance de sa sœur la Dauphine, ordonna au marquis de Yillars de suivre l'électeur à Munidi, sans affectation cependant, ni qu'il y parût d'autre dessein que celui de faire sa cour à un prince qui lui avoit Fait beaucoup d'amitiés.
Nous allons voir commencer une négociation, qui fut assez vive, et qui engagea le marquis de Villars à voir les guerres de Hongrie, ce qu'il avoit toujours très ardemment désiré.
L'électeur étoit amoureux depuis longtemps de la oomtesse de Kaunits, femme de beaucoup d'esprit. Son mari , homme très» habile , et qui fut depuis un des premiers ministres de l'empereur, souffroit volontiers une galanterie qui contribuoit à l'accroissement de sa fortune, et par les biens qu'il recevoit de l'électeur, et par la considération que lui donnoit, auprès de l'empereur, le sacrifice entier que l'électeur faisoit de ses troupes et de son argent à la cour de Vienne. Sa passion pour la comtesse de Kaunits le portoit à faire tout ce qu'elle désiroit, de plus il voulut faire toutes les campagnes de Hongrie. Ainsi, en très peu d'années, il avoit consommé tous les trésors qu'avoit amassés l'électeur, son père. Le marquis de Villars connut bientôt que, pour le retirer de la dépendance
1. Ferdinand-Marie (1651-1679) avait conclu avec Louis XIV, par rintermédiaire du duc de Vitry, le 14 janvier 1673, un traité qui l'obligeait à fournir un contingent de 9,000 hommes, moyennant 100,000 florins comptant et 16,000 rixdalers par mois.
de Tempereur, il falloit commeocer par l'affi*anchir de celle de la comtesse de Kaunits.
Cette première passion étoit sur ses fins, aussi bien que la beauté de la dame, mais le mari et la femme s'étoient emparés de la cour de l'électeur, et tout leur étoit dévoué.
Le marquis de Villars commença par inspiver à rélecteur Tenvie d'attirer à Munich une jeune coaitesse de Welen, dame de l'impératrice, avec laquelle l'électeur étoit entré en commerce avant son dernier voyage à Vienne. Cette jeune personne arriva en grand secret; on lui avoit préparé un petit appartenaient caché dans le palais^, mais elle avoit si peu d'esprit que le marquis de Villars connut bientôt qu'elle lui seroit inutile, si ce n'est qu'elle avoit servi à Urer l'électeur de ses premières chaînes.
Une jeune italienne, nommée Ganossa, prit sa place. Cette fille étoit parfaitement belle, et même beaucoup plus qu'elle n'avoit besoin de l'être avec tout son esprit, et, ayant étudié en galanterie à Venise, elle continua ses leçons très habilement à Munich. Tout le resté de l'hiver se passa en plaisirs. L'électeur étoit fort tenté d'aller à Venise passer encore un carnaval, mais le marquis de Villars vint à bout de le retenir en lui représentant qu'il y avoit plus de dignité et même de plaisirs à demeurer dans sa cour qu'à courir le monde, et qu'il n'y avoit que des raisons de gloire qui dussent arracher un grand prince de ses états. Enfin on partit pour la Hongrie.
1. La correspondance de Villars montre que ce voyage n'eut lieu que Tannée suivante.
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Lorsque le marquis de Villars vit que l'électeur, dégoûté de sa première maîtresse, commençoit à sentir la tyrannie des ministres à Vienne, il lui conseilla fort de dissimuler, surtout devant repasser par Vienne, et conmiander conjointement avec le duc de Lorraine les armées de l'empereur. Il lui dit seulemeol qu'il pouvoit songer à paroltre un peu plus lié avec le duc de Lorraine, et plus occupé de sa dignité et du désir de sortir de la tutelle où, jusque-là, il avoit été très sûrement retenu.
Le marquis de Villars manda au roi, qu'assuré oonmie il l'étoit que toutes ses lettres seroient ouvertes, il n'écriroit plus de Vienne, ni de l'armée, que ce qui voudroit bien qui fût connu des ministres de l'empereur, et que du reste il serviroit dans l'armée impériale comme s'il étoit né Autrichien^.
Il remplit en effet les devoirs du plus fidèle serviteur de l'empereur, et fut assez heureux pour rendre d'importants services dont nous verrons dans la suite que l'empereur le fit remercier hautement par le comte de Stratmann, alors son premier ministre.
L'électeur partit pour la campagne avec un équipage des plus magnifiques. Il y avoit plus de cent cinquante grands bateaux quct l'on trouva prêts à Âlten-Elting, dévotion fameuse en Bavière. On arriva en quatre jours à Vienne, où l'électeur fit peu de séjour. Il étoit exprès parti fort tard de Munich.
La campagne étoit déjà ouverte en Hongrie. Le duc
1. Pendant tout le temps de la campagne, la correspondance de Villars était adressée à un M. D'Armissan, lieutenant de roi du château Trompette, à Bordeaux. Voir à Tappendice les extraits que nous en donnons.
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de Lorraine, dont le véritable dessein étoit de marcher à Esseck, comme à la plus importante conquête que Ton pût faire, et parce qu'il est d'ailleurs très difficile à une armée considérable de faire la guerre loin du Danube, qui apporte toutes les provisions et les munitions de guerre et de bouche, essaya de partager les forces des Turcs, en les inquiétant pour la droite et pour la gauche du Danube, et prit d'abord sa route vers Segedin, avec une partie de l'armée, comme s'il eût voulu entrer en Transylvanie ou attaquer le Grand Varasdin .
Mais les Turcs ne prirent pas le change ; ils demairèrent retranchés sous Ësseck, dont le poste leur parut assez bon pour leur faire négliger de s'opposer au passage de la Drave, si difficile par lui-même, que dans l'endroit où passa l'armée de l'empereur, il fallut faire vingt-cinq ponts sur des bateaux. Il y avoit plusieurs bras de cette rivière plus larges que la Marne.
Lorsque l'armée fut passée, il fut question de marcher à celle des Turcs. On laissa sur la gauche Ib château de Valpô, gardé par 4 à 500 Turcs, et Ton traversa trois ou quatre lieues de bois pour arriver à Esseck. La marche se fit avec toutes les précautions nécessaires, l'infanterie mêlée avec la cavalerie, c'està-dire une tête de 1 ,000 chevaux qui poussoient environ 2,000 spahis, qui se retiroient trois cents pas devant eux, et ramenoient souvent les coureurs de l'armée impériale jusque dans les premiers escadrons, à la tête desquels étoit le duc de Lorraine ^ Le marquis
1. Un second récit de cette bataille est relié avec les correspondances de Villars : il diffère peu de celai des « mémoires i. On y lit, à cet endroit : « nos Hongrois les poussoient et étoient repous-
de Villars, pour ne rien perdi^e ni de Faction ni des ordres des généraux, se tenoit aussi près de lui que k discrétion le pouvoit permettre à un volontaire. Ce prince marchoit seul. Après lui suivoit Gaprara, le comte Taaflfe et deux autres des premiers généraux, les autres étant distribués dans les divisions ; car le duc de Lorraine avoit pour maxime de tenir toujours auprès de lui trois ou quatre des principaux généraux qui n'avoient pas de poste dans Tarmée, mais qui, dans des conjonctures importantes, aUoient porter et faire exécuter ses ordres plus décisivement que n'auroient pu faire des aides de camp ; ce que le marquis de Yillars a pratiqué depuis dans les grandes armées qu'il a commandées.
La marche étoît lente ; selon que les bois se trouvoient plus clairs ou plus fourrés, on étendoit cinq ou six bataillons, autant d'escadrons, et on ne perdoit pas l'occasion de se former autant que le terrain le pouvoit permettre.
* Enfin, après une marche d'une journée entière et d'une partie de la nuit, on sortit des bois au point du jour et on découvrit l'armée des Turcs retranchée sur la crête d'une hauteur, ayant sa droite à la Drave, sa gauche au Danube et la ville d'Esseck derrière elle et dans son centre.
Tout le front de la ligne paroissoit bordé de drapeaux et d'étendards, et plus de 1 50 pièces de canon étoient disposées dans les intervalles des troupes; 2,000 spahis ou environ se montroient hors des
Bés, et de temps en temps rapportoient quelques têtes qu'ils jetoient, suivant l'usage, aux pieds de M' de Lorraine, lequel marchoit seul à la tète de tout. »
retranchements, une partie se détachoit de temps en temps pour escarmoucher avec ceux des Impériaux qui s'éloignoient de quelques pas de leur ligne, ce que les généraux empéchoient avec beaucoup de soin.
Le duc de Lorraine s'étendoit avec de grandes précautions et formoit sa ligne peu à peu ; Tinfanterie, couverte de ses chevaux de frise, gagnant terrain et s'étendant le long des bois, quelques escadrons marchant au milieu des bataillons, parmi lesquels étoient mêlées des brigades d'artillerie, pendant que celle des ennemis tiroit continuellement. Enfin, une journée entière, depuis trois heures du matin jusqu'à dix heures du soir, fut employée à se mettre en bataille. On rectifia pendant la nuit tout ce qui pouvoit être défectueux, et il étoit neuf heures du matin avant que l'armée fût en état de marcher aux ennemis.
L'ordre de bataille bien disposé, les généraux s'approchèrent jusques à la portée du mousquet des retranchements pour les reconnoltre. On y fit rentrer à coups de canon tout ce qu'il y avoit de Turcs au dehors, et, après avoir été examinés pendant six ou sept heures, ils furent trouvés inattaquables. Sur-lechamp, la résolution fut prise de se retirer dans le même ordre et avec les mêmes précautions que l'on avoit marché. Conmie la droite avoit eu l'avant-garde, la gauche fit la retraite , et le prince Lbuis de Bade, qui la commandoit sous l'électeur de Bavière , la régla avec beaucoup d'ordre et disposa pour cela vingt bataillons. D'abord, ils étoient sur deux lignes, ensuite la seconde, partagée en deux, fit une manière de bataillon carré dont les deux branches touchoient les bois et fermoient le milieu dans lequel on mit six
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escadrons des plus anciens régiments. Ainsi , à mesure que les deux branches s'enfonçoient dans les bois, la première ligne s'en approchoit en bataille et le front de cette ligne se retrécissoit insensiblement, de sorte que tout rentra sans que les flancs fussent découverts.
Les Turcs, contents de la retraite, ne songèrent point à la troubler; on ne songea point non plus à attaquer le château de Yalpô qu'on avoit laissé investi pendant la marche à Esseck, et l'armée de l'empereur repassa la Drave avec la même facilité qu'elle l'avoit passée, sans que les Turcs fissent aucun mouvement vers la tète des ponts, soit pour l'en empêcher, soit pour attaquer l'arrière-garde, ce qui leur étoit également aisé.
Le marquis de Villars, fort attentif à s'instruire des détails d'une guerre si différente des nôtres, étoit perpétuellement occupé de tout ce qui y avoit rapport, tantôt interrogeant les principaux prisonniers des Turcs, tantôt ceux de l'armée de l'empereur qui avoient été esclaves parmi eux, entre autres le chevalier Sentini, qui avoit servi trois ans un vizir ^ Rien de tout ce qui concerne la guerre ne pouvoit lui être indifférent, et il y a des mémoires de lui très instructifs sur tous les ordres et les différences de troupes des orientaux.
L'armée de l'empereur, ayant repassé la Drave, croyoit la campagne perdue, et elle l' étoit effectivement, si l'ignorance et la témérité des Turcs ne les eussent portés à des mouvements dépourvus de toute
l. D*aprè8 une lettre du 2 juin 1688, c'esC à cette époque seulement que le chevalier Santini, échangé contre des prisonniers turcs, put quitter Belgrade et revenir à Munich.
raison politique, car la paix se traitoit en secret; et le sultan, aussi bien que l'empereur, pressé par tous les avantages que la France avoit pris depuis le commencement de la guerre des Turcs, la désiroient également. Le roi s'étoit emparé de Strasbourg, le doc de Mantoue nous avoit vendu Gazai par un traité commencé en Flandre et continué sur les lieux (ainsi que nous le voyons par les lettres du marquis de Louvois, par celles de Fabbé Morel), ensuite rompu, et puis renoué. On avoit assiégé et pris Luxembourg, la plus importante place des Espagnols pour assurer le commerce de Fempire avec la Flandre; et les Espagnols, hors d'état de se défendre, avoient consenti à tout ce qu'on avoit exigé d'eux. Le roi faisoit fortifier Mont-Royal, Trarbach, Landau, Longwy, Sarrelouis et toutes les places qui nous ouvroient les terres de Fempire, qui sont en deçà du Rhin. Ainsi, Fempire menacé, Fltalie ébranlée par la perte de Gazai, et tous les États voisins de la France intimidés par sa puissance, ne permettoient plus à l'empereur de différer sa paix avec le Turc, et le duc de Lorraine' même, pour excuser les difficultés qu'il avoit apportées à la bataille que l'on gagna quelques jours après, n'hésita pas à dire ensuite au marquis de Yillars, qui avoit insisté plus qu'un autre à la faire donner, que, quand une paix aussi importante étoit prête à se conclure, on ne donnoit pas une bataille pour divertir les volontaires. Les sentiments de ce volontaire pouvoient être comptés pour quelque chose, par le crédit qu'on lui connoissoit sur l'esprit de Félecteur de Bavière.
L'armée impériale demeura quelques jours campée
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auprès de Baraniavar, et pendant ce temps un vizir, qui avoit été pris la campagne précédente, et qui étoit au général Dunewald, Ait retiré par les Turcs, moyennant 40,000 écus, et pour environ 1 0,000 francs de fourrures et de pierreries.
Les Turcs envoyèrent un aga et 1 3 ou 15 spahis pour apporter Fargent, et, pendant que l'on le comptoit, le marquis de Yillars, qui montoit un cheval d'Espagne fort adroit, caracoloit avec cet aga très bien monté et fort adroit aussi. La fin de leur manège finit par des honnêtetés, et, cet aga voyant des pistolets fort be|px qu'avoit le marquis de Yillars, ils lui furent offerts, ce que le général Dunewald n'approuva pas.
Cependant l'armée turque avoit passé la Drave, sur le pont d'Ësseck, ouvrage très magnifique, qui, sur une infinité de pilotis, traversoit la Drave et tous les bras et marais qui l'environnent, depuis Esseck jusqu'à la terre ferme, du côté de Baraniavar. Il étoit si large qu'un bataillon pouvoit y marcher de front, et les Turcs s'en servoient pour mener leurs armées vers Bude, Âlbe-Royale^ et toutes les places qu'ils avoient en avant.
L'armée impériale avoit été obligée d'envoyer, le long de la haute Drave, pour en défendre le passage, tout ce qu'on appelle les nationaux, qui sont les hous-sards^ cravattes et autres troupes légères dont les Impériaux ne faisoient pas grand cas, mais dont l'éloignement donnoit un tel air de supériorité à celles des Turcs, que leur cavalerie insultoit tous les jours