‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 19 sur 130 · Stuhlweisseiiburg · texte numérisé non relu

Stuhlweisseiiburg

l'armée de Tempereur, prenant un très grand nombre de fourrageurs, et tenant leurs gardes de cavalerie à trois cents pas du front de bandière de cette armée, et la légèreté de leurs chevaux donnoit à leurs gens, assez hardis d'ailleurs, un si grand avantage sur les cuirassiers de l'empereur, qu'ils n'osoient se montrer.

La sagesse de nos troupes et l'insolence des Turcs attirèrent enfin la bataille, et le grand vizir, qui s'étoit étendu dans des terrains couverts en deçà de la Drave, se contentant de nous resserrer et de nous prendre un grand nombre de fourrageurs, fut enfin forcé, par l'esprit téméraire et mutin de ses troupes, à se mettre en plaine devant nous.

L'armée ottomane étoit formée en deçà d'Esseck, dans des bois et des prairies qui s'étendent depuis la tète du pont d'Esseck jusqu'à une demi-lieue du pied de la montagne d'Ersans. On ne découvroit de leur armée que quelques tètes de cavalerie, qui se'montroient souvent dans les plaines qui vont à la Drave, vers Siclos et Cinq -Églises, et jamais sans prendre un grand nombre de fourrageurs. L'armée impériale avoit sa gauche appuyée au petit ruisseau, du côté de Baraniavar, et sa droite s'étendoit vers Siclos. Le duc de Lorraine, n'ayant pu attaquer l'armée ottomane, n'avoit plus d'autre objet que de tomber sur Erla, petite forteresse au delà du Danube, entre Segedin et Neaiisel ^ .

Avant que de s'éloigner, il vouloit tirer de Siclos et de Cinq-Églises les garnisons qu'on y avoit établies,

1. La forme adoptée aujourd'hui pour tous ces noms géographiques est Eszek, Siklos, Funfkirchen, Erlau, Szegedin, Neuhaûse! et le mont Harsan.*

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et ensuite les raser, et c'étoit pour cela que, le H' d'août, Farmée impériale s'avança dans la plaine de Siclos, lorsque les Turcs, qui dévoient être plus que contents d'avoir rendu vains, pendant cette campagne, tous les projets et les efforts de leurs ennemis, forcèrent le grand vizir à sortir des bois qu'il avoit occupés en deçà de la Drave, toujours couvert, et se contentant de prendre beaucoup de fourrageurs et de resserrer l'armée des Allemands ; et non seulement, ils le forcèrent à se mettre en plaine devant l'armée impériale, mais même à l'attaquer dans sa marche.

A peine l'aile gauche de cette armée, appuyée à un petit ruisseau, s'en éloignoit-elle pour suivre la droite, qu'on vit sortir de toutes les trouées des bois de grands corps de spahis. Le duc de Lorraine étoit à la tête de la droite, et Tclecteur de Bavière, avec le prince Louis de Bade, commandoit l'aile gauche.

L'électeur de Bavière dit au marquis de Yillars de monter le plus diligemment qu'il pourroit, sur la mon* tagne d'Ersans, pour découvrir les mouvements des Turcs. Mais il n'étoit pas à la moitié qu'il vit tous ces divers corps de spahis s'étendre dans la plaine, soutenir de gros bataillons de janissaires, et ayant leur artillerie disposée dans les intervalles, enfin tous les apprêts d'une bataille certaine. La droite des Turcs s'avançoit même pour envelopper la gauche des Impériaux. Le marquis de Yillars revint à toutes jambes, et dit au général de Piccolomini, qu'il rencontra, et qui commandoit la seconde ligne de cavalerie, de fiaire au plus tôt une potence de sa ligne à la montagne, pour se barrer de oe oôté-là, et, après cet avis, dont Piccolomini profita sur-le-champ, il poussa à

l'électeur et au prince de Bade, et leur annonça qu*ib n'avoient que le temps de former leurs bataillons et leurs escadrons, et qu'ils alloient être attaqués. Tout ce qui étoit en colonne se mit en bataille, l'infanterie plaça ses chevaux de frise, et le prince de Badè, suivi du marquis de Yillars, courut à la seconde ligne de cavalerie. Ils trouvèrent cette potence formée, rt faisant tète aux Turcs qui avoient déjà passé le petit ruisseau où l'aile gauche de l'armée impériale étoit appuyée d'abord, et qui, avec un corps de 7 à 8,000 spahis, vouloient prendre le derrière de l'armée entre la seconde ligne et la montagne. Le prince de Bade fit entrer tous les officiers dans les escadrons, se mit à la tète de cette ligne, et hors de la ligne de quatre ou ' cinq pas, et voulut que le marquis de Yillars demeurât seul à côté de lui.

 peine les Turcs firent-ils quelque léger mouvement, comme pour s'approcher des escadrons impériaux, ils s'arrêtèrent. Un bataillon de janissaires se mit à la gauche de leur cavalerie, sur le bord d'un rideau, tira quelques coups de mousquet, et, ce grand corps, qui n'avoit qu'une simple ligne de cavalerie à enfoncer pour prendre le derrière de l'armée impériale, ne fit pas un pas en avant.

Leur incertitude détermina le prince de Bade à faire avancer quelques pas, et, dans le moment, comme s'ils n'eussent attendu pour se retirer que ce premier mouvement, on vit les spahis et les janissaires se replier. On avançoit à mesure qu'ils s'éloignoient, et, insensiblement, la gauche des Impériaux se remit à ce même ruisseau, où elle étoit appuyée le matin, et l'armée, après avoir chassé, tout ce qui

avoit gagné ses derrières et la débordoit, se forma en bataille, sur une ligne droite, devant larmée des Turcs.

Nous avons cru devoir rapporter ces mouvements, parce qu*ils ne se pratiquent pas dans nos guerres, et qu'on n'est pas accoutumé à voir 8 ou 1 0,000 chevaux, partis ensemble comme des fourrageurs et prendre le derrière d'une armée, mouvement qui, exécuté vivement et avec vigueur, pourroit parfaitement réussir. Sa singularité seule seroit presque un avantage. Revenons à la suite de la bataille. Toute Tannée de l'empereur marcha en avant, et celle des Turcs ne fit autre chose que se retirer.

Il étoit difficile que le désordre ne se mit bientôt dans cette retraite; aussi vit-on, tout d'un coup, les spahis, sans être chargés, s'ébranler et abandonner tous les janissaires > Il est vrai qu'il y eut dans la ligne quelques corps qui les pressèrent vivement; mais celui à la tète duquel marchoient le prince de Bade, les princes Eugène^ etdeCommercy^, le marquis de Yillars, le marquis de Gréquy^ et les autres volontaires, ne s'ébranla que quand on vit fuir la cavalerie turque, et, en un moment, ils se trouvèrent au milieu de ce prodigieux corps de janissaires, qui fuyoit sans terreur^ et s'ils eussent eu parmi eux quelque général, il leur eût été très aisé de tenir ferme dans les

1. Eugène de Savoie, fils du comte de Soissons et d'Olympe Mancini, le célèbre emiemi de la France, né à Paris en 1663, mort à Vienne en 1736.

2. Charles de Lorraine-Harcourt, fils du marquis de Lisiebonne, entré au senrice de l'empereur , tué à Luzzara en 1702 à quarante et un ans.

3. Fr. Joseph, fils aîné du maréchal de Gréquy, très brillant officier, tué à Luzzara en 1702 à quarante ans.

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bois. Il est vraisemblable que le grand vizir n'avoit pas un dessein formé de combattre, car il avoit commencé, à la tète des bois, quelques retranchements qui n'étoient qu'en ligne droite ; encore parut-il qu'ils jetoient la terre devant eux, comme quand on ouvre une tranchée, et que le fossé étoit de leur côté. La cavalerie impériale franchit sans peine ces retranchements, et tua presque tous les janissaires, dont les derniers se défendoient avec beaucoup de valeur. Le marquis de Yillars eut son buffle coupé de deux coups de sabre ; le prince de Gommercy fut blessé d'un coup de lance, que les Turcs appellent copie^y le comte de Sinzendorf y fut tué, Ligneville blessé^, aussi bien que Técuyer du marquis de Yillars. Il y eut peu d'officiers de tués, et cette victoire, la plus complète que les Impériaux aient remportée de toutes ces guerres, leur coûta à peine 4 à 500 lionmies.

Le général Dunewald eut ordre de marcher en diligence, du côté de Darda, pour couper entre le pont d'Esseck et le gros de l'armée des Turcs, mais il se perdit dans les bois.

Les marquis de Yillars et de Gréquy, et le prince de Gourlande^, à la tête de huit ou dix escadrons seule-

i. Mon savant confrère M. Schefer, interrogé au sujet de Pétymologie de ce root, n'a trouvé de rapprochement qu'avec le mot turc copsa c crochet », qui pouvait s'appliquer à une lance à crochet. La lettre autographe de Yillars reproduite à l'appendice porto aussi copie,

2. Charles de Ligni ville ou Ligneville, de la maison illustre appartenant aux c quatre grands chevaux de Lorraine i, était major de cavalerie au service de l'Empire, du régiment de Bassompierre : il mourut de sa blessure, ainsi que cela résulte de la lettre écrite au roi par Yillars le 15 août. Yoy. à l'appendice.

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