Gagnée le 29 juillet par le maréchal de Luxembourg
de Sa Majesté et au général étoit bien propre à nous donner quelques regrets sur notre inaction ; mais on étoit déterminé à ne rien faire, et de tels regrets ne la changèrent point.
On vit, sous l'autorité de monseigneur le dauphin, et sous les yeux de trois maréchaux de France, le plus grand désordre et le plus licencieux libertinage qui ait jamais été. Toute l'armée étoit en maraude, brûlant les villages et les petites villes : un nombre considérable de soldats restoient enterrés dans les ruines de Tincendie, et les autres dans des caves remplies de vin. Les punitions étoient cependant fréquentes, et il arriva quelquefois de faire pendre jusqu'à vingt soldats dans un jour. Mais lorsque le général n'établit pas une sévère discipline dès les premiers jours, les plus grands exemples deviennent mutiles dans la suite.
La gendarmerie suivit Monseigneur et eut ordre de marcher en toute diligence en Italie pour fortifier Tannée du maréchal de Gatinat, qu'elle joignit deux jours avant la bataille de la Marsaiile^.
Cependant l'armée du roi se plaça dans les environs de Brisach, en attendant les ordres pour la séparation. Le marquis de Yillars demanda une permission d'aller pour quinze jours en Dauphiné remercier un de ses parents qui lui avoit fait une donation de tout son bien. Cette permission demandée au ministre de la guerre, en exposant que c'étoit afin de se rendre plus tôt au conunandement qu'il plairoit à Sa Majesté de destiner au marquis de Yillars pendant l'hiver, noiar-
i. Gagnée le 4 octobre 1693 par Gatiaat sur le duc de Savoie. I 11
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quoit en lui une espérance, un désir, une œrtitude même d'être employé durant Thiver, comme les années précédentes.
Le marquis de Barbezieux haïssoit le marquis de Villars, et vouloit servir le comte de Montrevel^, fort ami d'une maison où ce ministre de la guerre étoit fort amoureux. Il forma donc le dessein de perdre le marquis de Villars ; et, pour cela, s'adressant à son père à Fontainebleau, où étoit la cour, deux jours avant que le roi fit les destinations pour l'hiver, il lui dit : c CSomc ment peut faire votre fils? On le promène tous les c ans de Flandre en Allemagne avec tout son éqoic page : a-t-il de quoi le nourrir dans les cabarets ? Il c n'a point de gouvernement ; il lui est impossible de c servir de cette manière-là. > Le père du marquis de Villars ne fit que convenir de ce discours, que M. de Barbezieux rapporta sur-le-champ très malicieuse* ment au roi, comme si dans le fond le marquis de Villars eût refusé de servir, à moins qu'on ne lui donnât un gouvernement. L'on ne gagnoit pas le roi par de telles manières ; le commandement de Flandre fut ôté au marquis de Villars et donné au comte de Montrevel. La liste des généraux employés pendant l'hiver parut le jour d'après. Le père du marquis de Villars, qui n'y vit point le nom de son fils, reconnut aussitôt la perfidie du ministre, et alla parler au roi, qui lui répondit très sèchement qu'il avoit plus d'o^ ficiers généraux qu'il n'en pouvoit employer.
Heureusement pour le marquis de Villars, son père
1. Nic.-Aug. de la Baume, comte de Montrevel, était alors lieutenant général; il fut fait maréchal de France en 1703 et mourut en 1716, à 70 ans.
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reçut une lettre de lui le jour même, par laquelle il lui mandoit qu'espérant bien que le roi lui feroit Thonneur de l'employer comme les hivers précédents, il avoit demandé un congé au marquis de Barbezieux pour prendre le temps des quartiers de fourrage et pouvoir se rendre en Flandre où il comptoit servir dans les premiers jours de novembre. Le père du marquis de Villars pria Niel, premier valet de chambre du roiy de faire en sorte que Sa Majesté jetât les yeux sur cette lettre : en même temps il lui rapporta le discours que lui avoit tenu le marquis de Barbezieux, la réponse qu'il lui avoit faite, et dont ce ministre s'étoit servi comme si le père de Villars l'avoit tenue de son fils même. Le sieur Niel, très homme d'honneur, et qui vit clairement le manège du marquis de Barbezieux, suivit les sentiments de vertu qui lui étoient naturels , et fît lire la lettre du marquis de Villars à Sa Majesté. Le roi la vit avec satisfaction, et dès le jour d'après déclara au marquis de Barbezieux qu'il donnoit le gouvernement de Fribourg et du Brisgau au marquis de Villars. Il est aisé de s'imaginer combien le ministre fut surpris de voir tomber une grâce considérable sur un honmie qu'il se réjouissoit d'avoir perdu. Le jour suivant, le roi dit encore à Barbezieux : c Je ne veux pas que Villars soit inutile : c envoyez-lui un courrier en Dauphiné, où je sais qu'il c est, et mandez-lui qu'il se rende dans mon armée c d'Italie. >
n faut raconter de suite tout ce qui se passa sur le sujet du marquis de Villars. Jamais le ministre ne put consentir à lui mander, même par le courrier qu'il lui dépèchoît pour le faire passer en Italie, que le roi lui
avoit donné un gouvernement. Ainsi le marquis de Villars n'en apprenoit point la nouvelle par le ministre de la guerre, organe naturel des volontés du roi, il doutoit encore de ce que son père lui avoit mandé, et n'osoit remercier Sa Majesté. Cependant toute la oour lui faisant des complimens, il adressa à son père une lettre pour le roi, mais il n'en reçut jamais un mot par le marquis de Barbezieux.
La campagne finit en Italie plus tôt que le roi ne Tavoit espéré ; et pensant toujours avec bonté à Villars, qu'il ne vouloit pas laiisser inutile pendant Thiver, il ordonna à Barbezieux de lui mander d'aller visiter toute la cavalerie depuis la Savoie jusqu'en Flandre, suivant par la Comté, par l'Alsace et par la Lorraine.
Barbezieux ne lui envoya paâ cet ordre : ainsi le marquis de Villars revint à la cour, où son p^^, informé des ordres qu'il devoit avoir reçus, ne s'attendoit pas de le voir arriver. € Que venez-vous faire ici, c lui dit-il? Le roi vous a destiné pour aller voir la < cavalerie. > Le marquis de Villars lui répondit tout naturellement que, n'ayant ouï parler de rien, il revenoit avec plaisir passer l'hiver à Paris. Son père reconnut à ce discours une suite de la malignité du ministre, qui, après avoir gardé le silence sur le gouvernement liccordé à son fils, lui avoit encore caché l'ordre de visiter la cavalerie. Il conseilla donc au marquis de Villars de commencer par s'en expliquer au roi. Il lui parla en effet, et dit à Sa Majesté que, qudque impatience qu'il eût de venir la remercier lui-même des grâces dont elle l'avoit comblé, surtout des deux ordres différens pour ne le pas laisser inutile à son service, bonheur qu'il préféroit à tout, l'impatience
aurait cédé à son devoir en suivant les ordres de voir la cavalerie, s'il les avoit reçus. Le roi lui répondit avec bonté qu'un petit voyage ne dérangeroit rien. € Non, Sire, lui répondit Villars, je n'ai point reçu € l'ordre; il m'arrivera, et je ne l'ouvrirai qu'en préc sence de témoins. > Le jour d'après, Yillars étant dans la salle des gardes du corps avec le vieux duc d'Âumont et M. de Vauban, un de ses gens apporta une lettre de M. de Barbezieux. Dans le moment il prit ces messieurs à témoin, les pria de bien examiner si la lettre avoit été ouverte, ils en trouvèrent les cachets bien entiers ; ensuite il l'ouvrit devant eux, et y trouva l'ordre du roi pour aller voir la cavalerie pendant l'hiver. Yillars entra dans le cabinet du roi, prit la Uberté de lui montrer la lettre et lui dire en présence de qui il l'avoit ouverte. Le roi lui dit : Mais croyez-vous que ces gens-là (en parlant du marquis de Barbezieux) puissent perdre un homme que je connois comme vous? — Sire, répondit Villars, ces gens-là avoient bien avancé ce dessein, puisqu'ils m'avoient ôté du service ; et je prendrai la liberté de dire à Votre Majesté qu'un lieutenant général de ses armées, quelque zèle et quelque ardeur qu'il ait pour son service, n'ayant l'honneur de lui parler qu'une ou deux fois par an, est en grand péril quand ce ministre qui vous parle tous les jours a entrepris de le perdre. > II est temps de revenir à ce qui se passa durant le peu de jours que le marquis de Villars fut en Italie. Nous avons voulu conter de suite l'aventuro de cour, qui n'a pas été la seule de cette nature que Villars ait eue à essuyer pendant sa vie.
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Après l'heureux succès de la bataille de la HarsaiUe, le roi vouloit le siège de Goui, et que son armée hivernât au delà des monts. Le maréchal de Gatinat trouvoit ce projet impossible, et envoya Larrey^, lieutenant général, à la cour, pour en faire connoltre les obstacles. Le roi persista néanmoins, et fit partir Ghamlay^, honmie de confiance, pour examiner luimême si toutes les difficultés qu'apportoit le marédial de Gatinat étoient bien fondées. Ghamlay pensa comme le maréchal , et le marquis de Villars trouva en arrivant la résolution prise de repasser les monts. Cependant, pour sa propre satisfaction, et pour occuper utilement son loisir, il alla se promener dans le pays, et voir les villes de Fossano, Savigliano, Raconigi, Saluées et autres lieux. Le pays étoit plein de fourrage et de grains ; Tarmée des ennemis étoit dissipée ; on avoit ravitaillé Pignerol d'un côté, grosse place d'armes au delà des monts , très propre à soutenir des tètes avancées de quartiers d'hiver, Suse d'une autre part, et toute la vallée. Le sentiment du marquis de Villars étoit de pousser des contributions bien avant dans les
1. Louis de Lenet, marquis de Larrey ou Larré, lieutenant général, était l'un des huit directeurs généraux, nommés aux armées, d'après le système inauguré par Louvois, et qui fut d violemment attaqué par 8aint-Simon. Il mourut peu après (1698), à l'âge de 50 ans. A propos de cette création, Saint-Simon raconte que Villars, dont la charge de commissaire général de la cavalerie se trouvait amoindrie, adressa des représentations au roi et se fit moquer de lui.
2. Ghamlay, dont Saint-Simon (I, 102. XII, 36) a fait le por» trait, c était de tout temps l'homme de confiance du roi pour les « affaires de la guerre ; • aussi modeste que capable, il refusa le ministère de la guerre après la mort de Louvois ; le roi lui donna la grand-croix de Saint-Louis.
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pays ouverts; mais le général pensoit autrement. Le parti étoit déjà pris, et les représentations de Villars, qui n'auroient pu qu'aigrir très inutilement le général, furent très modérées.
Il y eut de grands désordres conunis encore par les troupes : plusieurs petites villes furent brûlées. Celle de Revel, dans laquelle il y avoit une abbaye de cinquante filles des meilleures maisons du Piémont, essuya toutes les horreurs du libertinage et de Tinsolence du soldat. Après ces honteuses expéditions, et après avoir ruiné un pays dont on pouvoit faire un meilleur usage, l'armée repassa les monts, et le marquis de Villars revint à la cour.
En repassant par Vienne, il trouva son oncle l'ai^ chevèque ^ assez mal : cependant les médecins l'ayant assuré que la maladie étoit sans péril, il continua sa route. Ce bon oncle aimoit uniquement Villars; mais dans les derniers momens, pressé de faire son testament, on ne put tirer de lui que ces paroles : c Je c donne tout à mon neveu. > Villars n'étoit pas le seul : ainsi la succession lui échappa tout entière, et il étoit dit qu'il se devroit sa fortune à lui seul.
Le séjour du marquis de Villars à la cour ne fut que de quinze jours, et il lui fallut éprouver de la part du marquis de Barbezieux de nouvelles marques d'aversion. Sur le prétexte que le roi avoit destiné trop de provinces au marquis de Villars pour y pouvoir visiter durant l'hiver la cavalerie qui y étoit répandue, il proposa le comte de Marsin^ pour parta-
1. Henri de Villars, frhred'Orondate, le dernier des cinq archevêques de Vienne du nom de Villars.