‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 24 sur 130 · n y arriva vers le 15 octobre · texte numérisé non relu

n y arriva vers le 15 octobre

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Vieime. Il avoit été préféré au duc de Lorraine, général respectable et consonuné, et devoit la conquête de Belgrade au choix qu'avoit fait de lui Tempereur, qui, par là, devenoit la cause de sa gloire sans la partager ; voilà bien des motifs de reoonnoissance et de réunion. De plus, le prince Clément, son firère, avoit été élu électeur de Cologne, malgré toutes les brigues de Furstembei^, quoique nudtre de Bonn et protégé du roi.

Mais, d'un autre côté, les armées du roi étoient au milieu de l'Empire, et les troupes de l'électeur étoient en Hongrie au milieu de celles de l'empereur. Les électeurs de Saxe et de Brandebourg, les ducs d'Hanovre et de Wirtemberg venoient de faire un traité pour prendre des quartiers en Franconie et en Souabe, et enfermer les Etats de l'électeur. Ainsi, ce prince se voyoit forcé à prendre un parti, sans avoir eu le temps de se préparer à aucun. Agité de toutes les craintes que sa situation lui devoit caus^, il disoit au marquis de Villars : c J'ai les mêmes sentiments dont j'ai assuré le roi à votre départ, mais quel moyen de les suivre ? Le roi m'offense directement dans la per* sonne de mon frère, reconnu électeur par le pape, l'empereur et l'Empire. U attaque tous les États de l'Empire ; je suis électeur. »

Le marquis de Villars lui répondoit : c Le roi fait la guerre, il est vrai, mais c'est uniquement pour assurer la paix, puisque, à cette condition, il offre de rendre tout ce qu'il aura pris ; après quoi Sa Majesté laisse l'empereur en pleine liberté de continuer une guerre qui peut le rendre maître de tous les États du Turc en Europe. Soyez le médiateur de cette paix;

sauvez l'Empire et ajoutez à la gloire que vous venez d'acquérir contre l'empire ottoman celle d'avoir pacifié l'Europe. >

Cependant l'électeur balançoit encore. Ses États enclavés dans ceux des princes unis contre la France ne lui permettoient pas de rien hasarder, lorsqu'il apprit la prise de Philisbourg ^ , et que notre année s'avançoit vers le Danube. Alors une autre crainte le saisit ; il dit même au marquis de Yillars : c Si j'avois mes troupes et que nous puissions les joindre aux vôtres, peut-être ferions-nous peur à ceux qui nous en font. > Sur cela, le marquis de Villarsi pressa le roi de faire marcher les siennes vers Ulm, et entretint toujours en attendant l'incertitude de l'électeur qu'il empêcha le plus longtemps qu'il put de se déclarer. Il fit même plus, car, sur le bruit qui s'étoit répandu à Munich que l'armée du roi s'approchoit d'Ulm, l'électeur ébranlé, ayant dit au marquis de Yillars : c Si mes troupes n'étoient pas en Hongrie où l'empereur me les retient encore, nous occuperions la Souabe et nous empêcherions bien celles de Saxe, de Brandebourg et des Cercles de nous donner la loi.*»

Le marquis de Yillars, qui connut bien que ce sentiment venoit de la crainte que donnoit à l'électeur l'armée du roi, comme avoit déjà fait celle de l'empereur, dépêcha un courrier à Sa Majesté pour déterminer la marche des troupes vers Ulm. Mais le parti étoit déjà pris de s'emparer du Rhin, et Monseigneur s'étoit rendu maître de Manheim, Frankendal, Worms, Spire, Mayence et de toutes les petites places qui sont

i. 29 septembre : les places suivantes furent prises en novembre.

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en deçà de ce fleuve. Ainsi, l'électeur en repos de ce côté, se lia avec l'empereur, et les troupes bavaroises revinrent vers Donavert, précisément dans le temps que le marquis de Feuquières^, avec un parti de 7 à 800 chevaux, faisoit trembler toute la Franconie et envoyoit des détachements jusques aux portes de Nuremberg.

L'électeur, pressé par le comte de Kaunitz, donna ordre à ses troupes de tâcher de couper celles du marquis de Feuquières ; et croyant étonner le marquis de Yillars et lui donner de l'inquiétude, il le lui dit quelques heures après, alléguant les plaintes et les murmures de tous les peuples, de voir 7 à 800 chevaux mettre à contribution tout l'Empire, pendant que 3,000 bavarois les regardoient faire sans s'y opposer. Le marquis de Yillars, sans donner nulle marque d'émotion, répondit, en souriant, à l'électeur : « Les Impériaux ne se mettent pas fort en peine de votre cavalerie. Ils ne demandent qu'à vous faire déclarer. > — c Mais, dit l'électeur, je ne suis pas non plus en peine du péril que 800 chevaux peuvent faire courir à ma cavalerie. > — c Mais ces Messieurs, répliqua hardiment le marquis de Yillars, ne vous ont-ils rien dit de 3,000 chevaux des troupes du roi et d'un détachement de grenadiers qui sont trois Ueues derrière? et croyez- vous nos généraux assez malhabiles pour pousser en avant 800 chevaux sans les faire soutenir

i. Antoine de Pas, marquis de Feuquières, fils et petit-fils de lieutenants généraux, fat fait lieutenant général en 1693; l'expédition aventureuse dont il est ici question dura trente-cinq jours pendant lesquels il courut jusqu'à Dillingen sur le Danube. Il mourut en 1711 à 63 ans. Ses mémoires ont été publiés.

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par quatre fois autant de troupes? > — c Voilà bien ce que j'ai représenté au comte de Kaunitz» i dit aussitôt rélecteur. — € Le comte de Kaunitz, reprit le marquis de Yillars, se soucie fort peu de vos 3,000 chevaux ; il ne veut que vous embarquer, i Ce discours du marquis de Yillars, qu'il avoit fait au hasard, et sans avoir de nouvelles que le marquis de Feuquières fût soutenu, comme en effet il ne l'étoit pas, produisit ce qu'il en avoit attendu. Le contre-ordre fut envoyé aux troupes bavaroises, ce qui sauva celles du roi et retarda la déclaration de l'électeur que les Impériaux pressoient vivement.

Le marquis de Yillars avertit Feuquières et le baron de Montclar, qui commandoient les troupes du roi dans le Wirtemberg, de prendre mieux leurs précautions, et qu'il ne répondoit plus de retenir les Bavarois ; qu'il l'avoit fait une fois par adresse, mais qu'il ne se flattoit pas de réussir de même une seconde*

Cependant l'électeur, quoique engagé avec l'empereur, avoit peine à rompre tout à fait avec le roi, et le prince Louis de Bade fut obligé de revenir lui-même à Munich ; mais il ne laissa pas de lui avouer qu'il n'y étoit venu que pour l'en faire sortir. Le jour de son arrivée, il y eut une fête à Schleissheim et une course de traîneaux. Le marquis de Yillars avoit coutume d'être de toutes ces parties, mais il ne fut pdnt invité à celle-là, et, au retour, il trouva l'électeur un peu embarrassé. Le lendemain, l'un de ses principaux ministres^ vint trouver le marquis de Yillars, et lui dit : que les François mettoient l'Empire à feu et à

i. Le vice-<hancelier comte Leydel (dép. du 5 janvier 1689).

sang ; il n'étoit plus permis à un électeur de ne s'y pas opposar, ni même de garder à sa cour un ministre de France ; que l'électeur le prioit de se retirer, et même dans trois jours, c Vous venez plutôt, lui répliqua le marquis de Yillars, de la part du prince de Bade et des ministres de l'empereur, auxquels vous avez toujours été dévoué, que de celle de votre maître. J'aurai l'honneur de le voir, et j'ai peine à croire qu'il vous avoue de votre commission, i Jusque-là, les ministres de Bavière, par l'amitié que leur maître avoit pour le marquis de Yiilars, lui marquoient une grande considération, et celui-ci même trembloit en hii parlant. Il retourna promptement vers l'électeur, le marquis de Yiilars y vint en même temps, et fit si bien qu'il arriva le premier.

L'électeur, étonné de le voir, et craignant une conversation assez embarrassante, passa sur-le-champ dans un cabinet, mais le marquis de Yiilars l'y suivit, en ferma la porte sur lui et demeura seul avec l'électeur.

Ce prince ne savoit presque où se mettre, car il y a une sorte de timidité, qui n'a rien à démêler avec le courage, et contre laquelle toute la valeur possible se trouve en défaut. Le marquis de Yiilars le remarqua, et lui dit : € Hé bien ! Monseigneur, vous voilà donc entièrement subjugué par les Impériaux et lié plus que jamais par des chaînes que vous m'avez fait l'honneur de me dire fort souvent être bien pesantes? L'électeur votre père vous avoit laissé 1 5 ou 1 6 millions d'argent comptant ; vous les avez consumés et vous en devez presque autant, mais l'empereur va vous donner moyen d'acquitter vos dettes. Il est inu-

tlle de vous retracer tous les avantages que Votre Altesse électorale avoit si bien reconnus elle-même, et qui Tavoient portée à donner au roi, et par ses lettres à Sa Majesté, et par celles à M"'^ la Dauphine, des paroles bien positives de ne se détacher jamais de ses intérêts. Je ne vous ai pas demandé de vous déclarer contre l'empereur, mais cette neutralité, qui avoit été si utile à la maison de Bavière, comment ne la gardezvous pas du moins jusqu'à ce que vous ayez parfai-^ tement reconnu qu'elle vous seroit onéreuse ^ ? i

[L'électeur fît beaucoup d'honnêtetés au marquis de Yillars et ajouta que c l'Empire étoit déclaré. » Le marquis de Yillars répondit qu'il ne l'étoit point et qu'il ne pouvoit imaginer que l'électeur eût fait réflexion sur la conduite qu'il tenoit : que pour lui, il en étoit touché comme la chose le méritoit, qu'il supplioit Son Altesse de faire une réprimande à son chancelier, et qu'il espéroit qu'il le désavoueroit d'une conduite aussi extraordinaire que celle qu'il avoit eue avec lui.

L'électeur avoit bien écouté le marquis de Yillars, ne répondant rien, sortit de son cabinet, et, monté sur le siège d'un cocher, alla courre les rues avec ses courtisans derrière le carrosse.]

Le marquis de Yillars partit de Munich en traîneau sur la neige , et joignit à huit lieues de là le comte

1. Il est évident qu'il doit y avoir ici une lacune dans le manuscrit : le copiste aura sauté tout un passage. L'éditeur de 1734 a cru pouvoir ajouter quelques lignes de sa composition. La correspondance de Yillars permet de rétablir un texte plus authentique. Tout le paragraphe entre crochets est textuellement emprunté à une dépêche du 5 janvier 1689. Yoy. à Tappendice.

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de Luzignan, qui revenoit de Vienne, où il avoit été envoyé du roi auprès de Tempereur. Il avoit un garde de Tempereur, outre tous les passeports nécessaires. Le marquis de Yillars, avec les mêmes passeports, avoit un trompette de Télecteur. Un très grand nombre de personnes les suivoient, et en comptant leurs domestiques, ils avoient avec eux plus de trois cents personnes.

Les troupes que le roi avoit envoyées dans la Souabe se retiroient aussi alors. Plusieurs partis avoient tiré des contributions militaires et brûlé des villages bien avant dans les terres de l'Empire, et la fureur étoit dans les esprits de tous les peuples, au travers desquels il falloit passer. Le marquis de Yillars fut d'avis d'éviter les grandes villes où personne ne peut répondre d'une populace en furie, et même assez autorisée à des violences par les désordres que les François y avoient commis et que le bruit public grossissoit encore. Il crut qu'il valoit mieux ne loger que dans des villages où ils seroient toujours les plus forts, et où on ne pouvoit leur faire d'insulte, à moins qu'on n'envoyât des troupes ou qu'on n'ameutât les peuples ; mais les passeports, le garde et le trompette que lui et le comte de Luzignan avoient de l'empereur et de l'électeur, ne lui permettoient pas d'appréhender que les commandants des ennemis osassent violer envers eux le droit des gens. Ils marchèrent ainsi jusques à Bregens, où ils arrivèrent à deux heures de l'après-midi. Le marquis de Yillars vouloit absolument passer le Rhin le même jour et gagner la Suisse. Ils étoient même avertis qu'un officier du duc de Wirtemberg, qui les avoit joints en poste, étoit allé parler

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au commandant de Bregens, et tout les engagent à se mettre au plus tôt en sûreté. D'ailleurs, rien ne les en empéchoit. Le gouverneur de Bregens ne pouvait faire sortir de son château que 20 hommes. U n*y avoit pas dans ce village 1 5 habitants qui eussent des armes, et le comte de Luzignan et le marquis de Villars avoient plus de 300 honunes ; mais le comte de Luzignan s'obstina tellement à rester, que le marquis de Yillars, après une assez forte opposition de sa part, y consentit.

Sur les quatre heures du soir, le marquis de Yillars, regardant par les fenêtres, vit venir des villages voisins des gens armés, entendit battre dans la campagne de méchants tambours de paysans, et en moins de deux heures six ou sept cents paysans armés s'étoient rassemblés dans le village de Bregens. Alors le commandant du château, qui se vit le plus fort, envoya demander les passeports pour les examiner. Ils étoient très bons, et le soir il chercha querelle : ses officiers dirent qu'il vouloit contrôler toute la troupe et savoir les noms de tous ceux qui se retiroient.

On étoit à table lorsque des soldats armés entrèrent d'un air insolent dans le lieu où l'on mangeoit. Le marquis de Yillars dit alors en riant au comte de Luzignan : c Nous conunençons à voir la dignité des ambassadeurs un peu attaquée. Dieu nous garde de pis. » Au point du jour, comme on préparoit les dievaux pour partir, ces soldats les firent rentrer dans l'écurie. Le marquis de Yillars, se voyant arrêté, envoya, avec son secrétaire, le marquis de Ghassonville, jeune françois qui avoit été page de l'électeur de Bavière, au conunandant de Bregens, lui représenter

que c'étoit marquer un mépris visible aux ambassadeurs que d'arrêter un ministre qui se retiroit de la cour avec un trompette et de bons passeports de ce prince. En même temps, il ordonna de ne pas épai^ gner l'argent au secrétaire du commandant et à ses domestiques, moyennant quoi ceux qu'il avoit envoyés rapportèrent à neuf heures du matin un ordre du conmiandant de laisser partir le marquis de Yillars avec toute sa suite. Mais le comte de Luzignan et tous ses gens furent arrêtés, et il fut retenu huit mois prisonnier dans un château en TyroK

Le marquis de Yillars, échappé pour ainsi dire des prisons de l'empereur et dans un conmiencement de guerre, quelle circonstance pour lui ! se trouvoit trop heureux. Il passa dans le moment sur les terres des Suisses, arriva à Saint-Gall sur les cinq heures du soir, et se préparoit à réparer par une bonne nuit toutes les mauvaises qu'il avoit passées depuis son départ de Munich lorsque les magistrats arrivèrent pour le complimenter. La harangue reçue sembloit lui répondre de son sommeil, mais ces messieurs s'assirent et lièrent conversation. Quelque temps après on vint lui dire qu'il venoit de tous côtés des provisions pour le plus magnifique repas. Il eut beau leur représenter sa lassitude extrême, l'accablement où le mettoit un très grand besoin de dormir et les supplier de le dispenser du repas qu'ils faisoient préparer; tout fut inutile ; sa prière ne fut pas seulement écoutée, et le plus grand repas qu'on puisse imaginer fut servi à minuit. On y voyoit une quantité prodigieuse de faisans, de chapons de Milan aux becs dorés, toutes les confitures de Gênes ; ces messieurs étoient

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en train de ne rien épargner. Une multitude innonnbrable de peuple entra, et les magistrats distribuèrent à leurs parents et amis tout ce qui étoit sur la table. Enfin, à trois heures après minuit ils se retirèrent, et le marquis de Yillars n'entendit plus parler que de l'hôte, qui lui présenta une grande feuille et lui fit payer excessivement cher le repas que les magistrats venoient de donner à leurs familles et à leurs amis.

Il partit de Saint-Gall fort peu content de sa nuit, et traversa la Suisse à grands frais, car tout msuique dans ce pays-là. De plus, la licence des peuples y est sans bornes, et souvent on est accosté de paysans qui viennent demander pour boire d'un air à ne laisser guère aux gens le mérite de leur libéralité. Le marquis de Yillars, qui vouloit aller coucher à Huningue, chez le marquis de Puysieux, fit toute k diligence possible, et malgré cela ne put arriver aux portes de Basie que précisément dans l'instant qu'on les fermoit.

Le marquis de Yillars avoit envoyé devant pour trouver les portes de Basle ouvertes, mais ou la malhabileté de celui qui étoit chargé de cette conunissi<m, ou l'esprit difficile des Suisses pensa coûter la vie au marquis de Yillars. La nuit étoit noire, il faisoit un temps horrible; c'étoit le 10* de janvier. Ses gens s'impatientant de ce que l'on n'ouvroit pas les portes se prirent de paroles avec les sentinelles suisses qui étoient sur le rempart. Le marquis de Yillars, voulant s'avancer pour les faire taire, se trouva tout d'un coup en l'air et tomba dans le fossé de la place revêtu et fort profond. La chute fut très dangereuse. 11 voulut répondre à ceux de ses gens qui crioient ; il lui fut

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impossible de proférer une parole. Ils le crurent mort, et lui-même craignit d'avoir Testomac crevé. Une demi-heure après il parla et répondit à ceux qui n'espéroient plus qu'il fttt encore en vie.

Heureusement pour lui il avoit changé de bottes à la dlnée, et au lieu de celles de Hongrie qu'il portoit ordinairement, le grand froid Favoit obligé à prendre de grosses bottes de chasse avec plusieurs paires de bas. Il avoit, outre cela, une robe fourrée et un manteau par dessus. Comme il tomba droit sur ses pieds, ses bottes l'empêchèrent de se rompre les jambes. Il voulut se relever dans le fossé, mais il sentit de si violentes douleurs qu'il retomba. Enfin, on prit la corde avec laquelle on fait passer les lettres, et deux honunes s'étant laissés couler dans le fossé l'attachèrent par-dessous les bras pour le tirer du fossé. Mais en le tirant, la corde où l'on n'avoit fait qu'un nœud coulant l'étouffoit si bien qu'il crioit que l'on le laissât retomber, lorsque ceux qui étoient au haut du fossé se baissant le prirent par un bras et achevèrent de le retirer. On le mit à couvert dans une guérite, et à force d'eau-de-vie on l'empèchoit de s'évanouir de douleur; et après avoir été six heures dans cet état sans pouvoir faire ouvrir les portes, on l'étendit sur deux ais et on le porta dans un cabaret nonmié le Sauvage dans la ville.

Les médecins et chirurgiens s'y trouvèrent en grand nombre. On l'étendit sur une table pour voir s'il n'avoit rien de rompu. Les meurtrissures étoient fort grandes, mais il ne se trouva pas de fractures. On le porta dans un bateau à Huningue, chez le marquis de Puysieux, gouverneur, où la fièvre le retint huit jouro, i 8

et étant encore très faible, on le mit sur deux vedelins joints ensemble pour descendre le Rhin à Straabourg. Il fut obligé de s'y reposer trois ou quatre jours, et s'en alla en poste à Metz, où le marquis de BoufHers, qui conmiandoit sur ces frontières, le retint encore. Il fut obligé d'y faire quelques remèdes, ayant toujours des ressentiments de fièvre. Enfin il se raidit auprès du roi, qui lui fit l'honneur de lui dire qu'il avoit trop bonne opinion de l'étoile du marquis de Yillars pour croire qu'il eût pu périr d'une chute dans les fossés de Basie. Il fut destiné à commander la cavalerie dans l'armée de Flandre, dont le maréchal d'Humières^ étoit nonuné général, le maréchal de Luxembourg n'étant pas encore bien revenu des mauvaises impressions qui étoient demeurées dans l'esprit du roi par l'affaire qui lavoit fait mettre à la Bastille. Ce général, dont le caractère et l'esprit ont brillé à la tête des armées, et qui a gagné plusieurs batailles, avoit été arrêté par des cabales de cour, mis à la Bastille, gardé très étroitement et interrogé comme criminel sur plusieurs faits.

Ce qui y avoit donné le premier lieu étoit un écrit signé de lui, par lequel il donnoit pouvoir à des misérables qui promettoient de faire voir le diable, de faire des conjurations en son nom. On a dit que cette signature avoit été escamotée au maréchal de Luxembourg et, à la vérité, on a peine à comprendre qu'un homme à la tête des armées, peut s'amuser à de vaines superstitions, plus capables de surprendre des

1. Louis de Grevant, marquis puis duc d'Humières, maréchal de France en 1668, mort en i 694.

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esprits faibles de femmes. Mais cependant Ton ne peut nier que le maréchal de Luxembourg n'eût donné quelque lieu à lui croire ces faiblesses. Il étoit ennemi déclaré du marquis de Louvois, lequel Tavoit mêlé dans les affaires qui firent sortir la comtesse de Soissons du royaume, aussi bien que la duchesse de Bouillon, la marquise d'Alluye et plusieurs autres. On vouloit les amuser de poison et de sortilèges. Une fenune, nonunée la Voisin, fameuse par plusieurs sortilèges, fut arrêtée. M. de Luxembourg et toutes ces dames avoient été chez elle. L'on prétend même que le duc de Nevera avoit fait voir quelques années auparavant à sa sœur le comte de Soissons mourant. Enfin on créa une diambre de justice, et sur ces bruits de poison l'on ne pouvoit qu'approuver la plus grande sévérité, pour ne laisser pas établir en France des crimes qui n'y étoient guère connus. L'on fit arrêter à Liège cette cruelle Brainvilliers, qui avoit fait périr une partie de sa famille; enfin, quelques vérités et beaucoup de mensonges enveloppèrent plusieurs innocents avec un très petit nombre de coupables.

Après cette digression sur les raisons qui avoient éloigné le maréchal de Luxembourg (sans difficulté le plus capable du commandement des armées), nous dirons que celle de Flandre fut destinée au maréchal d'Humières, homme certainement d'un grand courage, de beaucoup d'esprit dans la conversation, d'un commerce agréable, mais qui avoit été plus occupé du métier de courtisan que des soins d'apprendre la guerre. Aussi n'étoit-il pas de la force des premiers généraux, et quelques fautes qu'il fit pendant la campagne furent beaucoup relevées par ses ennemis. Sous

les ordres du général Waldeck [Farinée ennemie] s'assembla derrière Mons, et les divers mouvements regardoient plutôt les subsistances qu'aucun dessein d'actions ; cependant les ennemis passèrent la Sambre, et le maréchal d'Humières s'approcha d'eux, ce qui donna occasion à l'affaire de Yalcour. Nous reprendrons la suite de cette campagne après avoir dit un mot des caractères des généraux de ce temps-là.

Nous avons parlé des raisons qui avoient éloigné le maréchal de Luxembourg du commandement des armées : le maréchal de Schomberg, estimé capable de les commander, étoit sorti du royaume par les raisons de la religion réformée, dont le roi ne vouloit plus souffrir aucun exercice dans ses États. D'ailleurs, à la destruction de leurs temples, à la révocation de l'édit de Nantes, on avoit joint des persécutions qui firent sortir un très grand nombre de familles, plaie qui saignera longtemps dans l'État pour l'avoir, affoibU d'une infinité de sujets, parmi lesquels plusieurs étoient recommandables par leur fidélité, leurs richesses et leur industrie qu'ils ont portées dans les pays étrangers au très grand préjudice de la France^.

Le maréchal de Schomberg alla d'abord en Portugal, ensuite en Brandebourg, de là il se donna au service du roi Guillaume et fut tué au passage de la Boyne ea Irlande. Le maréchal de Luxembourg, brouillé à la

i . Il est intéressant de trouver cette appréciation sévère et éclairée des désastreux effets de la révocation do Tédit de Nantes sons la plume d'un contemporain, appartenant à la clientèle de M"* de Maintenon. Yillars avait un esprit ouvert et tolérant, qui répugnait aux moyens violents; c'est par ces qualités qu'il mit finaaz longues luttes religieuses du Languedoc.

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cour, mais surtout avec le marquis de Louvois, qui avoit le plus contribué à sa disgrâce, ne fut pas employé.

L'armée de Flandre fut destinée au maréchal d'Humières, celle d'Allemagne au maréchal de Duras. Le maréchal de Bellefonds, plus capable, mais de tout temps ennemi de Louvois, voyant les principales armées destinées, alla trouver ce ministre et lui déclara qu'il désiroit de ne pas servir. Il fut écouté avec plaisir; on envoya le maréchal de Noailles en Roussillon, et le maréchal de Lorges, sans grande nécessité et sans troupes, en Guyenne.

Pour dire donc quelque chose des divers caractères de ces généraux : le maréchal de Luxembourg, sans contredit le plus capable et distingué par un grand nombre d'actions très heureuses, avec beaucoup d'esprit et de courage, n'avoit pas toute l'application indispensablement nécessaire à la conduite d'affaires aussi importantes que celle de mener des armées. Il avoit le coup d'oeil excellent dans une action, jugeoit parfaitement des mouvements d'un ennemi et ordon- Doit avec justesse, précision et promptitude ce que dévoient faire ses troupes. Ces qualités, excellentes en lui, ont brillé dans plusieurs actions, mais comme les projets de guerre l'occupoient médiocrement, on prétendoit que l'utilité que l'on pouvoit retirer d'un grand succès ne lui donnoit pas une assez vive attention. Ces grandes qualités et ces défauts ont paru dans presque toutes les occasions où il a commandé.

Le maréchal de Schomberg s'étoit fort distingué dans les guerres de Portugal ; nous ne l'avons vu dans celles de France que dans un âge fort avancé ; ainsi

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il peut être que les années avoient ajouté à une leiH teur qui lui paroissoit naturelle. Il étoit homme de bon sens, ferme, opiniâtre dans ses résolutions, sévère dans le commandement, sa prudence parut outrée dans les conseils qu'il donna de ne pas attaquer le prince d'Orange près de Valenciennes, et dans son inaction lorsque le prince d'Orange se retirait devant lui abandonnant le siège de Mastrict ^ .

Le maréchal de Bellefonds a si peu servi que Ton ne peut parler de ses talents pour la guerre. Il avoit été distingué dans les emplois de lieutenant général. On ne pouvoit lui disputer beaucoup d'esprit ; il avoit du courage, parloit fort bien de guerre, mais présumant de la faveur et des bontés de son maître, il méprisa les ministres, qui le perdirent de concert, et il leur en donna plusieurs occasions dont ils profitèrent avidement.

Le marquis de Yillars n'a jamais vu servir ni commander le maréchal de Duras. Lui et le maréchal de Lorges^, son frère, étoient neveux de M. de Turenne, lequel avoit toujours été fort occupé des avantages de sa famille. Il n'oublia rien pour leur procurer tous ceux qu'ils pouvoient espérer, et ses deux frères furent revêtus de toutes les plus grandes diarges, honneurs et dignités, sans avoir rendu des services qui parussent exiger de si grandes récompenses. Le maréchal de Lorges, étant subalterne, avoit grande réputation de courage. Après la mort de M. de Turenne

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