‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 43 sur 130 · Loo, château dans la Gueldre, à trois lieues de Daventer · texte numérisé non relu

Loo, château dans la Gueldre, à trois lieues de Daventer

236 MÉMOIRES DE VILIARS. [1699

vérité et qu'il ne oonsentiroit jamais au démembrement de la monarchie d'Espagne.

L'ambassadeur n^ faisoit aucun mystère au.marquis de Yillars de ce qui se passoit entre l'empereur et lui, ni même de ce qu'il apprenoit d'Espagne. Il lui dit que le désordre étoit si grand dans le conseil du roi son maître qu'il n'y avoit personne sur qui l'on pût compter : qu'il savoit que la plupart connoissoient que la monarchie ne pourroit demeurer entière que par le consentement du roi de France et que Sa Majesté n'y oonsentiroit point, à moins que ce ne fût pour un de ses petits-fils ; qu'ils en désiroient véritablement un pour roi : qu'ils savoient bien que, quand ce prince seroit leur maître, sa tendresse pour ses frères ne le porteroit pas à partager ses États : que, si Dieu avoit disposé du roi d'Espagne, dans les derniers temps où toute la nation étoit irritée de la liberté que prennent des puissances étrangères de vouloir les partager, il ne doutoit pas qu'ils n'eussent appelé un prince françois : mais que, pour le proposer au roi d'Espagne, il ne connoissoit personne assez hardi pour cela, encore moins pour se mettre à la tète d'un parti : que cependant le comte d'Aguilar^ avoit dit que le plus grand malheur qu'ils pourroient craindre seroit sa perte, surtout si elle arrivoit avant que Dieu voulût lui donner quelque succession : mais que si Dieu les vouloit châtier d'un tel fléau, ils ne voyoient d'espérance de

i . Le comte d'Aguilar était l'un des partisans les plus actifs de la reine d'Espagne, et comme tel soutenait la cause de Tarchidac; mais il était avant tout patriote et dévoué à rintëgrité de la monarchie, de sorte que le propos que lui prête Tambassadeur n'est pas invraisemblable.

1699] MÉMOIRES DE YILLÂRt. %f7

conserver ses États sous un même maître et sa mMàrcliie entière que par un fils de Monseigneur le dauphin. L'ambassadeur dit que ce comte d'Aguilar avoit plus de hardiesse, mais aussi moins de crédit que^Iés aatreU; que pour lui, il étoit rebuté d'écrire à des ministres sans attention et sans pouvoir ; que l'on ne connoisdiM plus l'autorité du roi qu'à voir partir de temps en temps un petit billet qui chassoit tantôt l'un, tantôt l'autre, souvent sans raison, et jamais avec espérance qu'un ôté, un meilleur lui succédât; qu'enfin il étoit sur le point de demander son congé; s'il l'obtenoit, il se retireroit par la France pour ne pas mourir sans voir le plus grand roi qui ait jamais été, ensuite rendre compte de ses commissions et passer le reste de sa vie à servir uniquement Dieu, puisqu'il ne dépend plus de lui de servir son maître ni sa patrie. Il avoit hasardé sa fortune par des mémoires et par des discours hardis : le roi d'Espagne lui avoit montré aa bonté en les écoutant et son indolence en ne les suivant pas. Au milieu de son dépit, il poussa très vivement le sieur Hop sur une entreprise, disoit-il, aussi injuste et aussi surprenante que celle de partager la monarchie d'un roi d'Espagne vivant.

L'empereur protestoit qu'il n'entroit en rien avec ces puissances : cependant, après 'toutes les ouvertures faites par les comtes d'Harrach, de Kinsky et de Kaunitz, on gardoit le silence avec le marquis de Villars; ce qui persuadoit, ou que la cour de Vienne attendoit des traitements plus favorables des puissances qui avoient traité le partage, ou que le roi approuvoit ce qui se passoit en Hollande.

L'ambassadeur d'Espagne, pressé enfin par la con-

or les hayos ne quittent jamais le prince qu'ils élèrent; ils ne rendent aucune visite et ne sortent du palais qu'avec leur prince. On demandoit que le prince de Lichtenstein vint dans la maison du marquis de Villars, et ce prince publioit hautement qu'il perdroit la tête plutôt que de souffrir qu'il fût dit qu'un prince de Lichtenstein eût été le premier hayo qui eût violé les étiquettes, c'est-à-dire les lois du palais : et à la vérité l'empereur fît offrir au marquis de Villars que le comte de Kaunitz, vice-chancelier de l'empire et ministre des affaires étrangères, vint chez lui, de la part de l'empereur, témoigner le déplaisir qu'avoit Sa Majesté impériale de ce qui s'étoit passé. Cette satisfaction paroissoit plus grande au marquis de Villars que la première; mais ses ordres étoient précis et il ne dépendoit pas de lui de les changer. Le sieur Hop voulut s'entremettre dans l'acconmiodement, mais avec de si foibles conditions, qu'il étoit aisé de juger que ce ministre ne désiroit pas que sa négociation eût un heureux succès.

Le nonce et tous les autres ambassadeurs voulurent s'employer de même et firent des offres. Leur entremise étoit inutile : le marquis de Villars étoit fixé à un point, et il falloit qu'il passât sans aucune modification .

Durant tous ces mouvements, la cour de Vienne étoit fort embarrassée, et sa crainte étoit surtout de laisser penser aux puissances maritimes^ que, pour ne pas s'éloigner de la France, elle accordoit tout ce qu'dle

i . Voyez à l'appendice le résumé des efforts tentés par Ut oonr de Vienne pour obtenir Tintervention officieuse des puissances maritimes dans un sens favorable à sa résistance.

1699] MÉMOIRES DE VILLÀRS. Sl^

€ point du toQt regardés comme ceux du roi Très- < Chrétien. > Ce discours de l'ambassadeur d'Espagne, très offensant pour un ministre d'Angleterre, le porta à de grands emportements, qflel'ambaseadelir méprisa par un sourire moqueur. Cette conversation étoit assez amusante pour un tiers.

Cependant on fut informé bien positivement que l'empereur avoit refusé les propositions de partage faites par l'Angleterre et par la Hollande; mais ce prince, étant persuadé que le roi agissoit de concert avec ces deux puissances, tourna ses vues du côté de Madrid. Le roi d'Espagne et la reine étoient entièrement pour l'empereur ; mais divers ministres de cette cour, persuadés que l'empereur et le roi d'Espagne ne pouvoient rien seuls contre les forces unies de la France, de l'Angleterre et de la Hollande , jointes à toutes les autres alliances que Ton avoit ménagées dans le Nord, penchoient à se jeter entre les mains du roi, en se donnant tout entiers à un de seà petits^fils : unique moyen d'éviter le traité de partage, qu'ils regardoient comme le plus grand malheur.

Le comte de Soissons, arrivé à Vienne, et ne sachant plus à quoi se prendre , vint trouver le marquis de Villars, auquel il conta ses peines et ses. malheurs, surtout le chagrin qu'il avoit d'avoir déplu au roi. Il dit que, pour toute grâce, il demandoit d'expier ses fautes ; et que, pour cela, ft supplioit Sa Majesté d'ordonner qu'il fût vpçu dans celle des prisons de France qu'il lui plairoit, pour y demeurer tout le temps que la pitié ou la punition l'exigeroit. Le roi lui fit dire de continuer ses services aux princes qu'il voudroit choisir, ne voulant pas qu'il revint en France.

Sf40 MÉMOIRES DE VILIABJk. [f699

La guerre très imprévue commeDcée par le roi d^ Pologne contre la Suède surprit alors presque toutes les cours de TEurope. .Ce prince attaquoitla Livooie : il paroissoit que toute Jâ Pologne concourroit à cette entrepris^, et certainement l'empereur ne pouvoit trour ver convenable à ses intérêts l'agrandissement de tels voisins. Le début de la guerre fut heureux pour le général Flenmiing, qui surprit un fort très bon et très important placé vis-à-vis Riga et dont la perte facilitoit extrêmement celle de cette importante place, d'où dépend toute la Livonie, l'une des meilleures et des plus riches provinces de la domination de Suède.

La cour de Vienne ne prit aucun parti ; mais on vit le Danemarck, ligué avec le roi de Pologne, se préparer à attaquer la Suède, et ce ftit le conmiencement d'une guerre à peine terminée en 1716^.

Le marquis de Yitlars eut ordre de déclarer que le roi avoit commandé de remettre Brisach à l'empereur le premier d'avril 1700. Depuis longtemps cette cour étoit tranquille sur la restitution de cette place, ayant bien reconnu qu'elle n'avoit été diflférée que pow se conformer exactement au traité de Ryswick.

L'audience que le marquis de Yillars n'avoit encore pu prendre de l'archiduc, à cause d'une infinité de difficultés faites même par la plupart des ministres

1. Cette guerre, qui mit aux prises d'un côté Auguste II, roi de Pologne, Frédéric IV, roi de Danemark, et Pierre le Grand, de l'autre, Charles XII, roi de Suède, et Stanislas Leczinski, ne fut pas terminée par la bataille de Pultawa (1709) et la retraite de Charles XII. Elle se prolongea entre les débris des partis jusqu'en 1718. En rapprochant ce passage de celui de la p. 243, on peut en conclure que cette partie des mémoires de Villars a été écrite en 1716.

de l'Europe, fut enfin réglée suivant les intentions dU'foi.

Le marquis de Yillars vit ce prince qui se découvrit toutes les fois que te marquis de Yillars prononçoit le nom du roi ou que le prince lui-même le nommoit. Cette affaire finie, le comte d'Harmch parla au marquis de Yillars sur la même matière qui avoit été déjà agitée par les comtes de Kinsky et de Kaunitz. Il falloit, disoit-il, établir une véritable et sincère union entre le roi et l'empereur et mépriser les vues de ces puissances, qui, sous le prétexte d'établir le repos de l'Europe, ne vouloîent qu'en procurer la ruine par des guerres éternelles. Gomme le marquis de Yillars avoit ordre de n'entrer en rien, il observa un êilence qui fit taire le comte d'Harrach, et ce ministre finit l'entretien par ces paroles : < Monsieur, vous savez c plus que vous ne voulez dire et il seroit inutile de c parler davantage d'une matière qui cependant méric teroit un peu plus les sérieuses réflexions du roi, € votre maître. »

Le marquis de Yillars rendit un compte exact de cette conversation et prit la liberté de représenter au roi, par des raisons fortes et convaincantes, que le parti le plus sûr, le plus avantageux et le plus convenable aux deux grands chefs des deux plus redoutables maisons étoit de s'unir ; que le partage n'établiroit pas la paix ; que l'empereur hassjrdant tout pour l'empêcher, les conmiencements de la rapture pouvoient ne lui être pas favorables, mais que les suites seroient longues et difficiles : au lieu que, si le roi s'entendoit avec Sa Majesté impériale, les forces que ces deux puissances avoient actuellement sur I 16

pied les mettroient en état de soutenir le partage le plus glorieux et le plus utile au roi et à Tempereur.

Le comte d'Harrach, dans un autre entretien, n'oublia rien pour prouver au marquis de Yillars que l'Angleterre et la Hollande ne songeoient qu'à leurs intérêts particuliers ; que le partage proposé ne convenoit qu'à ces deux puissances et que le seul glorieux et utile étoit celui qui réunissoit pour toujours, et sans ombre de défiance pour l'avenir, les deux plus puissants princes de l'Europe. 11 a bien paru que le marquis de Yillars étoit fortement convaincu de cette vérité, car il n'omit rien pour en persuader son maître, sacrifiant souvent à son zèle la conduite et la politique du courtisan : il étoit même obligé souvent de supplier le roi de lui pardonner s'il s'expliquoit à lui avec trop de liberté. Mais les ordres qu'il recevoit étoient précis et tels qu'il ne pouvoit faire entrevoir aux ministres de l'empereur aucune espérance de dianger des mesures qu'il soupçonnoit être déjà prises entre le roi, l'Angleterre et la Hollande.

Gonmie il arrive néanmoins que dans des affaires si importantes les puissances mêmes qui comptent avoir tout réglé ne laissent pas de craindre ou d'entrevoir quelque révolution, le marquis de Yillars croyoît pénétrer, par les discours des ministres de l'empereur, qu'ils se flattoient de voir arriver quelques changements dans le projet de partage qui passoit pour constant, bien qu'il ne fût pas public ; et le roi de son côté laissoit entendre à Yillars qu'il lui enverroit des ordres incessamment.

La guerre commencée par le roi de Pologne faisoit de la peine à toutes les puissances qui cherchoient la

paix ; mais ces mêmes puissances, qui dans un autre temps auroient imposé un prompt silence à l'agresseur, étoient retenues par de plus grands intérêts ; et rincertitude des mouvements que produiroit la mort apparente du roi d'Espagne laissa une entière liberté à la Pologne, au Danemark, à la Prusse et au Gzar de s'unir pour détruire la Suède ou du moins pour envahir les États de cette couronne qui étoient fort à la bienséance de ces avides voisins.

La ligue formée entre tant de puissances donna bientôt lieu à l'intrépide valeur du roi de Suède de se faire une gloire qui auroit efiacé celle des plus grands conquérants si le mépris des périls, naturel en lui et qui éclata dans ce jeune héros au-delà de tout exemple, avoit été accompagné de cette réflexion si nécessaire à tous les grands hommes, mais surtout à un roi, qu'il faut démêler les dangers convenables à ces premières têtes d'avec ceux qu'elles doivent éviter et mépriser comme au-dessous d'elles.

Cette guerre commença donc dans le Nord, malgré la répugnance de presque toute l'Europe, répugnance qui ne paroissoit que par des offices même assez légers : et ce que l'on avoit cru un feu facile à éteindre est encore allumé dans le temps qu'on écrit ces Mémoires ; et cette guerre d'une partie de l'Europe a laissé un champ libre à toutes celles qui depuis ont si fort ébranlé les autres monarchies qu'il n'y en a pas une seule dont les rois n'aient été chassés de leurs capitales ou dont les couronnes n'aient été en quelque péril.

[1700.] Revenons à ce qui se passoit à Vienne, où la négociation se trouva des plus importantes par les

SI44 M^OmES DE VILLARS. [1700

dépèches du roi, qu'un courrier apporta au marquis de Villars, datées du 6 mai 1700*.

Par ces lettres, le roi expliquoit au marquis de Villars les raisons qu'il avoit eues de ne lui permettre pas d'écouter les propositions que lui avoient faites les ministres de l'empereur sur un partage de la monarchie d'Espagne. Ces raisons étoient fondées sur la juste défiance que Sa Majesté avoit dû prendre des vastes desseins de l'empereur, établis sur la confiance qu'il prenoit en ses anciens alliés et sht les espérances que lui donnoient ses ambassadeurs à Madrid. Enfin le roi, persuadé que l'empereur comptoit recueilh'r la monarchie d'Espagne tout entière, ne crut pas devoir montrer aucune facilité à traiter avec ce prince : tout au contraire, il regarda comme infiniment plus solides pour conserver la tranquillité de l'Europe les mesures qu'il prendroit avec l'Angleterre et la Hollande, ces deux puissances craignant également et le renouvellement de la guerre, et que la monarchie d'Espagne ne tombât entière sur la tète du roi ou de l'empereur.

Il parut donc nécessaire de laisser à l'empereur le temps de reconnoitre le peu de solidité de ses projets, avant que d'entrer de la part du roi dans aucune négociation avec ce prince.

Après que la mort du prince électoral de Bavière eut changé tout le système des négociations, le sieur Hop eut ordre de déclarer, de la part du roi d'Angle-

1. La minute de cette importante dépêche est aux archives des Affaires étrangères; c'est un modèle de précision, de modération, de prudence, de force contenue : Villars Tanalyse exactement; son discours à Tempereur est la reproduction textuelle des instmc^ tiens du roi.

terre et des États-Généraux, que ces deux puissances ne trouvoient pas convenable au bien de TEurope, ni à leurs propres intérêts, de s'engager dans une nouvelle guerre pour ceux de Tempereur, et qu'enfin, pour établir la tranquillité générale, il ne convenoit pas qu'on laissât tous les états de la couronne d'Espagne réunis, ou dans la maison d'Autriche, ou dans celle de France.

Toutes ces diverses représentations ne purent cependant ébranler l'empereur, non plus que le peu de fondement qu'il pouvoit faire sur les négociations de son ambassadeur à Madrid, qui ne lui permettoit plus d'espérer que le crédit de la reine d'Espagne fût assez considérable pour engager \ês Espagnols à se donner entiers à la maison d'Autriche, au péril d'une nouvelle et dangereuse guerre.

Le roi, ne croyant pas pouvoir prendre une confiance entière dans l'empereur, se crut enfin dans l'obligation de conclure un traité au mois de mars de la présente année avec l'Angleterre et la Hollande, pour le partage de la monarchie d'Espagne. Ce traité étant connu, on n'en insère pas ici les articles^.

Le marquis de Yillars eut donc ordre de parler à l'empereur et lui fit le discours suivant, par lequel il tâcha d'adoucir autant qu'il se pouvoit la dure nouvelle qu'il venoit lui apprendre.

€ Sire, en m'acquittant des ordres dont le roi mon

i. Traité de partage signé à Londres le 25 mars 1700. Rappelons qu'il attribuait à Tarchiduc l'Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne; au dauphin, Naples, la Sicile, les ports espagnols de Toscane, Final et le Guipuscoa, enfin le Milanais à échanger avec le duc de Lorraine contre la Lorraine et Bar.

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vérilé et qu'il ne oonsentiroit jamais au démembremont de la monarchie d'Espagne.

L'ambassadeur n^ faisoit aucun mystère aii,marquis dg^Villars de ce qui se passœt entre l'empereur et lui, ni 'même de ce qu'il apprenoit d'Espagne. Il lui dit que le désordre étoit si grand dans le conseil du roi son maître qu'il n'y avoit personne sur qui l'on pût compter : qu'il savoit que la plupart connoissoient que la monarchie ne pourroit demeurer entière que par le consentement du roi de France et que Sa Majesté n'y consentiroit point, à moins que ce ne fût pour un de ses petits-fils ; qu'ils en désiroient véritablement un pour roi : qu'ils sa voient bien que, quand ce prince seroit leur maître, sa tendresse pour ses frères ne le porteroit pas à partager ses États : que, si Dipu avoit (jiq)0sé du roi d'Espagne, dans les derniers temps où toute la nation étoit irritée de la liberté que prennent des puissances étrangères de vouloir les partager, il ne doutoit pas qu'ils n'eussent appelé un prince françois : mais que, pour le proposer au roi d'Espagne, il ne connoissoit personne assez hardi pour cela, encore moins pour se mettre à la tète d'un parti : que cependant le comte d'Aguilar^ avoit dit que le plus grand malheur qu'ils pourroient craindre seroit sa perte, surtout si elle arrivoit avant que Dieu voulût lui donner quelque succession : mais que si Dieu les vouloit châtier d'un tel fléau, ils ne voyoient d'espérance de

1. Le comte d'Aguilar était Tun des partisans les plus actifs de la reine d'Espagne, et comme tel soutenait la cause de rarchiduc; mais il était avant tout patriote et dévoué à Tintégrité de la monarchie, de sorte que le propos que lui prête l'ambassadeur n'est pas invraisemblable.

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conserver ses États sous un même maître et sa moîiàrchie entière que par un fils de Monseigneur le dauphin. L'ambassadeur dit que ce comte d'Aguilar avoit plus de hardiesse, mais aussi moins de crédit que les aatréft; que pour lui, il étoit rebuté d'écrire à des ministres sans attention et sans pouvoir ; que l'on ne connoisSMt plus l'autorité du roi qu'à voir partir de temps en temps un petit billet qui chassoit tantôt l'un, tantôt l'autre, souvent sans raison, et jamais avec espérance qu'un ôté, un meilleur lui succédât; qu'enfin il étoit sur le point de demander son congé ; s'il l'obtenoit, il se retireroit par la France pour ne pas mourir sans voir le plus grand roi qui ait jamais été, ensuite rendre compte de ses commissions et passer le reste de sa vie à servir uniquement Dieu, puisqu'il ne dépend plus de lui de servir son maître ni sa patrie. Il aveit hasardé sa fortune par des mémoires et par des discours hardis : le roi d'Espagne lui avoit montré m bonté en les écoutant et son indolence en ne les suivant pas. Au milieu de son dépit, il poussa très vivement le sieur Hop sur une entreprise, disoit-il, aussi injuste et aussi surprenante que celle de partager la monarchie d'un roi d'Espagne vivant.

L'empereur protestoit qu'il n'entroit en rien avec ces puissances : cependant, après* toutes les ouvertures faites par les comtes d'Harrach, de Kinsky et de Kaunitz, on gardoit le silence avec le marquis de Villars; ce qui persuadoit, ou que la cour de Vienne attendoit des traitements plus favorables des puissances qui avoient traité le partage, ou que le roi approuvoit ce qui se passoit en Hollande.

L'ambassadeur d'Espagne, pressé enfin par la con-

SS8 HËtfOIRES DE YILLiUl»^ {1699

tinuàtion d'une négociatioii qu'il ne pouvait plus sou^ tenir, dit au marquis de Yillars qu'il avoit «andé au roi son maître que, ^'il lui étoit indifférent de Qonserver l'intégrité de sa monarchie /il ^oit plus noble pour lui de la partager d'une manière convenable entre Temper inmv et la France ; mais que, s'il vouloit la conserver entière, l'unique moyen étoit, pour y réussir, de déclara pour son seul héritier un des petits-fils du roi, s'engagéant à n'en pas permettre le moindre démembrement. Cet ambassadeur dit encore au4[narquis de Yillars : c Conduisez-vous bien, ménagez sans éclat la cour ^ c Madrid; elle se conduit si mal, aussi bien que celle % de Vienne, que tout concourra à mettre la monarc chie entière sur la tète d'un de vos princes, même c sans que vous fassiez aucun mouvement. > «^ Il ne sera pas inutile de rapporter un trait qui fera sentir combien cet ambassadeur étoit vif sur la gloire de sa nation. Un jour, entendant l'envoyé d'Angleterre et de Hollande (c'étoit le sieur Hop) blâmer la conduite du marquis de Calandès, ambassadeur d'Espagne à Londres, sur ce qu'il avoit donné un mémoire de plaintes à la régence de Londres contre les bruits du partage, et dire qu'il étoit bien surprenant que Ton osât donner des mémoires à des sujets sur la conduite de leur roi, l'ambassadeur répliqua : c Pes sujets qui c détrônent leur roi et s'en donnent un autre, qui c même en punissent un- du dernier supplice par c leurs prétendues lois, et qui tout récemment font c une guerre contre la volonté de leiir roi, qui, pour c toute réponse sur ce qui se passe à Darien, est € réduit à dire qu'il ne peut s'opposer à ce que le c parlement d'Ecosse a ordonné ; de tels sujets ne sont

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^ point du tout regardés oemm^ ceux du roi Très- € Chrétien. > Ce discours de Tambassadeur d'Espagne, très offensant pour un ministre d'Angleterre, le porta à de grands emportements, qâel'ambasMdcfeir méprisa par un sourire nK>queur. Cette conversation étoit assez amusante pour un tiers. • '^'

Cependant on fut informé bien positivement que Tempereur avoit refusé les propositions de partage faites par l'Angleterre et par la Hollande; mais ce prince, étant persuadé que le roi agissoit de concert avec ces deux puissances, tourna ses vues du côté de Madrid. Le roi d'Espagne et la reine et oient entièrement pour l'empereur ; mais divers ministres de cette cour, persuadés que l'empereur et le roi d'Espagne ne pouvoient rien seuls contre les forces unies de la France, de l'Angleterre et de la Hollande , jointes à toutes les autres alliances que l'on avoit ménagées dans le Nord, penchoient à se jeter entre les mains du roi, en se donnant tout entiers à un de seà petits-fils : unique moyen d'éviter le traité de partage, qu'ils regardoient comme le plus grand malheur.

, Le comte de Soissons, arrivé à Vienne, et ne sachaM plus à quoi se prendre , vint trouver le marquis de Villars, auquel il conta ses peines et ses malheurs, surtout le chagrin qu'il avoit d'avoh* déplu ^au roi. Il dit que, pour toute grâce, il demandoit d'expier ses fautes ; et que, pour Cela, ft supplioit Sa Majesté d'ordonner qu'il fût i^^ dans celle des prisons de France qu'il lui plairoit, pour y demeurer tout le temps que la pitié ou la punition l'exigeroit. Le roi lui fit dire de continuer ses services aux princes qu'il voudroit choisir, ne voulant pas qu'il revint en France.

?40 MÉMOIRES DE VILLARfe. [f699

La guerre très imprévue commencée par le roi cfe Pologne contre la Suède surprit alors presque toutes les cours de l'Europe. Ce prince attaquoit la Livonie : il paroissoit que toute la Pologne concourroit à cette entrepris^, et certainement l'empereur ne pouvoit troijhp ver convenable à ses intérêts l'agrandissement de tels voisins. Le début de la guerre fut heureux pour le général Flemming, qui surprit un fort très bon et très important placé vis-à-vis Riga et dont la perte facilitoit extrêmement celle de cette importante place, d'où dépend toute la Livonie, l'une des meilleures et des plus riches provinces de la domination de Suède.

La cour de Vienne ne prit aucun parti ; mais on vit le Danemarck, ligué avec le roi de Pologne, se préparer à attaquer la Suède, et ce fut le conmiencement d'une guerre à peine terminée en 1 71 6 *.

Le marquis de Yillars eut ordre de déclarer que le roi avoit commandé de remettre Brisach à l'empereur le premier d'avril 1700. Depuis longtemps cette cour étoit tranquille sur la restitution de cette place, ayant bien reconnu qu'elle n'avoit été différée que pour se conformer exactement au traité de Ryswick.

L'audience que le marquis de Villars n'avoit encore pu prendre de l'archiduc, à cause d'une infinité de difficultés faites même par la plupart des ministres

1. Cette guerre, qui mit aux prises d'un côté Auguste II, roi de Pologne, Frédéric IV, roi de Danemark, et Pierre le Grand, de Tautre, Charles XII, roi de Suède, et Stanislas Leczinski, ne fut pas terminée par la bataille de Pultawa (1709) et la retraite de Charles XII. Elle se prolongea entre les débris des partis jusqu'en 1718. En rapprochant ce passage de celui de la p. 243, on peut en conclure que cette partie des mémoires de Villars a été écrite en 1716.

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de l'Europe, fiit enfin réglée suivant les intentions xlu-foi.

Le marquis de Yillars vit ce prince qui se découvrit toutes les fois que le marquis de Yillars prononçoit le nom du roi ou que le prince lui-même le nommoit. Cette affaire finie, le comte d'Harrach parla au marquis de Yillars sur la même matière qui avoit été déjà agitée par les comtes de Kinsky et de Kaunitz. Il falloit, disoit-il, établir une véritable et sincère union entre le roi et l'empereur et mépriser les vues de ces puissances, qui, sous le prétexte d'établir le repos de l'Europe, ne vouloient qu'en procurer la ruine par des guerres éternelles. Gomme le marquis de Yillars avoit ordre de n'entrer en rien, il observa un «ilence qui fit taire le comte d'Harrach, et ce ministre finit l'entretien par ces paroles : € Monsieur, vous savez c plus que vous ne voulez dire et il seroit inutile de c parler davantage d'une matière qui cependant méric teroit un peu plus les sérieuses réflexions du roi, € votre maître. >

Le marquis de Yillars rendit un compte exact de cette conversation et prit la liberté de représenter au roi, par des raisons fortes et convaincantes, que le parti le plus sûr, le plus avantageux et le plus convenable aux deux grands chefs des deux plus redoutables maisons étoit de s'unir ; que le partage n'établiroit pas la paix; que l'empereur hasardant tout pour l'empêcher, les conunencements de la rupture pouvoient ne lui être pas favorables, mais que les suites seroient longues et difficiles : au lieu que, si le roi s'entendoit avec Sa Majesté impériale, les forces que ces deux puissances avoient actuellement sur I 16

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pied les mettroient en état de soutenir le partage le plus glorieux et le plus utile au roi et à Tempereur.

Le comte d'Harrach, dans un autre entretien, n'oublia rien pour prouver au marquis de Yillars que l'Angleterre et la Hollande ne songeoient qu'à leurs intérêts particuliers ; que le partage proposé ne convenoit qu'à ces deux puissances et que le seul glorieux et utile étoit celui qui réunissoit pour toujours, et sans ombre de défiance pour l'avenir, les deux plus puissants princes de l'Europe. Il a bien paru que le marquis de Yillars étoit fortement convaincu de cette vérité, car il n'omit rien pour en persuader son maître, sacrifiant souvent à son zèle la conduite et la politique du courtisan : il étoit même obligé souvent de supplier le roi de lui pardonner s'il s'expliquoit à lui avec trop de liberté. Mais les ordres qu'il recevoit étoient précis et tels qu'il ne pouvoit faire entrevoir aux ministres de l'empereur aucune espérance de changer des mesures qu'il soupçonnoit être déjà prises entre le roi, l'Angleterre et la Hollande.

Gonmie il arrive néanmoins que dans des affaires si importantes les puissances mêmes qui comptent avoir tout réglé ne laissent pas de craindre ou d'entrevoir quelque révolution, le marquis de Yillars croyoît pénétrer, par les discours des ministres de l'empereur, qu'ils se flattoient de voir arriver quelques changements dans le projet de partage qui passoit pour constant, bien cju'il ne fût pas public ; et le roi de son c6té laissoit entendre à Yillars qu'il lui enverroit des ordres incessamment.

La guerre commencée par le roi de Pologne faisoit de la peine à toutes les puissances qui cherchoient la

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paix ; mais ces mêmes puissances, qui dans un autre temps auraient imposé un prompt silence à l'agresseur, étoient retenues par de plus grands intérêts ; et rincertitude des mouvements que produiroit la mort apparente du roi d'Espagne laissa une entière liberté à la Pologne, au Danemark, à la Prusse et au Gzar de s'unir pour détruire la Suède ou du moins pour envahir les États de cette couronne qui étoient fort à la bienséance de ces avides voisins.

La ligue formée entre tant de puissances donna bientôt lieu à l'intrépide valeur du roi de Suède de se faire une gloire qui auroit efiacé celle des plus grands conquérants si le mépris des périls, naturel en lui et qui éclata dans ce jeune héros au-delà de tout exemple, avoit été accompagné de cette réflexion si nécessaire à tous les grands hommes, mais surtout à un roi, qu'il faut démêler les dangers convenables à ces premières têtes d'avec ceux qu'elles doivent éviter et mépriser comme au-dessous d'elles.

Cette guerre commença donc dans le Nord, malgré la répugnance de presque toute l'Europe, répugnance qui ne paroissoit que par des offices même assez légers : et ce que l'on avoit cru un feu facile à éteindre est encore allumé dans le temps qu'on écrit ces Mémoires ; et cette guerre d'une partie de l'Europe a laissé un champ libre à toutes celles qui depuis ont si fort ébranlé les autres monarchies qu'il n'y en a pas une seule dont les rois n'aient été chassés de leurs capitales ou dont les couronnes n'aient été en quelque péril.

[1700.] Revenons à ce qui se passoit à Vienne, où la négociation se trouva des plus importantes par les

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dépèches du roi, qu'un courrier apporta au marquis de Villars, datées du 6 mai 1700^

Par ces lettres, le roi expliquoit au marquis de Villars les raisons qu'il avoit eues de ne lui permettre pas d'écouter les propositions que lui avoient faites les ministres de l'empereur sur un partage de la monarchie d'Espagne. Ces raisons étoient fondées sur la juste défiance que Sa Majesté avoit dû prendre des vastes desseins de l'empereur, établis sur la confiance qu'il prenoit en ses anciens alliés et mr les espérances que lui donnoient ses ambassadeurs à Madrid. Enfin le roi, persuadé que l'empereur comptoit recueillir la monarchie d'Espagne tout entière, ne crut pas devoir montrer aucune facilité à traiter avec ce prince : tout au contraire, il regarda comme infiniment plus solides pour conserver la tranquillité de l'Europe les mesures qu'il prendroit avec l'Angleterre et la Hollande, ces deux puissances craignant également et le renouvellement de la guerre, et que la monarchie d'Espagne ne tombât entière sur la tête du roi ou de l'empereur.

Il parut donc nécessaire de laisser à l'empereur le temps de reconnoitre le peu de solidité de ses projets, avant que d'entrer de la part du roi dans aucune négociation avec ce prince.

Après que la mort du prince électoral de Bavière eut changé tout le système des négociations, le sieur Hop eut ordre de déclarer, de la part du roi d'Angle-

1. La minute de cette importante dépêche est aux archives des Affaires étrangères; c'est un modèle de précision, de modération, de prudence, de force contenue : Villars l'analyse exactement ; son discours à l'empereur est la reproduction textuelle des instructions du roi.

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terre et des États-Généraux, que ces deux puissances ne trouvoient pas convenable au bien de l'Europe, ni à leurs propres intérêts, de s'engager dans une nouvelle guerre pour ceux de l'empereur, et qu'enfin, pour établir la tranquillité générale, il ne convenoit pas qu'on laissât tous les états de la couronne d'Espagne réunis, ou dans la maison d'Autriche, ou dans celle de France.

Toutes ces diverses représentations ne purent cependant ébranler l'empereur, non plus que le peu de fondement qu'il pouvoit faire sur les négociations de son ambassadeur à Madrid, qui ne lui permettoit plus d'espérer que le crédit de la reine d'Espagne fdt assez considérable pour engager lés Espagnols à se donner entiers à la maison d'Autriche, au péril d'une nouvelle et dangereuse guerre.

Le roi, ne croyant pas pouvoir prendre une confiance entière dans l'empereur, se crut enfin dans l'obligation de conclure un traité au mois de mars de la présente année avec l'Angleterre et la Hollande, pour le partage de la monarchie d'Espagne. Ce traité étant connu, on n'en insère pas ici les articles^.

Le marquis de Villars eut donc ordre de parler à l'empereur et lui fit le discours suivant, par lequel il tâcha d'adoucir autant qu'il se pouvoit la dure nouvelle qu'il venoit lui apprendre.

c Sire, en m'acquittant des ordres dont le roi mon

i. Traité de partage signé à Londres le 25 mars 4700. Rappelons qu'il attribuait à Tarchiduc l'Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne; au dauphin, Naples, la Sicile, les ports espagnols de Toscane, Final et le Guipuscoa, enfin le Milanais à échanger avec le duc de Lorraine contre la Lorraine et Bar.

maître me fait Tbonneur de me charger par ses dernières lettres, je prendrai la liberté d'assurer Votre Majesté inmériale que j'en ai toujours eu de très précis de lui faire connoitre, encore plus par ma conduite que par mes aiscours, combien sincèrement il désire d'entretenir toujours avec elle une parfaite intelligence. Le roi mon maître a été bien aise de lui en donner des marques, aussi bien dans les moindres occasions que dans celles où il a été question de faciliter l'exécution du dernier traité.

c Cette correspondance a paru toujours essentielle au bien de la chrétienté : ainsi le roi ne peut regarder sans peine les événements capables de la troubler.

c Votre Majesté a su que le roi, souhaitant prévenir tant de malheurs, acceptoit les propositions faites l'année dernière par le roi d'Angleterre et par les État^ Généraux pour empêcher, si Dieu disposoit du roi d'Espagne, que la mort de ce prince, dont la santé fait tout craindre depuis quelques années, ne produisît de nouvelles guerres.

c Le roi auroit appris avec un plaisir sensible que Votre Majesté impériale, également touchée et des avantages offerts à monseigneur l'archiduc par ce projet, et du nouveau trouble où tous les États se verroient exposés si elle refuse d'y souscrire, eût accepté des conditions si raisonnables.

c Elles ont paru au roi mon maître si propres à maintenir la tranquillité générale qu'il a pris enfin la résolution de conclure avec le roi de la Grande-Bretagne et avec messieurs des États-Généraux un traité conforme à ces mêmes propositions. Le roi m'a ordonné d'en faire part à Votre Majesté impériale. Si elle veut

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y entrer, rien ne manquera plus aux mesures prises pour la conservation de la paix.

c L'ouverture à la succession d'Espagne est justement regardée comme la source d'une longue guerre : mais il n'y aura point de sang versé, si cette querelle est terminée par un juste partage ; il n'y aura plus de sujets de dispute et les peuples soumis présentement à la domination d'Espagne reconnoitront de nouveaux souverains, sans que ce changement attire des suites funestes qu'il seroit impossible d'éviter si les armes décidoient de la succession de tant d'États.

c Le roi ne peut croire que la prudence et la piété de Votre Majesté impériale permettent qu'elle préfère les événements incertains d'une guerre et les malheurs qui en sont inséparables à des propositions si justes, surtout lorsqu'elle voit que, pour épargner ces malheurs à la chrétienté, le roi veut bien se désister de soutenir ses droits justes et légitimes et ne pas employer pour cet effet des forces qu'il peut faire agir toutes les fois que la nécessité le demandera^.

€ Enfin, Sire, je prendrai la liberté de représenter à Votre Majesté impériale que de pareilles résolutions n'admettent point de grands délais, qu'elles doivent être prises promptement et qu'il est nécessaire de faire voir que l'on tenteroit vainement de s'y opposer* Le

1. La minute des instructions du roi porte : « Je veux bien me désister de soutenir les droits de mon fils et d'employer pour cet effet les forces que tout le monde sait que je puis faire agir aussitôt que je Tordonnerai. > Villars a, dans la conversation, atténué ce passage : de môme, dans la phrase suivante, il a supprimé les derniers mots : « Que c'est en les faisant éclater qu'on peut inspirer une juste terreur à ceux qui essayeraient d'en traverser le succès. »

roi attend iDoessamment une réponse et m'ordonne de renvoyer le courrier qu'il m'a dépêché peu de jours après que j'aurai eu l'honneur d'informer Votre Majesté impériale des ordres qu'il m'a apportés.

c Voilà, Sire, la copie du traité que j'aurai l'honneur de remettre à Votre Majesté impériale ou à celui de ses ministres qu'elle aura pour agréable de me nommer. »

L'empereur parut surpris de ce discours et répondit seulement que personne ne désiroit plus que lui le repos de l'Europe, et que le marquis de Villars pouvoit remettre le traité qu'il lui présentoit au comte de Kaunitz.

En sortant de chez l'empereur, le marquis de Villars porta le traité à ce ministre, qui lui dit simplement en le recevant et en regardant le ciel : c II y c aura encore quelqu'un là-haut qui se mêlera de c partager les monarchies du monde. >

La dépêche de Sa Majesté informoit très au long le marquis de Villars de tout ce qui s'étoit passé en Angleterre entre mi lord Portland et les ministres de l'empereur, à la Haye entre M . Heinsius et les mêmes ministres, en France entre le marquis de Torcy et le comte de Sinzendorff^ Ce dernier, en lisant le traité

f. Philippe-Louis, comte de SinzendorfiT, d'une famille nombreuse et pourvue de charges importantes, dont celle de trésorior héréditaire de l'empire , était ambassadeur de l'empereur en France : il n'avait alors que vingt-neuf ans ; il fut depuis ambassadeur aux conférences de la Haye et d'Utrecht, chancelier de l'empire, chevalier de la Toison d'Or, et remplit de hautes missions diplomatiques sous Charles VI. On a de lui aux Archives de Vienne non seulement une volumineuse correspondance, mais une intéressante description de la cour de Versailles qui a été

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avec M. de Torcy, fit diverses rrafiarques sur les changements que l'on pouvoit y faire, surtout par rapport au Milanois. M. de Torcy lui fit réponse que, si lui, comte de Sinzendorff, faisoit quelques propositions de la part de l'empereur, le roi les feroit examiner avec les ministres d'Angleterre et de Hollande.

Parmi les circonstances dont le roi informoit le marquis de Villars, il lui manda que la reine d'Espagne étoit entièrement brouillée avec le comte d'Harrach, ambassadeur de l'empereur à Madrid, et dès-là que ce prince ne pouvoit plus attendre, conrnie il l'avoit toujours espéré, que l'Espagne se livrât à lui. En effet, il y avoit à Madrid une puissante cabale disposée à se donner à un des fils du dauphin, et les plus sensés conseilloient l'empereur de s'acconmioder avec le roi.

La plus grande difficulté de l'empereur sur le traité de partage regardoit le Milanois, qui de voit être remis au duc de Lorrtîne en échange des duchés de Lorraine et de Bar^'^iC^il y avoit tout lieu d'espérer que l'empereur seroit satisfait de voir l'État de Milan remis entre les mains d'un neveu* qu'il avoit élevé et qui avoit tant de part à sa tendresse.

Nonobstant les déclarations authentiques que le marquis de Villars devoit faire que le roi n'admettroit aucune sorte de changement au traité, il avoit jgirdve d'écouter les propositions que les ministres de l'em-

publiée par M. de Arneth. Il demeurait à Paris, quai Malaquais, et y eut, le 25 décembre 1700, une fille nommée Josèphe-Marie, qui épousa, en 1717, son cousin Fr. Wenz. de Sinzendorff.

1. Léopold, duc de Lorraine (1690-1719), était fils du duc Charles V, le vainqueur des Turcs, et d'Éléonore d'Autriche, sœur de Tempereur Léopold.

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pereur pourroient faire. Si elles coDsistoient à offrir au roi quelque partie des Indes ou (juelques provinces dans les Pays-Bas, le marquis de Villars étoit chaîné de rejeter ces offres. Si, pourtant, Tune de ces provinces des Pays-Bas étoit celle de Luxembourg, et qu'on voulût y joindre le royaume de Navarre, le roi se réservoit d'examiner s'il lui convenoit de les accepter en laissant le Milanois uni à la couronne d'Espagne. Enfin, si l'empereur, abandonnant ses prétentions sur le Milanois, demandoit que les royaumes de Naples et de Sicile ne fussent point séparés de la monardiie d'Espagne, le marquis de Villars avoit ordre d'écouter les propositions qui seroient faites pour conserver ces royaumes à l'archiduc, devenu roi d'Espagne.

Il étoit prescrit au marquis de Villars d'informer diligenmient le roi sur ces diverses propositions de changements et de garder le secret à l'égard du sieur Hop, Sa Majesté se réservant d'en conununiquer directement avec l'Angleterre et la Hollande.

Après que le marquis de Villars eut remis le traité à l'empereur, il écrivit au roi, et l'on oroit devoir insérer ici cette première dépèche, qui prépare à une importante négociation ^ .

« Sire, j'ai eu Thonneur d'informer Votre Majesté, par ma dernière dépêche, que j'avois pris audience de Fempereur le 48 au soir. Elle trouvera dans celle-ci un compte exact et fidèle de tout ce que j'ai fait depuis, en exécution de ses ordres; je les ai étudiés avec Faltention qu'ils méritent. Elle me permettra d'abord d'admirer, dans les motifs qui ont réglé la conduite de Votre Majesté et dont elle daigne m'instruire, ce génie sublime

1. L'original (Archives des Affaires étrangires) est daté du 25 mai 1700.

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et cette profonde sagesse dont le discernement démêle par des règles infaillibles la vérité d'avec l'apparence, et montre la droite voie aux ministres qui ont Thonneur de la servir, à tel point, Sire, que leur premier et presque unique objet doit être d'exposer, le plus nettement qu'il leur est possible, tout ce qu'ils voient et tout ce qu'ils entendent, bien persuadés que, s'ils s'égarent dans leurs préjugés. Votre Majesté ne se trompera pas dans ses décisions. Ainsi; dans la matière importante qu'elle daigne me confier, j'aurai l'honneur de lui rendre compte non seulement des paroles de l'empereur et de ses ministres, mais même, autant que je pourrai, de Pair dont ils les ont prononcées.

<c Je me suis servi des mêmes expressions que Votre Majesté m'a fait l'honneur de me prescrire lorsque j'ai parlé en son nom à l'empereur. Sa réponse a été, en termes généraux, qu'il avoit intention d'entretenir toujours une parfaite intelligence avec Votre Majesté ; qu'il se souvenoit de tout ce qui avoit été proposé et agité depuis un an entre le ministre de Hollande et les siens -, qu'il avoit cru montrer sa modération et qu'il exaiAineroit le traité que Votre Majesté m^ordonnoit de lui communiquer. Sur la conclusion de mon discours pour presser ses résolutions, l'empereur dit qu'une matière si importante exigeoit de longues délibérations ; quUl verroit cependant ce qu'on pourroit me dire avant le départ de mon courrier.

« Il m^ordonna de remettre le traité au comte de Kaunitz ; je trouvai ce ministre dans l'antichambre de Pempereur et lui demandai quand je pourrois l'entretenir, après lui avoir dit en deux mots que j'avois à lui remettre la copie d'un traité dont je venois de rendre compte à Tempereur.

« On en avoit des nouvelles avant l'arrivée de nos courriers, et le comte de Kaunitz me dit qu'il en savoit la signature du 25 mars. L'ambassadeur de Venise m'en avoit parlé de même et expliqué la plupart des articles.

<c Après cette première diligence pour informer le comte de Kaunitz, je parlai à M. le comte d'Harrach, qui me parut assez ému, se plaignant fort de leurs alliés. « Enfln, voilà nos bons « amis, me dit-il, mais est-ce que Ton donne le bien des tf gens? » Ensuite, il me parla sur diverses particularités

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dudit traité, me disant : « Je vous avois bien dit, monsieur, « que l'Angleterre et la Hollande ne songeoient qu'à leurs int^ a rets ', ils nous donnent une portion de la monarchie d'Ea- « pagne, qui ne se peut soutenir. Que faire de la Flandre ? « Gomment conserver les Indes sans armée navale? 11 feut que « M. l'archiduc soit toujours à la merci du roi pour TEspagne, « et dans la dépendance de FAngleterre et la Hollande pour les « Indes? » — Je lui dis : « Monsieur, si vous considérez la « portion de la monarchie d'Espagne, qui est destinée à « M. l'archiduc, pour l'usage qu'en font les Espagnols et « que nous jugions de même de celle qui nous regarde, vous « m'avouerez que la nôtre est bien médiocre. Vous savez que « les royaumes de Naples et de Sicile sont engagés de manière a que le roi d'Espagne n'en retire presque rien; mais, quand « un prince aussi bien élevé que M. l'archiduc, et qui, dans un « âge peu avancé, donne déjà de grandes espérances, sera le « maître, vous trouverez, monsieur, que Tempire des Indes et « les Espagnes, bien gouvernés, font un état très puissant. Je « arit^e que l'on tire seulement des deux Gastilles ^ et, si la «c misère du gouvernement d'Espagne fait fondre pour ainsi « dire tout l'or des Indes entre leurs mains, il ne faut qu'un <c prince un peu éclairé pour relever une puissance plus aoca- « blée de son propre poids, et par l'ignorance de ses ministres, « que de sa foiblesse naturelle. » Enfln, Sire, après quelques soupirs et des plaintes d'être abandonnés par des alliés qu'ils avoient seuls soutenus à la veille de leur ruine totale, M. le comte d'Harrach en est venu aux regrets de n'avoir pas traité directement avec moi. « N'étoit-il pas plus raisonnable, m'a- « t-il dit, que des princes, si proches parents et si remplis de « religion et d'équité, convinssent entre eux ?» — Je lui ai dit : a A cela, M. le comte, la réponse est aisée, et tous trou- « verez bon que je vous explique la conduite de Sa Majesté.

« A peine la paix a-t-elle été conclue que le roi nomma « MM. de Tallard, d'Harcourt et moi pour aller auprès de l'em- « pereur, du roi d'Espagne et du roi d'Angleterre. Je serois « parti en même temps que les deux premiers, si la mort de « mon père, qui survint alors, ne m'eût fait supplier le roi de « me donner quelques mois. » (J'ai cru. Sire, pouvoir donner

cette raison, laqueH^iae m'a pas retenu, comme Votre Majesté le sait.) « J'arrivai, 11 y a deux ans ici, et vous savez, M. le « comte, que Tempereur n'a eu personne auprès du roi que «c plus de quinze mois après. Je trouvai une telle froideur à « Vienne et si différente des honneurs que Ton m'avoit rendus « à mon premier voyage, que j^en marquai mon étonnement à c M. le comte de Raunitz et lui en fis quelques plaintes, ayant c été un mois entier sans que personne mit le pied chez moi ; « quelques-uns même de mes anciens amis, qui avoient envoyé « demander heure pour y venir, s'en excusèrent. Vous savez, tt monsieur, que les principaux d'entre vous ne m'ont invité c chez eux qu'après m'avoir fait Thonneur de venir manger tt chez moi, et honteux, pour ainsi dire, de ne pas faire les <c honneurs de leur cour à un étranger. ËnQn, je puis dire que tt les honnêtetés que j'ai reçues dans la suite^ je me les suis « attirées. Le feu comte de Rinsky et plusieurs autres ne sont c jamais venus chez moi. Ces traitements, si différents de ceux c que Ton laisoit autrefois aux envoyés du roi et dont je ne (C pouvois me dispenser d'informer Sa Majesté, commencèrent tt à la persuader du peu de bonne volonté de cette cour. Elle tt fut confirmée dans cette opinion par l'affaire qui m'arriva tt chez M. l'archiduc, la dureté sur les justes satisfactions « demandées par le roi et qui n'ont été accordées que par la tt crainte de rompre un commerce qui vous mettoit à la merci (C de l'Angleterre et de la Hollande, n'ayant plus aucune voie « de traiter directement avec Sa Majesté. A toute cette conduite, « pouvoit-on croire à un désir bien sincère de l'empereur de « se lier d'intérêts avec le roi ? et je crois pouvoir vous dire, tt monsieur, que Ton n'a écouté les premières propositions que « lorsque j'étois prêt à quitter votre cour, par le refus de la « satisfaction que le roi demandoit, laquelle, comme vous le « savez, M. le comte, n'a pas été accordée de fort bonne grâce. » « Le comte d'Harrach mUnterrompit pour me dire : « Monte sieur, sur ce que l'on ne vous a point parlé d'abord, c'est « premièrement parce que l'empereur a toujours cru être le « seul et véritable héritier de la monarchie d'Espagne, et puis» tt avant votre arrivée ici, le roi étoit déjà convenu avec le roi tt d^ Angleterre et les Hollandois sur le prince électoral de

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« Bavière. » — Je dis : « Sur cela, monsieur, je crois pouvoir <c répondre qu'il n'y avoit rien de réglé avant mon arrivée ; a mais si, depuis, le roi a consenti à quelque chose en faveur « du prince électoral, sa même modération paroissoit toujours, « et, ce prince mort, vous deviez montrer plus d'envie que « d'éloignement de traiter avec Sa Majesté. » — Sur cela, le comte d^Harrach me dit : « Mais, n'y a-t-il plus rien à négo- « cier, tout est-il Qui ? » — Je dis : « Monsieur, vous voyez un « traité conclu. — Pour ce traité, monsieur, nous n'y pouvons c consentir. » Je répondis : « Le roi m'ordonne de renvoyer « mon courrier au plus tard dans huit jours. U souhaite pas» a sionnément que l'empereur entre dans des conditions où la « modération du roi paroit entière ; je verrai, monsieur, entre-d « et huit jours ce que vous me ferez l'honneur de me dire, « et j*en rendrai un compte fidèle à Sa Majesté. » Voilà, Sire, notre première conversation.

<K J'allai de là chez le comte de Kaunitz, qui me parut très réservé, très silencieux et étonné. Gomme il ne me répondoit que peu de paroles, je m'étendis moins qu'avec le comte d'Harrach. Après m'avoir écouté quelque temps, il me dit : « Voilà « ce que MM. de BoufQers et de Portland avoient négocié avant « la paix. » Je l'assurai du contraire, et il me répliqua : « Il y « a quelqu'un là-haut (en montrant le ciel) qui travaillera « encore à ces partages. » Je lui dis : « Ce quelqu'un en « approuvera la justice. — Gela est pourtant nouveau, me dit- « il, que le roi d'Angleterre et la Hollande partagent la monar^ « chie d'Espagne. Et ce tiers, dont vous nous menacez, où « est-il ? je ne le connois pas. Quoi ! les HoUandois donneront « des royaumes ? » Gomme il s'en prenoit vivement au roi d'Angleterre et aux États-Généraux, je lui dis : « Monsieur le « comte, trouvez bon que je les excuse auprès de vous. Ces « deux puissances viennent de soutenir une guerre qui leur a « beaucoup coûté, et rien à l'empereur; car, enfin, vous n'avez « fait de dépense que contre les Turcs : vous aviez quelques « troupes en Italie, qui ne vous coûtoient rien, et deux seuls « régiments de houssards dans l'Empire, qui ne vous coûtoient « rien aussi. L'Angleterre et la Hollande ont donc soutenu tout « le fardeau. Groyez-vous ces gens-là bien pressés de se ren-

1700] MÉMOIRES DE YILLARS. 255

c gager dans une nouvelle guerre pour vos seuls intérêts, a quand le roi se met à la raison et marque par sa modération « qu'il ne veut que le repos et la tranquillité de TEurope? » Je lui remis le traité, et ainsi finit notre conversation, au moins n*y eut-il rien de plus essentiel.

« Le jour d'après, le comte d^Harrach me pria à diner ; il but à la bonne union de Votre MajestQ et de Tempereur. Il est assez poli naturellement, et me le panU encore plus ce jour-là. Après le repas, il me dit : c Voilà le traité que M. Hop a remis a à Tempereur. Vous voulez bien que je vous fasse voir qu'il tt y a entre autres deux choses insoutenables sur les articles « IV et IX. Quoi ! obliger l'empereur de priver ses successeurs tt de la réversion légitime de leur bien I Et, si le malheur vou- « loit qu'il ne restât qu'un prince de toute la maison d^ Autriche, tt l'empereur pourroit-il consentir à le priver de toute la c succession d'Espagne ? Il faut donc faire la guerre et tout « risquer. D'ailleurs, le Milanois est un ûef de l'Empire, tt Depuis quand le roi d'Angleterre et les Hollandois veulent- « ils être empereurs? car c'est à l'empereur à le donner, « comme Charles-Quint l'avoit donné à son fils. » — Je lui dis : « Monsieur, si la seule difficulté étoit de le donner, c pourvu que l'empereur ne le donnât pas à son fils, ou que, tt pour mieux dire, il le donnât suivant les articles du traité, « cela n'arrêteroit peut-être pas. Mais je ne suis pas étonné tt que des puissances, qui veulent conserver l'égalité, seul fontt dément du repos public, ne consentent pas qu'un empereur, tt dont les dernières conquêtes augmentent considérablement tt la puissance, y puisse joindre les Indes, les Espagnes et la « Flandre.' — Monsieur, dit-il, tout cela n'est rien, car nous « ne pouvons pas les soutenir. Nous parlons ici comme hona nêtes gens, et, pour moi, sans aucun ordre de l'empereur, tt Mais, prentz la portion que vous offrez à M. l'archiduc et « laissez-nous le reste. » j\ cela je répondis : a Monsieur, je c manderai ce que vous me direz, et n'ai d'autre pouvoir que « celui-là, comme vous le croyez bien, après la conclusion tt d'un traité. j> — Il me dit encore : « Mais je parle de moitt même et non de la part de l'emplftur; le mal est, monsieur, « que l'on n'ait pas traité avec vous et directement. »

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Le reste de la dépêche du marquis de Villars rauloit sur d'autres points indifférents à la négociation.

Cependant remp|rew*, ayant véritablement dessein de se lier d'intérêt avec le roi, travailloit vivement avec ses ministres à en trouver les moyens ^ Une matière de cette importance méritoit de sérieuses délibérations, et les comtes d'Harrach et de Kaunitz n'oublièrent rien pour convaincre le marquis de Villars que l'on ne vouloit rien moins que l'amuser, et qu'il seroit content des propositions qu'ils avoient à lui faire.

Dans la dernière conversation qu'il eut avec le comte d'Harrach, ce ministre lui dit que le mémoire de ce qu'il devoit lui dire étoit fait, mais qu'une maladie du comte de Kaunitz l'empèchoit de pouvoir assister de deux jours à la lecture que ces deux ministres dévoient lui en faire ; que lui, comte d'Harrach, ne vouloit point la faire seul, parce qu'en matière si grave il ne risqueroit pas d'en prendre sur lui seul les interprétations ni les réponses. Le marquis de Villars lui répondit que, puisque deux ministres si habiles prenoient la précaution de ne vouloir pas négocier séparément, il les assuroit d'avance qu'il n*en prendroit pas moins ; qu'il enverroit le mémoire et qu'il écriroit en leur présence ce qu'il croiroit pouvoir y être ajouté.

1. Villars parait s'être fait certaines illusions sur la sincérité de la cour de Vienne. Les documents conservés aux Archives Imp. Roy. me semblent établir qu'elle n'a jamais voulu sérieusement traiter avec Louis XIV, espérant toujours recueillir la succession d'Espagne tout entière. Je leavoie à l'appendice les extraits et analyses de pièces qui tMÊÊfeaai à élucider cet important point d'histoire.

La maladie du comte de Kaunitz à Laxenbourg différa de quelques jours la lecture du mémoire par le comte d'Harrach; mais enfin, ces deux ministres s'étant rejoints à Vienne, ils donnèrent rendez-vous au marquis de Yillars et lui lurent deux mémoires, Tun dont il pouvoit faire part à M. Hop et l'autre dont ils demandèrent que Sa Majesté seule eût connoissance.

Le premier contenoit des plaintes de Tempereur, premièrement de ce que, le roi catholique encore vivant, on avoit fait un traité de partage de la monarchie d'Espagne, malgré tous les égards qui se dévoient à un si grand roi, et aux héritiers respectables de cette grande monarchie ; en second lieu, de ce qu'on n'observoit dans ce traité ni égalité ni décence, puisqu'on y lisoit cette condition injurieuse à l'empereur, que, s'il n'acceptoit le présent traité dans l'espace de trois mois, lui, empereur, premier héritier, n'auroit aucune portion de cette monarchie quand la succession en seroit ouverte; qu'au surplus il étoit bien juste que l'empereur se concertât avec le roi sur ces matières, mais qu'il ne feroit rien qu'après le retour d'uif courrier qu'il envoyoit en Espagne, la religion, la probité et la bienséance exigeant que Ton sût au moins ce que pensoit le roi d'Espagne sur le partage de ses biens.

 l'égard du second mémoire, les ministres de l'empereur déclarèrent au marquis de Yillars qu'il étoit pour lui seul et qu'il ne devoit pas être conmiuniqué au sieur Hop. U contenoit, premièrement la surprise où étoit l'empereur que Jedrdii!,^t voulu traiter de la succession d'Espagne avec jdMpHissances étrangères, quoiqu'elles n'eussent nul droit iàr aucune portion de I 47

cette monarchie, dont le roi et Tempereur pou voient seuls être héritiers. Il portoit, en second lieu, que l'union étant entièrement rétablie entre ces deux princes, seuls intéressés dans la succession, Fempereur ne souhaitoit rien tant que de s'entendre directement avec le roi, sans participation des médiateurs qui s'étoient introduits eux-mêmes; enfin, que l'empereur, ayant trois mois pour se déterminer, il seroit facile de les employer à traiter avec le roi, remettant à Sa Majesté ou de donner les pleins pouvoirs au marquis de Villars, ou d'agréer que l'empereur les envoyât au comte de SinzendorflF.

Ce dernier mémoire ajoutoit que, si le roi vouloit faire un traité avec l'empereur, on pouvoit laisser celui de partage tel qu'il étoit et en faire un autre pour le garder secret jusqu'au temps de l'exécution; que cependant l'empereur accepteroit dans les formes le traité déjà fait, tandis que l'on feroit sous main une négociation particulière pour un nouvel arrangement.

Le marquis de Villars écrivoit, et ces premiers discours ne paroissant suivis d'aucun autre, il en marqua son étonnement aux ministres de l'empereur et leur dit, qu'ayant déjà mandé au roi les premières paroles du comte d'Harrach, Sa Majesté seroit très surprise si ces mémoires, si attendus, ne contenoient que des propositions si générales.

À cela, les ministres répondirent : c Âvez-vous des c pouvoirs pour traiter ? L'on n'en peut dire davanc tage dans un préliminaire ; l'on s'expliqueroit plus c amplement, mais ce sermt inutilement. > — Le marquis de Villars retondit : c Je n'ai aucun pouc voir que d'entendre ; mais vous ne dites rien sur le

1700] MÉMOIRES DE YILLARS. S59

traité. > Le comte d'Harrach reprit : t Quand le roi donne trois mois, c'est pour traiter ; autrement, il n'y aurait qu'à dire oui ou non à la fin des trois mois. Voulez-vous, ajouta-t-il, que l'on vous en dise davantage ? L'empereur n'admettra jamais le point de la succession ; si Dieu vouloit nous affliger jusqu'à nous faire perdre un de nos deux princes, jamais Sa Majesté impériale ne pourroit consentir à voir sortir de sa maison la monarchie entière. Elle trouvera encore des amis et hasardera tout; elle ne consentira jamais pareillement à abandonner le Milanois, mais elle cédera volontiers toutes les Indes. — Quelle proposition ! répondit le marquis de Yillars : dans vos premiers discours, vous parliez de donner la portion entière de M. l'archiduc. Vous pouvez, monsieur, faire savoir cette derm'ère proposition par le comte de SinzendorfF. Je ne me charge pas de la mander à Sa Majesté. > Le comte de Kaunitz prit la parole, et dit : c Mais, monsieur, dites-nous quelque chose. Je n'ai jamais pensé que l'empire des Indes, offert d'abord tout entier, fût une bagatelle en échange des royaumes de Naples et de Sicile; car, pour le Milanois, vous n'en voulez que pour M. le duc de Lorraine. Si, d'ailleurs, le roi a tant d'envie de la Lorraine, l'empereur cherchera conunent accommoder M. le duc de Lorraine. »

Le marquis de Yillars fit voir sur cela que le roi ne pouvoit désirer la Lorraine que pour finir un procès, la situation de ce petit état ne pouvant jamais donner aucune inquiétude ; que le revenu en étoit médiocre pendant la paix et pendant la guerre ; qu'enfin, sok

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que le souverain fôt dans les intérêts du roi ou qu'il s'en éloignât, son pays ne pouvoit se dispenser de loger des troupes et de donner des quartiers d'hiver.

Les ministres de Tempereur ne concluant rien de positif, le marquis de Yillars les pria de le faire, et ils lui répondirent que, si le roi vouloit traiter à Vienne, il n'y avoit qu'à envoyer des pouvoirs au marquis de Yillars ; que, si Sa Majesté, au contraire, vouloit traiter avec le comte de Sinzendorff, ils lui en enverroient dès qu'elle leur auroit fait savoir sa volonté ; qu'enfin, le plus sûr pour abréger étoit de traiter à Vienne, parce que nos courriers font plus de diligence que ceux de l'empereur.

Le marquis de Villars répliqua que, pour accourdr une négociation, il falloit que les deux partis le voulussent ; qu'il y avoit vingt-trois jours qu'il attendoit une réponse dont il étoit forcé d'avouer qu'il n'étoit pas satisfait, ce qui lui faisoit désirer de n'être pas chargé de cette grande négociation, premièrement, parce que le roi seroit mieux servi par les ministres qui étoient auprès de Sa Majesté que par lui, et, en second lieu, parce qu'ayant espéré plus d'ouverture, il en trouveroit beaucoup moins qu'il n' avoit lieu d'en attendre; qu'ainsi, l'intérêt du roi le portoit à lui représenter celui que Sa Majesté avoit en toute façon de voir décider sous ses yeux une matière si grave. Cette réponse fut accompagnée de toute la froideur imaginable.

c Mais ne voit- on pas chez vous, dirent les c ministres, que l'intérêt de Dieu et celui de nos < maîtres veut qu'ils soient unis? Et quel fond la

France peut-elle faire sur des puissances qui, après avoir été liées à l'empereur par des traités, lui manquent néanmoins si ouvertement? Attendez-vous à la même conduite de leur part à la première occasion. Quelque foible que soit la santé du roi d'Espagne, on peut espérer encore qu'elle ira plus loia que celle du roi Guillaume; en ce cas, le roi auroit la gloire de rétablir la religion et le roi d'Angleterre dans ses royaumes. On peut traiter secrètement et paroître entrer dans le traité de partage ; et, le roi d'Espagne mort, chacun pourroit prendre les portions qui conviendroient le mieux au roi et à l'empereur. On ne peut convenir que nous ne soyons les maîtres de l'exécution. > Les deux ministres ajoutèrent que l'Italie entière s'opposeroit à voir le roi maître d'états qui lui ouvriroient la conquête aisée de tout le reste.

Le marquis de Yillars fit sur cela la réponse qui se présentoit naturellement, savoir que l'Italie craindroit encore plus l'empereur, dont les droits certains ou supposés la soumettroient tout entière.

Le comte de Kaunitz reprit : c Les droits de Gharc lemagne, quoique très anciens, seront mieux soutec nus par la France que les nôtres, sans contredit c meilleurs et plus modernes, et l'on verroit bientôt c le pape à Avignon, si les royaumes de Naples et de c Sicile appartenoient à un de vos princes. >

Le marquis de Yillars répondit que le pape, Rome et toute l'Italie se croiroient plus tranquilles, le Milanois étant possédé par un prince particulier, que quand ils verroient l'empereur les environner de toutes parts, que c'étoit le sentiment de Rome entière

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que la république de Venise aimeroit mieux M. de Lorraine à Milan que tout autre .

c Mais, quand vous aurez Naples et la Sicile, répon» c dirent les deux ministres, quelle sera leur ressource c pour se défendre d'être entièrement dans votre c dépendance, avec toutes vos forces maritimes c capables d'asservir ou d'intimider toute la Méditerc ranée? » La conférence finit à ces paroles, qui n'allèrent à rien plus.

Pendant cette négociation, le marquis de Yillars avoit ordre de veiller toujours à ce qui regardoit la guerre commencée dans le Nord. Les royaumes de Suède et de Danemark, la Prusse, la Pologne, le Gzar, faisoient des propositions pour s'unir à la France ou à l'empereur et promettoient également à ces deux puissances d'embrasser leurs intérêts sur la division que causeroit apparemment la mort prochaine du roi d'Espagne. Enfin, toute l'Europe étoit ébranlée et tout préparoit un embrasement général, qui ne pou voit être étouffé que par une sincère union du roi avec l'empereur.

M. le duc de Savoie, de son côté, prenoit des mesures, et son ambassadeur, qui étoit dans la plus vive agitation, avoit de fréquentes conférences avec les ministres de l'empereur, fort souvent aussi avec le marquis de Yillars et avec les ministres des puissances maritimes. Mais, à travers tous ses discours, il étoit aisé d'apercevoir que son maître cherchoit à se donner à qui lui seroit le meilleur parti.

Cependant le marquis de Yillars reçut une dépèche du roi, datée du 16 de juin. Elle marquoit une opinion formée que l'empereur n'agissoit pas de bonne

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foi avec Sa Majesté; que les propositions de traiter directement étoient plutôt causées par une secrète vue d'éloigner le roi des mesures prises avec l'Angleterre et la Hollande, que par le désir sincère de partager la monarchie d'Espagne avec le roi, que l'intention de l'empereur étoit de profiter de la résolution qu'il croyoit prise par le roi d'Espagne de déclarer l'ar^ chiduc son unique héritier, et qu'il songeoit à s'attacher le duc de Savoie, dont les forces étoient nécessaires pour faciliter l'exécution de ce dessein.

Les retardements des ministres de l'empereur, qui différoient toujours à s'expliquer, augmentoient encore les soupçons du roi et le fortifîoient dans l'intention de s'en tenir au traité de partage.

Au fond, le roi n'avoit jamais compté que l'empereur voulût, de bonne foi, partager avec lui la monarchie d'Espagne ; et l'empereur, pensant la même chose de Sa Majesté, chacun avoit çonmiencé par prendre des mesures tout opposées à ce dessein apparent. L'empereur étoit persuadé que ses anciens alliés entreroient plus vivement dans ses intérêts, et le roi croyoit beaucoup faire de diviser une ligue qui avoit causé une guerre si longue et si cruelle.

Sa Majesté avoit eu cette vue en traitant la paix de Ryswick, et les premières instructions qui furent données au marquis de Villars lui prescrivoient d'inspirer aux diverses cours de l'Empire, dont les ministres étoient à Vienne, que leur intérêt devoit être uniquement de craindre la trop grande puissance de l'empereur, la mort prochaine du roi d'Espagne pouvant réunir de si grands états.

Il y avoit plusieurs siècles que les maisons de

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France et d'Autriche étoient ennemies irréconciliables. La guerre finie n'avoit pas dissipé les défiances, et ce furent ces inquiétudes mutuelles qui empêchèrent la véritable union, qui, pourtant, selon la pensée du marquis de Yillars, étoit plus sincèrement désirée par l'empereur que Ton ne vouloit se le persuader en France.

Le sieur Hop, ministre d'Angleterre et de Hollande, confia au marquis de Yillars le peu de satisfaction qu'il avoit du silence et des froideurs des ministres de l'empereur, sans que ses plaintes sur cela pussent faire penser qu'il eût aucun soupçon d'une intelligence plus vive de leur part avec le marquis de Yillars.

Effectivement, les ministres de l'empereur paroissoient fort piqués contre l'Angleterre et la Hollande, et le marquis de Yillars étoit extrêmement attentif à ne pas donner au ministre de ces puissances le moindre soupçon des desseins que l'empereur pouvoit avoir de se lier avec le roi. Il étoit trop important dans la conjoncture présente, et vu les mesures du traité de partage, que le ministre du roi parût n'avoir rien de réservé pour le sieur Hop. Celui-ci ayant voulu, sur le retour d'un courrier de Madrid, presser le comte d'Harrach de s'expliquer plus clairement que la cour de Madrid n'avoit encore fait, ce ministre lui répondit froidement et même avec hauteur : c Dans c la fin des trois mois, l'empereur fera déclarer ses c intentions. >

La cour de Yienne n'oublioit rien cependant pour se faire de puissants amis dans l'Empire. Le plus considérable étoit l'électeur de Brandebourg, qui, voulant obtenir le titre de roi, promettoit à tout évé-

nement des secours à Tempereur, auquel le duc de Savoie paroissoit encore vouloir se lier.

L^ambassadeur de ce prince à Vienne se donnoit un grand mouvement qu'il prétextoit, — parlant au marquis de Villars, — des difficultés qu'il trouvoit auprès des ministres de l'empereur pour l'acquisition de divers fiefs que son maître vouloit avoir. Mais tous les soins que cet ambassadeur prenoit pour se cacher ne découvroient que mieux ses véritables desseins au marquis de Villars.

Il revint alors un courrier de Madrid à Vienne, envoyé sur la nouvelle du traité de partage. Les ministres de l'empereur dirent seulement au marquis de Villars que le roi d'Espagne avoit appris une si dure nouvelle avec une grande fermeté, que ce prince en écrivit quatre lignes de sa main à l'empereur, par lesquelles il lui mandoit que tous les grands de son royaume lui avoient témoigné leur indignation d'un pareil traité et qu'ils l'avoient tous assuré que, pour en empêcher l'exécution, ils étoient prêts à sacrifier leurs biens et leur vie.

Le prince de Schwartzemberg n'étoit pas des conférences, mais il étoit très bien avec l'impératrice, et, par conséquent, informé de ce qui s'y traitoit. U dit au marquis de Villars : c Souvenez-vous, monsieur, c des premiers discours que je vous ai tenus : gens c plus considérables que moi ont parlé ; mais je vous c répète que rien ne sera si avantageux à nos maîtres € qu'une bonne intelligence et un partage concerté € entre eux ; car, pour celui qui est réglé par le traité, c jamais il n'aura lieu. »

M. de Torcy envoya au marquis de Villars une rela-

Le marquis de Villars mandoit au roi que, si le comte de Sinzendorff laissoit entendre que l'empereur pouvoit enfin céder le Milanois, il étoit persuadé que l'on trompoit ce ministre, suivant la maxime assez établie dans le ministère, que, quand une cour en veut tromper une autre, elle commence par trompor son ambassadeur même. Enfin, le marquis de Villars assuroit le roi qu'il ne devoit jamais attendre de l'empereur une véritable et formelle renonciation au Milanois.

Il étoit bien vraisemblable que les principaux États de l'Italie craignoient le voisinage du roi. Aussi, Loredano, ambassadeur de Venise à Vienne et Tune des meilleures tètes du sénat, dit au marquis de Villars : c L'Angleterre et la Hollande ne peuvent donner au c roi une plus grande marque de leur estime et de c leur respect pour lui qu'en désirant qu'il n'ait pas c la Flandre, et je crois toute l'Italie bien disposée à c donner au roi votre maître la preuve des mêmes c sentiments, eil ne lui souhaitant pas le Milanois. »

Le sieur Hop étoit persuadé que les Vénitiens s'unissoient avec l'empereur et que le duc de Savoie étoit dans les mêmes intentions. Le marquis de Villars jugeoit de même, par les démarches de cet ambassadeur, qu'il travailloit à un traité secret avec l'empereur.

Dans ces entrefaites, on vint à croire que le prince de Vaudemont, gouverneur du Milanois, étoit dévoué à la France, et le bruit courut que le roi d'Espagne l'avoit fait arrêter. Mais cette nouvelle fut bientôt détruite, aussi bien que les soupçons que l'on vouloit prendre contre le prince de Vaudemont le fils, honune de beaucoup de mérite.

Cependant le sieur Hop reçut des ordres d'Angleterre et de la Hollande de presser la cour de Vienne. Il représenta que le temps étoit précieux, et que, si Tempereur vouloit le perdre, ses maîtres étoient déterminés à n'en pas user de même. Toutes ces instances n'attirèrent des ministres de l'empereur que des réponses froides et ambiguës ; ils se contentèrent de dire au ateur Hop qu'ils attendoient des nouvelles d'Espagne, «ans lesquelles l'empereur ne pouvoit prendre aucun parti, et, d'une autre part, ils assuroient le m«rquis de Villars que leur maître vouloit traiter avee kd. Cependant le comte de Sinzendorff étmt persuadé que la négociation se feroit en France, par conséquent qu'il en seroit chargé, et le marquis de Villars faisoit ce qui étoit en son pouvoir pour que cela fût ainsi, persuadé qu'il étoit d^ la dignité et de l'intérêt du roi qu'un traité important se fit sous ses yeux.

Le comte de Sinzendorff ayant fait de grandes instances pour changer dans le traité de partage l'article IX, qui régloit la succession et qui portoit le choix d'un tiers, le roi, après avoir communiqué ces projets de changement au roi d'Angleterre et au pensionnaire Heinsius, manda au marquis de Villars que, si l'empereur déclaroit n'exiger d'autre changement que celui de l'article en question, on pouvoit y travailler et lui donner satisfaction ; mais, qu'avant tout, il falloit être sûr que cette difficulté seroit l'unique.

Le roi^ apprenoit encore une grande nouvelle au marquis de Villars : c'est que tous les conseillers

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