Le 45 octobre
2. Parti de Fontainebleau le 12 octobre, à deux heures de Taprès-midi.
un à Paris, dépêché de Madrid, qui portoit à l'électeur palatin la nouvelle de la mort du roi d'Espace, arrivée le 2 d'octobre. Le roi mandoit au marquis de Yillars que, bien qu'il n'eût pas encore reçu de lettre de son ministre à Madrid, il ne pouvoit douter de la certitude de la nouvelle; qu'il lui donnoit ordre de prendre audience de l'empereur et de lui déclarer une dernière fois que, s'il vouloit éviter la guerre, il falloit souscrire au traité de partage ; qu'il envoyoit le marquis d'Harcourt à Bayonne commander les troupes de France dispersées le long de la frontière d'Espagne ; que le choix de ce tiers, auquel les puissances liguées destinoient la portion de la monarchie d'Espagne qui regardoit l'archiduc, seroit fait incessanmient, et que la cour de Vienne n'avoit plus de temps à perdre pour prendre un parti.
Ces deux courriers furent suivis d'un troisième S qui détruisoit la nouvelle de la mort du roi d'Espagne. Ainsi le marquis de Yillars suspendit l'audience qu'il avoit eu ordre de prendre.
La cour de Vienne n'oublioit rien cependant pour se ménager des amis. Le duc d'Hanovre lui étoit déjà engagé par son neuvième électorat, et l'électeur de Brandebourg ne l'étoit pas moins par l'espoir de la dignité royale, que l'empereur vouloit tenir secrète. Mais il ne fut plus permis d'en douter quand on sut que l'électeur avoit déjà fait faire une couronne et tous les ornements royaux ; son traité avec l'empereur ne fut pas même ignoré, quelque envie que l'on eût
i . Parti de Fontainebleau le 12 octobre, quelques heures après le précédent.
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de le tenir caché, et Ton sut^ qu'un des premiers articles étoit d'entretenir 8,000 hommes payés, en cas de guerre pour la succession d'Espagne; de renoncer à des anciennes prétentions de dettes de Fempereur à l'électeur et un prêt de quelques millions de florins. Tout cela étoit caché avec le plus grand secret qu'il étoit possible.
Au reste, l'empereur ne faisoit point approcher ses troupes du Tyrol. Il savoit bien que celles de France arriveroient les premières dans le Milanois, étant placées sur les frontières de Piémont , et qu'elles seroient en état de prévenir les siennes, dont les recrues se faisoient lentement^.
Ce prince avoit un moyen sûr de s'acquitter de tout ce qu'il devoit à ses troupes. Il n'y avoit pas un seul régiment auquel il ne fût dû des sonmies considérables, et tous les officiers, craignant une réforme, consentoient à renoncer à ce qui leur étoit dû, pourvu qu'on les assurât qu'ils seroient conservés. L'empereur étoit déterminé à ne rien passer; ainsi le profit étoit certain, mais l'irrésolution ordinaire de la cour et l'avidité de ceux qui profitoient des paiements
1. Dans la dépêche du 16 octobre, où Villars donne ces détails au roi, il n'est pas aussi affirmatif : c Je ne donne pas ces nouvelles à Votre Majesté comme bien solides, mais c'est ce qui m'a été dit par gens de bon sens et quelquefois bien informés. »
2. A la note du 6 octobre visée ci-dessus, par laquelle Tempereur s'engageait à n'envoyer en Italie que des recrues, le roi avait répondu qu' c il ne consentiroit pas à cette exception » ... ■ si l'empereur prétend faire passer des troupes, soit en Italie, soit ailleurs, sous quelque prétexte que ce soit, il sait par avance ce que je croirai devoir faire. » (Dépêche du roi à Villars du 20 octobre.)
empêchèrent cette épargne considérable à l'empereur, qui paya tout. Cependant, les régiments n'en reçurent pas le tiers et les deux autres allèrent au profit de ceux qui, se chargeant des assignations, trouvèrent le moyen de se faire payer par leur crédit et par les manèges si ordinaires dans les cours.
De toutes parts, les nouvelles de Madrid arrivèrent à Vienne, et toutes faisoient entrevoir la mort du roi d'Espagne, si prochaine, que les ministres de l'empereur ne pouvoient être surpris que le marquis de Yillars les pressât de s'expliquer. La nomination d'un tiers les irritoit toujours, et, malgré le péril de leurs retardements à prendre un parti, il leur étoit impo^ sible de digérer une pareille menace. Ils s'assemblèrent plusieurs fois, sur les dernières instances du marquis de Yillars. Ceux qui étoient chargés d'examiner une matière si importante étoient les comtes d'Harrach, de Kaunitz et de Mansfeld, le comte de Walstein, grand chambellan, et le chancelier de la cour; mais les deux premiers avoient la principale confiance de l'empereur et avoient même traité avec le marquis de Yillars sur des points dont les autres n'avoient aucune connoissance.
Le comte de Kaunitz dit au marquis de Yillars : c On vous feroit des propositions que vous ne devriez c sans doute jamais refuser ; mais, si vous dépendez c de l'Angleterre et de la Hollande, on ne sait plus c que vous dire^ > Après ces mots, il assura le
1. Dans sa dépêche au roi, da 26 octobre, Villars raconte l'entretien en des termes moins explicites. Kaunitz aurait simplement dit : c On verroit, on chercheroit quelques expédients, mais l'An« gleterre et la Hollande ne consentiroient jamais à ceux que noua
marquis de Yillars qu'il auroit une réponse dans peu, et, effectivement, il Fauroit reçue le jour même, s'il n'étoit arrivé un courrier, parti de Madrid le 8 d'octobre, et dont les lettres redonnoient quelque espérance sur la vie du roi d'Espagne.
Sur ces lenteurs de la cour de Vienne, il ne sera pas inutile de dire un mot de l'ordre des délibérations et des conseils qui s'y tenoient.
Les cinq ministres, qui avoient la commission d'examiner tout ce qui avoit rapport à Taffaire de la succession et du traité, s'asseml>loient chez le plus ancien avec un référendaire ou secrétaire, qui écrivoit les diverses opinions de ces ministres, qui les mettoit au net, et qui, ensuite, en rapportoit l'extrait au comte d'Harrach ; celui-ci en rendoit compte à l'empereur et recevoit son ordre décisif, à moins que l'empereur n'ordonnât que cette matière, dirigée par les cinq ministres, fût traitée encore devant lui avec tous les ministres de la conférence. Ainsi, outre leur penchant à la lenteur, leur façon particulière de traiter en apportoit encore beaucoup.
Il se passoit peu de jours qu'il n'arrivât divers courriers à la cour, ou en droiture de Madrid, ou par Barcelone et par Gènes, dont les uns confirmoient les apparences de la mort prochaine du roi d'Espagne et les autres redonnoient quelque espérance de voir ce prince traîner encore.
Sur ces nouvelles opposées, le comte d'Harrach, qui avoit promis une réponse positive au marquis de
proposerions, i — c Par là, je juge, ajoute Yillars, qu'ils ont médité quelques propositions sur la Flandre. »
Yillars pour le S5 d'octobre, lui dit qu'il ne pouydt la lui donner encore, ni même lui marquer le jour qu'il pouvoit la recevoir.
Il y eut une conférence le même jour SI5, où assista le roi des Romains avec les chefs des conseils, qui, pour l'ordinaire, n'étoient pas appelés à celles qui concernoient la matière présente. Elle dura plus de cinq heures, composée du cardinal GoUonits, du prince de Salm, des comtes d'Harrach, Walstein, Mansfeld, des chanceliers de Bohème et d'Autriche, du président de guerre, des comtes Jerger, Kaunitz, du vice-présir dent de la chambre et de tous les référendaires de ces différentes expéditions. Cette conférence fîit une manière de dernier conseil, où l'on vouloit apparenoment le consentement de tous les États pour se fixer à une dernière résolution.
Cette conférence chez l'empereur fut suivie d'une autre le même jour chez le comte d'Harrach. Elle étoit composée des mêmes ministres et dura jusqu'à minuit. Le jour d'après, le président de guerre et le chancelier de la cour s'assemblèrent chez le comte de Kaunitz. Ils y furent plus de cinq heures avec un seul secrétaire, et l'on jugea que c'étoit pour régler des marches de troupes; on crut même que la résolution étoit prise d'en faire avancer un corps considérable vers le Tyrol et la frontière de Frioul.
Il est certain que la cour de Vienne, étonnée d'abord par la nouvelle qui arriva de la mort du roi d'Espagne, et qui se trouva fausse, ne savoit à quel parti se déterminer. Son .horreur pour le traité de partage auroit peut-être cédé à la nécessité forcée de s'y soumettre; mais, la nouvelle s'étant trouvée fausse, on
s'ouvrit à l'espérance de quelque conjoncture plus heureuse dans la suite. La naissance d'un archiduc^ releva les courages et l'on ne douta plus de ee qui s'appelle le miracle de la maison d'Autriche, c'est-àdire de l'expérience de ses ressources imprévues dans les périls divers où elle se trouve exposée.
Le comte de Kaunitz dit là-dessus au marquis de Yillars, qui le pressoit toujours pour sa réponse : c Pourquoi voulez-vous troubler par des instances c fâcheuses la joie où nous sommes de la naissance c de l'archiduc? > Le marquis de Yillars lui répondit : c C'est pour rendre votre joie solide que je voudrois c que, par une bonne et sage résolution, vous vou- € lussiez bien vous ôter toute inquiétude pour l'avec nir. » Le comte de Kaunitz dit en riant : c Nous y c songeons aussi. » Le marquis de Yillars répondit de la même manière : < Dieu veuille que vous ne soyez € pas occupés de beaucoup de soins inutiles et de c trompeuses espérances ! >
Les discours des comtes d'Harrach et de Kaunitz marquoient toujours que leur parti seroit bientôt pris si le roi vouloit suivre ses véritables intérêts, qui n'étoient point du tout de s'unir à l'Angleterre et à la Hollande ; qu'il ne falloit point s'étonner de leurs difficultés à donner une réponse décisive sur la proposition de souscrire au traité du partage ; qu'ils en avoicnt eu horreur dès les premières ouvertures qu'on leur en avoit faites ; et qu'ils n'avoient pu revenir de cet éloignement pendant les trois mois qu'ils avoient pour
i. La reine des Romains accoucha, le 28 octobre, d*un archiduc qui mourut quelques mois après.
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délibérer. Cette réponse fut enfin donnée par le comte d'Harrach telle qu'on la rapporte ici, aussi bien que celle qui regardoit les princes opposants au neuvièaie électorat. Le roi avoit intérêt de les soutenir tant que dureroit Tincertitude de la paix ou de la guerre, et cette incertitude ne pouvoit finir que par un traité direct avec le roi. L'empereur le souhaitoit fort, ne voulant point absolument consentir au traité de partage, où il refusa d entrer pour la seconde fois : la première, quand le marquis de Yillars donna les premières nouvelles de ce traité ; et la seconde, après que les trois mois que l'on avoit donnés fiirent écoulés.
Réponse de V empereur, donnée le 5 de novembre i700^ à la dernière instance faite sur V extrémité du roi d'Espagne.
€ Sa Majesté Impériale nous a commandé de vous dire qu'elle a déjà fait déclarer l'autre fois comme quoi elle croyoit indécent et injuste de traiter ou de convenir de la succession ou partage de la monarchie d'Espagne pendant la vie du roi Catholique, et après les contradictions et protestations qu'il a faites dans tous les endroits de l'Europe. Notre très auguste maître est confirmé dans son opinion par l'espérance qu'il n'a pas encore perdue que le bon Dieu, après la dangereuse maladie de Sadite Majesté, la remettra en pleine santé.
c Du reste, Sa Majesté Impériale réitère les assurances données qu'elle est toujours dans la même intention et désir d'entretenir avec le roi Très Chrétien une paix constante et une amitié sincère, comme aussi d'observer religieusement, du vivant du rm
Catholique (pourvu que la France fasse de même)» les déclarations faites en dernier lieu. >
Réponse de Vemper^r sur ce qui regarde les princes
correspondants.
€ Sa Majesté Impériale m'a ordonné de dire à M. le marquis de Yillars que, quand il a été question d'ériger le neuvième électoral, c'a été avec connoissance du collège des électeurs ; que, cpiand les princes ont fait leurs premières plaintes, on leur a déclaré et réitéré la même déclaration lorsque les députés de Nurembei^ ont été à Vienne, savoir que l'introduction de l'électeur ne se feroit point que l'on ne se fût entendu avec les princes : et on a donné pour cela la conunission à l'électeur de Mayence. En même temps on s'est offert que, si les expédients proposés par ledit électeur de Mayence ne les satisfaisoient pas, ces princes n'avoient qu'à proposer eux-mêmes les autres expédients qui seroient praticables, et que l'empereur y apporteroit toute facilité. De sorte que Sa Majesté Impériale ne croit pas qu'ils aient aucun sujet d'appeler des garanties étrangères, d'autant moins qu'il n'est pas dit un mot, ni dans les traités de Westphalie, ni dans la bulle d'or, ni dans les traités suivants, qui défende l'érection d'aucun électoral.
< De plus, l'empereur croit que l'explication de l'instrument de la paix n'appartient pas à ce nombre de princes seuls, et que cela regarderoit les autres princes compacissants^, et l'Empire en général. De
1. Compacissants, contractants. On donne encore le nom de compact à certaines conventions faites avec le pape.
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sorte que Tempereur se promet de Sa Majesté Très Chrétienne qu'elle voudra bien insinuer à ces princes de ne pas troubler le repos de l'Empire, puisque le roi sans doute sera persuadé qu'il n'y a personne qui puisse ni qui doive avoir plus de soin de leurs droits que l'empereur même, puisqu'il est de son intérêt que l'Empire demeure tranquille, et qu'il croit bien que le roi ne se servira jamais de cette occasion pour y causer quelque trouble. >
Cependant le marquis de Yillars désiroit, pour ses affaires particulières, pouvoir revenir en France pour quelques jours. Il écrivit même au marquis de Torcy^ qu'il lui enverroit une copie de la route qu'il suivroit poste par poste, afin que, si le roi d'Espagne venoit à mourir pendant son voyage, on sût où le prendre, et qu'il pût retourner à Vienne des portes mêmes de Paris, sans y entrer, si le service du roi l'exîgeoit.
Les comtes d'Harrach et de Kaunitz, instruits de ce projet de départ, dirent au marquis de Villars : c Si vous retournez en France, et que cependant le € roi d'Espagne vienne à mourir, revenez ici : on terc mine quelquefois les plus grandes affaires en peu c de moments. > Mais le marquis de Yillars a voit assez connu et fait connoitre les intentions de l'empereur, pour que le roi fût certain que ce prince désiroit véritablement un traité direct avec Sa Majesté. Elle persistoit néanmoins à s'en tenir au traité de partage ; et le marquis de Yillars eut ordre, par une lettre du roi,
i. La lettre est du 6 nov. 1700 et se trouve aux archives des Affaires étrangères : elle contient la phrase attribuée quelques lignes plus bas à Harrach et à Kaunitz.
du 7 de novembre, de déclarer à l'empereur que ses troupes s'étendoient le long des frontières d'Espagne ; qu'elles occupoient le Dauphiné pour être en état de soutenir ses projets et le prince que les contractants substitucroient à l'archiduc, si l'empereur demeuroit ferme dans le refus de souscrire au traité de partage. Au milieu de ces conjonctures, le conseil de l'empereur étoit extrêmement partagé, et le comte de Jerger, homme franc et sincère, sortant d'une très longue conférence, où la matière présente avoit été agitée, dit ces paroles au marquis de Yillars : c Quand on me vient
< dire que le roi d'Espagne se porte bien, et que l'on € veut même se flatter qu'il pourroit encore avoir des € enfants, j'éclate de rire au nez des gens, et je leur c réponds que j'ai grande foi aux miracles passée, c mais que pour les présents je suis moins disposé à € y croire ; que pour moi je regarde le roi d'Espagne c comme mort, et qu'il faut agir comme si l'on en devoit
< recevoir la nouvelle demain. > Le marquis de Yillars lui demanda, ce cas supposé, quelle étoit son opinion. Il lui répondit : c Je ne vous dirai ni les sentiments c des autres, ni les desseins du maitre ; mais pour les c miens je ne vous en ferai point de mystère. Je ne c parle pas des droits de l'empereur ni de ceux de c votre maitre; il n'est pas question d'en disputer.
< Mais ceux de votre grand roi, le plus grand qui
< ait jamais été, sont soutenus de sa bonne conduite c et sage prévoyance : ce sont véritablement les plus
< forts, puisqu'il les accompagne de la force de ses c armes et de ses alliances. Mais enfin l'empereur en
< a que nous devons croire les meilleurs; et vous ne € voulez pas que l'empereur n'ait rien, lorsque vous
c joignez des royaumes et des états si importants à c votre couronne. Vous nous offrez un partage pour c Farcbiduc ; et sur ce partage tel qu'il est, j'ai dit à c l'empereur que M. l'archiduc seroit plus heureux c duc de Gamiole que roi en cage. Ma pensée est c donc qu'il faut se préparer à la guerre, et arracher c de la succession ce que nous pourrons. »
Sur cela le marquis de Yillars lui demanda ce qu'il espéroit gagner par la guerre, puisqu'il convenoit luimême que l'on ne pouvoit résister à un roi qui joignoit aux grandes forces qu'il avoit de ses propres états celles qu'il tiroit encore de ses alliés. Le comte de Jerger répondit à cela : c Votre partie est fort bien c faite, mais nous ne sommes pas sans ressource. J'ai c fait voir à l'empereur qu'il peut entretenir cent mille c hommes de guerre, sans compter ce qu'il tirera des c Hongrois à fort bas prix. Nous ne commencerons c pas la guerre assurément avec des espérances si c bien fondées que les vôtres ; mais, quand une fois la c guerre est commencée, les événements sont incerc tains : et, en un mot, dans ce parti-là, il y a tout c ensemble de la dignité et de la ressource, au lieu c qu'en acceptant le traité, la honte, la perte et la c ruine de l'empereur sont certaines. Enfin je suis c pour la guerre. >
Le comte de Mansfeld suivoit cette opinion, et le comte de Kaunitz ne s'en éloignoit pas ; le comte de Walstein se reposoit sur le miracle de la maison d'Autriche ; le président de guerre n'étoit plus un honmie, par Taffoiblissement de sa santé qui lui permettoit à peine de se faire porter au conseil ; les autres ministres inclinoient moins à la guerre, et, dans cette diversité
d'opinions, on n'arrivoit à aucune résolution décidée.
Les princes de Savoie, de Gommercy et de Yaudemont, dont le premier auroit dû entrer dans les conseils, voyoient avec plaisir que la guerre devenoit comme inévitable, et paroissoient très surpris que l'on ne s'y préparoit pas davantage. Sur tout cela le marquis de Yillars pensoit et mandoit au roi qu'il ne s'agissoit plus de presser la cour de Vienne^ mais d'attendre le moment critique; qu'alors elle seroit forcée de prendre un parti, et qu'en son particulier il étoit convaincu que ce seroit le moment le plus favorable pour conclure sur-le-champ avec elle, et pour le faire avantageusement.
Dans une conjoncture où l'empereur avoit si grand besoin de bons serviteurs, les ennemis du prince de Bade n'oublièrent rien pour le perdre ; tant il est vrai que les cabales de cour, peu occupées des intérêts du maître, prévalent toujours sur ce qui est le plus important. Personne ne l'a tant éprouvé que le marquis de Yillars, comme on le verra dans la suite de ces Hémoires, puisqu'il lui est arrivé quatre ou cinq fois, dans la dernière guerre, qu'à peine il avoit tiré l'âtat des plus extrêmes périls, que Ton affoiblissoit sdn armée, et que même on donnoit à d'autres les plus importants emplois.
Le prince de Salm soutenoit le prince de Bade, et même le comte de Kaunitz faisoit avertir celui-ci qu'il devoit un peu diminuer certaine hauteur qui ôtoit à ses amis tout moyen de le servir, et qui donnoit aux ministres résolus à sa perte de fréquentes occasions de l'avancer.
Cependant on commença à songer plus vivanent
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aux moyens de faire des fonds ; et par la levée du centième denier accordé par tous les États de l'empereur, et par un secours de l'électeur palatin, on trouva que Ton pouvoit compter sur sept millions de florins d'Allemagne, faisant quatorze millions de France.
Tandis que les courtisans murmuroient de l'indolence de Tempereur et de ses ministres dans une conjoncture si importante, il arriva que Ton fit la représentation d'un opéra où l'auteur blàmoit cette mollesse avec assez de liberté. Les personnages du poème étoient la Vertu, l'Honneur, la Vivacité, l'Inquiétude, la Paresse, le Vice, l'Indolence, la Confiance. Â la fin, la Vertu, abandonnée de la Vivacité et de l'Inquiétude, ayant pour compagnes la Confiance et l'Indolence, se trouvoit enchaînée ; et sur cela la Vivacité et l'Inquiétude tenoient des discours très forts sur les ministres, et dont le maître même pouvoit s'appliquer quelque chose. Comme le roi avoit fait l'honneur autrefois au marquis de Villars de lui parler avec bonté sur ce qui lui revenoit de son esprit inquiet, celui-ci ne fut pas fâché de voir dans ce petit opéra combien l'inquiétude est nécessaire à la vertu. Il prit la liberté^ parler au roi de cette tragédie dans les lettres* quHl lui écrivoit, et il osa représenter qu'une certaine inquiétude ne devoit pas toujours être regardée comme un défaut ; ajoutant que, si Sa Majesté entendoit raisonner les généraux allemands sur les périls qu'ils avoient courus dans les dernières guerres, elle trouveroit que l'inquiétude d'un lieutenant général qui vouloit que
i. Les phrases suivantes ne sont pas dans les lettres adressées au roi, mais dans une lettre de Villars à Torcy du 17 noyembre.
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l'on profitât de certaines occasions méritoit moins d'être blâmée de présomption que louée d'un zèle ardent fondé en raisonnements solides, mais toujours soumis et respectueux pour son général.
Le 18 de novembre, le marquis de Yillars reçut une lettre du roi, qui lui apprenoit la mort du roi d'Espagne. Cette nouvelle fut aussi apportée à l'empereur par un courrier du comte de Sinzendorff; un autre, arrivé deux jours auparavant, y préparoit. L'empereur ne vit personne pendant deux jours ; mais il écrivit un mot au président de guerre, qui rassembla sur-le-champ les felds-maréchaux qui se trouvoient alors à la cour, savoir Gaprara, les princes Eugène et de Commercy. Il y eut le 19 un conseil^ chez l'empereur, qui dura plus de quatre heures. Le prince de Lichtenstein, hayo de l'archiduc, y fut admis; ce qui fit penser qu'apparemment il étoit question de quelque voyage pour ce prince. Le jour d'après, on délivra l'argent pour les remontes et recrues de toutes les troupes. L'empereur donnoit quarante -deux livres pour un homme de cavalerie ou d'infanterie, et omt trente-cinq livres pour un cheval . Gq)endant on n'envoya aucun ordre pour ébranler les troupes. Dans ce dernier conseil, l'empereur parla avec une fermeté et avec une décision qui ne lui étoient pas ordinaires, taxant même ses ministres d'une irrésolution dont cependant, s'il falloit les en croire, il devoit être plus sçupçonné qu'eux.
1. J'ai retrouvé à Vienne aux Archives I. R. le procès-verbal de cette séance et des séances du 21 et du 22; il jette un jour décisif sur les intentions de rAutriche. Voyez les extraits que j'en donne à l'Appendice.
Us passèrent œs deux jours, et la plus grande partie de la nuit, en conférences. Le marquis de Villars dit en deux mots aux comtes d'Harrach et de Kaunitz : c Voilà le moment fatal arrivé : voulez-vous prévenir c les malheurs qui menacent l'Empire? » Le comte d'Harrach répondit seulement : c On vous parlera, c mais il n'est pas encore temps ^ . >
Le jour d'après, la nouvelle arriva que le roi d'Espagne avoit fait un testament en faveur du duc d'Anjou, qu'il instituoit son héritier universel. Le marquis de Villars fut informé en même temps que le roi avoit fait part à l'Angleterre et à la Hollande de l'acceptation qu'il faisoit du testament, et il eut ordre de le déclarer à la cour de Vienne, même que M. le doc d'Anjou avoit déjà été traité conune roi d'Espagne, et qu'il devoit partir le 1 •' décembre pour aller prendre possession de ses royaumes.
Dans ces premiers moments on prit à Vienne la résolution d'envoyer trente mille honunes des meilleures troupes en Italie, et vingt mille hommes sur le Rhin; et pour rendre complets les régiments qui
1. Dans sa dépêche an roi du 20 novembre, Villa» tient nti langage un peu différent et, je dois le dire, beaucoup plus vraisemblable, car il n'a pas le ton agressif qu*il aime à se donner après coup dans ses Mémoires. Void le passage : c Votre Majesté sera bien persuadée que je n'ai eu nulle occasion d'entretenir MM. d'Harrach et de Kaunitz, surtout ne voulant pas paroitre la chercher ; j'ai dit seulement ce soir au dernier, en sortant de chez l'empereur : c Voici l'événement prévu depuis si longtemps c arrivé, vous avez déjà bien perdu du temps, en voolez-vous a perdre encore ? Ne songez-vous à rien ?» — « On songe, mais c il n'est pas encore temps de vous parler. » — Le lien ne permettoit pas une plus longue conversation et assurément il ne m'en auroit pas dit davantage. »
devoimt marcher, on tira de ceux d'infanterie qui ne marchoient pas quatre compagnies, pour mettre ce qui étoit détaché à seize compagnies de cent cinquante hommes chacune, et un capitaine de grenadiers ; ce qui faisoit deux aiille cinq cent quarante hommes sur le pied complet.
On parla d'envoyer l'archiduc à Inspruck, et même il y a heu* de croire que la résolution en étoit prise, le prince de Lichtenstein, son gouverneur, ayant assisté aux dernières conférences. Ce qu'il y a de constant, c'est que l'empereur, ne voulant pas consentir au traité de partage, n'avoit pas de meilleur parti à prendre que d'envoyer d'abord un corps d'armée dans le Milanois, où sans doute le roi d'Espagne auroit donné des ordres nécessaires pour l'y recevoir. Mais les menaces que fît le roi d'agir sur-le-cbamp, d'entrer en Espagne et en Italie dès que l'on feroit la première démarche du côté de l'empereur, rompirent un dessein que plusieurs conseilloient vivement.
Le prince Eugène fut déclaré général de l'armée destinée à entrer en Italie; et les princes de Gommercy, de Yaudemont, et le comte Guido Staremberg, furent les premiers officiers généraux destinés à servir dans cette armée.
Le Si de novembre, le marquis de Yillars envoya demander un ordre ^ au comte de Kaunitz pour faire partir un courrier. Gelui qui alla chez le comte de Kaunitz vit bien qu'il étoit chez lui, mais on lui dit qu'il étoit sorti par une porte de derrière pour aller
1. a Un billet de poste, > dit la dépêche de Villars au roi du 25 novembre.
chot IVmpatur. Le soir, le comte de KauDÎtz fit dire AU n^rt^uis de ViUars qu*il voudroit bien lui dire un nH>t lo lendemain à la cour ; et lui apprit que, TempeïYHir ax-ant résolu de faire parler au marqiids de Vil- Ur^ il cr^Toit qu'il aimeroit autant suspendre encore wn >^r le A^part de son courrier.
l^ ^^ntes d'Harrach et de Kaunitz parlèrent en <^^ jiu marquis de Yillars dans le palais, et lui dirent H^M «>toil arrivé tant de courriers, qu'il n'avoit pas <*le en leur )>ouvoir de disposer d'une heure dans la K^irtkv )HHir l'entretenir; que d'ailleurs il pouvoit bKH) i>i^))prendre lui-même que, quoique les diverses iHHUx^lU's c]u*ils recevoient ne pussent pas apporter de j^iub changements dans ce qu'ils avoient à lui dire, i'em(H^riHU* étoit bien aise pourtant d'être informé de ee qu^elles portoient; qu'un de ces courriers étoit ^K'tA^iô de Madrid à l'ambassadeur d'Espagne à YhMUU\ et que c'étoit le premier qu'on eût reçu de|mis la mort du roi d'Espagne.
te uiaixiuis de Villars leur répondit qu'il n'avoit l'H'n de fort important à mander au roi ; mais qu'en tix^is jiuu's il étoit arrivé quatre de leurs courriers à V HHUUN et que le moins étoit qu'il en pût dépêcher un |HHU' apprendre seulement que l'on ne lui disoit rien.
t,e "il de novembre se passa sans que les ministres ^jkr' Teiupereur parlassent au marquis de Yillars ; et le biiAit i|ui commença à se répandre que le roi avoit iUW)>té la monarchie d'Espagne, destinée au duc i|*\Hiou son petit-fils, ne lui permettoit pas de s'attcuUiv à de grandes ouvertures de la part de Tem-
Qll choisit alors le comte de Wratislaw pour aller en
1700] MÉMOIRES DE YILLARS. 301
Angleterre. G'étoit l'homme de la cour le plus capable des grandes négociations; et ce choix de l'empereur fît juger que l'on songeoit à porter le roi Guillaume et la Hollande à des mesures bien différentes de celles qui avoient occupé ces deux puissances depuis la paix de Ryswick.
Le marquis de Villars reçut une lettre du roi [datée du 2 décembre] qui lui apprit que le prince de Vaudemont, gouverneur du Milanois, avoit déjà fait assurer le nouveau roi de son obéissance f que les gouverneurs des Pays-Bas avoient fait la même chose; et qu'ainsi les apparences étoient que tout le reste de la monarchie se soqmettroit également aux dernières volontés du feu roi.
L'abattement de la cour de Vienne Ait conforme à l'événement ; et les généraux qui, dès la nouvelle du traité de partage, avoient été d'avis d'envoyer une armée en Italie, disoient, avec beaucoup d'apparence de raison, que, si les ministres du feu roi d'Espagne qui l'avoient déterminé à priver de sa succession entière les princes de sa maison avoient vu une partie de la monarchie entre les mains de l'empereur, ils auroicnt peut-être eu de la peine à faire donner l'autre à un prince de France ; et que, même l'espérance de conserver la monarchie sur une seule tête étant perdue, jamais le roi d'Espagne n'auroit fait un pareil testament. Tel étoit leur raisonnement, et il paroissoil solide : mais le prince Eugène n'étoit consulté en rien, et l'empereur prit la résolution d'envoyer un courrier au prince de Bade, pour le faire venir à Vienne en toute diligence.
Le 4 de décembre, on apprit par un courrier du
30S1 MÉMOIRES DE YILLARS. [1700
cardinal de Lambert Texaltation du cardinal Âlbani^ à la papauté. Depuis longtemps les cardinaux n'avoient fait d'élection dans des circonstances où PÉglise eût un plus grand besoin de chercher dans son dief des qualités bien différentes de celles qui élèvent pour l'ordinaire à cette haute dignité. Le cardinal Albani' n'avoit pas cinquante ans, et paroissoit jouir d'une forte santé : ses larmes, répandues à la première noovelle de son exaltation, marquoient ou le caractère d'un comédien, assez naturel à sa nation, ou une foi* blesse bien éloignée du courage de Sixte-Quint. Geluir ci, appuyé sur un bâton et la tête courbée avant le scrutin, surprit tout le conclave quand le scrutin se trouva favorable : il leva la tète et entonna le Te Deum avec une voix ferme. On lui demanda par quel miracle il étoit devenu si droit ; et il répondit qu'auparavant il se baissoit pour chercher les clefs de saint Pierre, mais qu'après les avoir trouvées il pouvoit marcher la tète haute.
Le marquis de Yillars fit alors de nouvelles instances pour son congé, piqué, et avec raison, de voir MM. d'Harcourt et de Tallard magnifiquement récon^ pensés^, tandis qu'on ne faisoit rien pour lui. Il pouvoit se flatter que si le roi avoit été satisfait du traité de partage, ce traité étoit dû à la crainte qu'avoient l'Angleterre et la Hollande des offres magnifiques que l'empereur avoit fait faire au roi par le marquis de Yillars; et, quant au testament qui donnoit la monarchie entière à un des fils de monseigneur le dauphin,
i. Sous le nom de Clément XI.
2. Harcourt fut fait duc, Tallard reçut le cordon bleu et un gouveraement de province.
1700] MÉMOIRES DE YILLARS. 303
il pouvoit penser aussi qittif l'adresse avec laquelle il avoit empêché que l'empereur ne flt occuper le Milanois, lorsque le roi d'Espagne avoit bien voulu y recevoir ses troupes, avoit déterminé les ministres d'Espagne, qui craignoient surtout le partage de la monarchie, à la faire destiner entière à un des petits-fils du roi.
Il se plaignit fortement à M. de Torcy^ d'un oubli auquel il ne devoit pas s'attendre. Mais enfin le roi voulut qu'il demeurât auprès de l'Empereur jusqu'à ce que l'on vit quel parti prendroit ce prince. Sa résolution dépendoit des ressources qu'il pouvoit attendre des puissances maritimes et des princes de l'Empire, dont les plus puissants, tels qu'étoient les électeurs de
1. Yillars revient souvent dans la suite de ses Mémoires sur les deux mérites qu'il s'attribue ici : le premier d'avoir provoqué les offres magnifiques de l'empereur, le second d'avoir empêché l'entrée des troupes impériales en Milanais. Quant au premier, je pense pouvoir établir à l'aide des pièces publiées à l'appendice du présent volume que TAutriche n'a jamais sérieusement voulu traiter. Le second mérite que s'attribue Yillars n'est pas mieux établi : c'est sur l'ordre de Louis XIV, et non spontanément, que Yillars déclara à la cour d'Autriche que tout envoi de troupes impériales en Italie, sous quelque prétexte que ce fût, serait immédiatement suivi de l'entrée des troupes françaises massées en Dauphiné et dans le Roussillon. Ija lettre qu'il écrivit le 4 décembre à Torcy pour se plaindre, et qu'il analyse ici, est beaucoup plus modeste : « Les courtisans ici, dit-U, me font l'hon- « neur d'avoir rompu le dessein d'envoyer des troupes en Italie, f peut-être n'y ai-je pas nui, mais si j'y avois quelque part, j'auc rois autant servi au testament que M. d'Harcourt. > Le 23 novembre précédent Yillars, encore plus sincère, écrivait an roi : c Ils (les ministres) se repentent bien de n'avoir pas envoyé des « troupes en Italie sur les premiers ordres du roi d'Espagne de « les recevoir, et que la profonde sagesse de Votre Majesté a • empêché par les déclarations faites en dernier lieu, i
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Brandebourg et d'Hanovre, vouloient embrasser sa querelle.
Les premières pensées avoient été de faire marcher une armée en Italie, et nous avons vu que les généraux avoient déjà été nonmiés. Mais quand Tempereur fut informé que le prince de Vaudemont, gouverneur du Milanois, s'étoit soumis aux ordres de la régence d'Espagne avec les vice-rois de Naples, de Sicile et de Sardaigne, et que généralement tout ce qui dépendoit de cette monarchie dans les diverses parties de l'Europe reconnoissoit le testament, il prit le parti de se préparer solidement à la guerre, guerre funeste qui ébranla les deux grandes maisons de France et d'Autriche et qui pouvoit aisément en causer la subversion entière.
Les armées de France, comme on le verra dans la suite de ces Mémoires, passèrent trois fois le Danube sous les ordres du maréchal de Yillars, et, lorsqu'il le passa la première fois, les desseins de ce général n'alloient pas à moins que d'attaquer Vienne , la capitale de l'Empire. L'Espagne a vu deux rois dans sa capitale, et la France auroit été ébranlée sans les divers succès du marquis de Yillars.
Revenons aux mesures que prenoit la cour de Vienne en attendant la nouvelle des dernières résolutions de l'Angleterre et de la Hollande.
L'empereur étoit déterminé à la guerre, quand même il seroit abandonné de tout le monde, et il assuroit ses ministres avec une ardeur éloignée du flegme de son tempérament, que sa postérité n'auroit jamais à lui reprocher d'avoir vu sortir de sa maison la monarchie entière d'Espagne sans aucune effusion
de sang ; qu'il s'exposeroit, plutôt que d'y consentir, à faire périr ses armées et à perdre ses états; qu'enfin il tenteroit les plus grands efforts pour regagner les biens de ses pères.
Le roi des Romains fortifioit l'empereur dans ses desseins de guerre. D'une autre part, le malheur de l'archiduc, dont la fortune devenoit si différente par la perte de tant d'états qui lui étoient destinés , touchoit vivement le cœur du père, et d'autant plus que le caractère de l'archiduc étoit aussi doux que celui de son frère étoit violent et emporté. L'empereur se reprochoit d'ailleurs à lui-même de n'avoir pas suivi sa pensée, qui étoit de faire marcher d'abord ses troupes en Italie, et celle des plus habiles gens, surtout du prince Eugène, et de plusieurs officiers généraux qui avoient pensé conmie leur maître. En effet, la plupart étoient convaincus que jamais les Espagnols n'auroient pris le parti de mettre une partie de la monarchie d'Espagne sur la tête d'un des fils du dauphin de France, si les Impériaux avoient été maîtres du Milanois et du reste de l'Italie.
Ce fut dans cette occasion que le marquis de Yillars rendit au roi de très utiles services, en mettant tout en usage pour affermir à Vienne l'opinion des ministres qui s'opposèrent à la marche des troupes en Italie. Il y réussit si bien que l'on publioit que l'argent de France les avoit corrompus.
Par un article du testament du roi d'Espagne, ce prince désiroit que le duc d'Anjou, auquel il destinoit ses royaumes, épousât une archiduchesse. Le marquis de Yillars en parla aux ministres, mais l'empereur et ses deux fils avoient bien d'autres soucis que celui de
I SIO
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songer au mariage des archidudiesses. Le marquis de Villars fit les compliments du roi à Tempereur, à rimpératrice , au roi et à la reine des Romains'anr h naissance de Tarchiduc, et leur dit que Sa lla|e8té songeoit à faire partir une personne exprès de sa cour pour les en féliciter.
Il eût fallu bien des compliments semblables pour calmer Taigreur, ou, pour mieux dire, Thorreor qui régnoit dans les cœurs de toute la maison impériale. Elle ne respiroit que la guerre, mais elle se trouvoit forcée, avant que d'éclater, d'attendre les mesures qu'elle pouvoit prendre avec les anciens ennemis de la France : d'autant plus que l'Angleterre et la Hollande paroissoient fort indignées de l'acceptation du testament.
On fît alors partir de Vienne le comte de Visconti pour le Milanois, où sa famille étoit puissante, et Ton renvoya à Naples les comtes Sangro et GarafiPa, Napolitains. Le premier, voulant y exciter quelque sédition, fiit arrêté et décapité.
Le comte de Gastelbarco fîit envoyé au prince de Yaudemont, gouverneur du Milanois, qui voulut ne lui donner audience qu'en présence de deux secrétaires de la diancellerie. Â toutes les instances de ce ministre de l'empereur, il répondit qu'il n'oublieroit jamais les grâces que lui et son fils avoient reçues de Sa Majesté. Impériale, mais qu'il étoit obligé de suivre les ordres du feu roi d'Espagne et ceux de la régence auxquels la monarchie entière s'étoit soumise. Après quoi, il fit sortir de Milan le comte de Gastelbarco.
Du reste, on pressoit vivement les recrues d'infanterie et de cavalerie. On ne travailla pas avec moins
d'ardeur aux équipages d'artillerie ; et, sur les apparences que l'empereur feroit marcher des troupes vers le Tyrol, le roi manda au marquis de Villars qu'il envoyoit le comte de Tessé à Milan, et qu'il feroit arriver soixante bataillons en Dauphiné et en Provence pour marcher en Italie dès que le prince de Vaudemont paroltroit en avoir besoin.
Enfin, outre les mesures que la cour de Vienne prenoit avec l'Angleterre et avec la Hollande, elle avoit un soin extrême de ménager tous les princes de l'Empire. L'électeur de Brandebourg, pour sa dignité royale, avoit promis huit mille hommes entretenus à ses dépens tant que la guen^e dureroit ; le duc d'Hanovre, pour le neuvième électorat, devoit en fournir six mille ; l'électeur palatin entroit dans les dépenses, et l'empereur comptoit aussi sur les cercles de Souabe et de Franconie, sur lesquels le prince de Bade avoit grande autorité.
L'on n'oublioit rien pour engager le duc de Savoie, et le marquis de Prié, son aml)assadeur à Vienne, travailloit à cela conune le plus zélé partisan de la maison d'Autriche. Il avoit acheté le comté de Ghocaturne, une des plus considérables terres de la maison des comtes de Serin^ , confisquée à l'empereur', et cette
i. Serin, Sériai ou Zrini, grande maison de Hongrie. Pierre Serini. S' de Gzackathurn, fut l'un des chefs de la révolte des Hongrois en 1665. Arrêté en 1671, il eut la tête tranchée à Neustadt. Ses biens furent confisqués. Sa fille Hélène épousa un prince Rakoczy et fut mère du célèbre chef des insurrections hongroises dont il sera question plus loin.
2. Confisqué à, confisqué par Tempereur ou à son profit. C'est une ancienne locution dont la phrase suivante d'Amyot précise bien le sens : • Quand la maison et les biens du tyran Nabis
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acquisition le rendoit à demi allemand. On se flaUoit d'ailleurs que le Portugal entrerait dans la ligue, et que la Hollande n'aurait d'autre parti à prendre que de faire les derniers efforts pour l'empereur. Ce qui portoit si fort à compter sur elle, c'est qu'on r^ardoit sa perte comme certaine par l'union des forces de France et d'Espagne avec les places qui la livroient à ces deux puissances.
Quant à l'électeur de Bavière, les généraux r^ardoient comme un avantage l'attachement qu'ils lui supposoient pour la France, c S'il fait, disoient-ils, la folie de demeurer uni avec elle, nous traiterons ses états comme le roi de France a traité la Lorraine. >
Le marquis de Yillars voyoit diminuer le conunerce qu'il avoit à Vienne avec les plus honnêtes gens, car l'esprit d'intérêt étoit tellement établi dans cette cour, que l'on étoit disposé à croire gagnés et corrompus tous ceux qui le voyoient souvent. Les princes Eugène, de Yaudemont et Gommercy n'étoient pas susceptibles de pareille crainte, aussi vivoient-ils toujours avec lui de la même manière.
Il fiit dit publiquement que le marquis de Yillars avoit empêché la marche des troupes en Italie dans le mois de septembra, avec deux cent mille écus donnés à quelque ministre, et l'on répandit qu'il avoit reçu un million pour retarder le conunencement de la guerre ^ .
eurent esté vendus, comme con&squez à la chose publique. » Voy. Littré, art. Confisquer.
1. Yillars écrivait au roi le 23 novembre 1700 à propos des difficultés que la cour d'Autriche trouvait à recruter la cavalerie destinée à agir en Italie : « Les courtisans, qui se piquent d'étra
1700] MÉMOIRES DE YILLARS. 309
La vérité est qu^un ministre du premier ordre* vint ofirir au marquis de Yillars, moyennant vingt mille écus; de suspendre durant six mois la marche
pénétrants, m'ont soutenu que c'était moi qui en étois la cause, tant pour avoir gagné par des sommes considérables ceux qui ont donné lieu aux difficultés que par Fhabileté avec laquelle je les ai fait naître. Gomme je ne compterai aucune dépense à Votre Majesté pour cela, je songerai encore moins à me faire un mérite d'un événement que je n'ai pas eu pour objet. »
{ . La dépêche par laquelle Villars informe le roi de ces propositions est àvL \^ janvier 1701. Le passage est assez curieux : « Il est tellement établi que j'ai 50,000 pistoles à distribuer pour rompre les mesures de l'Empereur (comme l'on prétend que moyennant une pareille somme j'ai empêché la marche des troupes en Italie dans le mois de septembre dernier), que cela m'attire des propositions auxquelles je réponds de manière à ne pas détruire entièrement une opinion qui peut être utile au service de Votre Majesté.
c L'envoyé de Danemark est donc venu hier chez moi, et, après beaucoup d'engagements qu'il a exigés avant de me parler, ce que j'ai donné avec les conditions qu'il doit attendre d'un ministre de Votre Majesté, il m'a dit que si je voulois donner 12,000 écus il pourroit rendre peut-être un service très important.
c n m'a expliqué que les dernières troupes danoises qui avoient servi l'empereur en Hongrie avoient été payées en plaintes des états qu'elles avoient traversés et qu'on leur avoit fait voir que les désordres qu'elles avoient commis montoient à beaucoup plus que ce qu'on leur devoit ; qu'enfin on étoit convenu de donner seulement 12,000 écus aux généraux qui les commandoient et à l'état-major, que ces 12,000 écus étoient sollicités depuis trois ans par des commissaires qu'on avoit laissés exprès ici, et qu'enfin, si on vouloit donner cette somme présentement, il espéroit que par le moyen de ceux à qui elle étoit due, gens de crédit à la cour, il empècheroit que les troupes danoises, qui sont en Saxe présentement, ne fussent employées au service de l'empereur, qui les demande à
son maître ledit envoyé s'est offert à tous les services qu'il
pourroit rendre, môme d'informer Votre Majesté quand je partirois de cette cour, mais que surtout si je voulois donner ces
12,000 écus, dont il jure qu'il n'y a rien pour lui, il feroit peut^ être un grand coup. »
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des troupes danoises qui dévoient servir Tempérmir. Tant on est peu délicat en Allemagne sur Fintârét, vice qui règne encore plus dans les cours particulières des électeurs et des princes de FEmpire que dans celle de l'enipereur.
Le duc de Moles, ambassadeur d'Espagne à la cour de Vienne, et parti de Madrid six semaines avant b mort du roi d'Espagne, arriva à Vienne avec des ordres bien contraires aux dispositions du testament. Les changements de la cour de Madrid depuis scm départ, et si opposés à ses instructions, le mirent dans la plus triste position. Il avoit été choisi parce qu'il étoit le plus attaché à Tempereur, et il arriva à Vienne dans le temps même que le duc d'Anjou prenoit possession de la monarchie d'Espagne.
L'empereur fit alors le comte de Sallboui^^ président de la chambre, charge qui répond à celle de contrôleur général des finances en France. Ce nouveau ministre étoit un sujet très médiocre; cependant, conune il étoit dévoué à la cabale dominante, il fut préféré au comte Gundaker Staremberg, infiniment plus capable de cet emploi, dont il fut revêtu quelques années après.
Les premiers jours de l'établisseipent du nouveau ministre des finances firent trouver quelque argent; ce qui arrive toujours en pareil cas, parce que le ministre et ses amis veulent donner de la réputation à une nouvelle administration. Mais ces médiocres ressources n'allèrent pas loin.
i. Gotthard Henri, comte de Salburg, d'une bonne ftunUle de la Haute- Autriche, fut nommé le 14 décembre 1700 et mounit le 80 juillet 1707, à quatre-vingt-neuf ans.
1701] BlÉMOmES DE VILLARS. 311
[1701.] On commença, dans les premiars jours de Tannée 1 701 , à ébranler les troupes qui dévoient composer l'armée destinée pour l'Italie. Tout ce pays, alarmé des apparences de se voir bientôt le théâtre de la guerre, porta le pape, comme père commun, à faire quelques tentatives pour la prévenir.
Son nonce à Vienne demanda audience ^ au marquis de Villars et lui rendit compte des ordres qu'un courrier extraordinaire lui avoit apportés de la cour de Rome. Ils étoient de représenter fortement à l'empereur la vive douleur où étoit le saint-père de voir toute l'Italie en feu par les marches de tant de troupes diverses qui venoient en disputer la possession et de prier l'empereur de suspendre la marche des siennes; Sa Sainteté se promettant que le roi de France, à qui elle demandoit la même grâce, voudroit bien la lui accorder. Le marquis de Villars répondit au nonce, qu'autant que cette instance auprès de l'empereur étoit juste et raisonnable, autant elle devoit le paroitre peu au roi, qui ne faisoit que soutenir la possession légitime du roi, son petit-fils, dans laquelle l'empereur vouloit le trouSIer.
L'ambassadeur d'Espagne eut une conversation pareille avec le nonce, qui ne se flatta pas que ses instances pussent détourner la guerre d'Italie.
La république de Venise fit faire , par son ambassa-
1. Dans sa dépêche au roi dn 8 janvier 1701, Villars dit simplement : « M. le nonce (Daccia) ayant passé chez moi et ne m'ayant pas trouvé, j'allai le voir hier.... il a voulu me donner part de ses ordres, i Dans la communication du saint-père, il est beaucoup plus question des intérêts 'de la chrétienté fue de ceux des Italiens. Le pape offre sa médiaticm pour prévenir la guerre.
deur à la cour de Vienne, les mêmes tentatives qae Je nonce avoit faites et la réponse de Tempereur fut que, si le pape et les Vénitiens craignoient la guerre, ils dévoient encore plus craindre l'esclavage auquel la puissance excessive des deux couronnes les devoit préparer.
Le 1 S janvier, le prince de Bade arriva à Vienne, où il fut deux jours sans avoir audience de Tempereur. Le marquis de Villars avoit fort connu ce prince dans les guerres de Hongrie et il avoit reçu de lui, dans ce temps-là, toutes les marques possibles d'amitié. Aussi, en dépeignant le caractère de ce prince, le marquis de Villars avoit mandé aii roi, que de tous les généraux de l'empereur, il lui paroissoit le plus propre à conmiander dignement ses armées, et, par conséquent, à augmenter l'envie des ministres ses ennemis. Il reçut avec assez de hauteur ceux des ministres qui allèrent le voir [chez la princesse Lobkovitz où il logeoit] . Il n'en avoit pas été bien traité précédemment, mais la conjoncture étoit favorable pour se faire valoir, et il prétendoit ne leur pas donner la main. Les principaux ^ refusèrent de le voir à de telles conditions, et il fut enfin convenu qu'il éviteroit de la prendre et de la donner.
On croit devoir placer ici une lettre que le marquis de Villars écrivit au roi le 22 janvier. On en jugera mieux des sentiments où étoient l'empereur, Timpé-
1. La dépêche du 19 janvier de Villars au roi nomme Harrach, Kaunitz et Mansfeld : elle ajoute que le prince de Bade faisait de grandes difficultés sur tous les desseins qu'on lui proposait et s'opposait à la guerre comme s'il ne la voulait pas. Mais Villars pense que c'était une tactique destinée à lui faire obtenir de meilleures conditions.
1701] BIÉMOIRES DE VILLARS. 313
ratrice, le roi des Romains et les principaux généraux de l'empereur, dans ces premiers moments où il étoit question de déterminer et de conunencer une grande guerre.
€ Sire,
c Jusques à présent on n'a encore travaillé à aucun projet de guerre. Votre Majesté sera bien persuadée que je n'omets rien de ce qui peut dépendre de moi pour pénétrer les sentiments de M. le prince Louis de Bade, et pour savoir si ce qu'on m'a dit de son opposition à la guerre étoit bien fondé.
c Ce prince dinoit hier chez moi, avec les princes de Savoie, de Yaudemont, Commercy et divers autres généraux de l'empereur. Pendant le repas, la conversation sur la guerre fut très vive. On y parla fort sur celle de Hongrie et des dernières d'Allemagne, dans lesquelles ce prince nous dit assez naturellement qu'il avoit été exposé à quelques périls ; et si Votre Majesté étoit informée de ses discours et qu'elle voulût bien se souvenir des projets que j'avois pris la Uberté de lui présenter, peut-être qu'elle regarderoit avec bonté mon zèle, mon attention pour le bien de son service et ma conduite pendant ces dernières campagnes.
c Après le repas, je fus bien aise d'engager MM. les princes de Bade et de Savoie dans une conversation plus particulière. On m'avoit assuré que leurs sentiments étoient fort différents ; et pour les démêler, je dis, en reprenant les matières de guerre, que souvent c'étoit sagesse de hasarder un combat, même avec quelque désavantage, quand on savoit positivement qu'en donnant à l'ennemi le temps de se fortifier, on couroit risque d'en être accablé. Le prince de Savoie
314 MÉMOIRES DE VOXARS. [1701
reprit : non seulement un combat, mais de oommenoer même une guerre avec désavantage, et cela en souriant à M. le prince de Bade, marquant qu'il avoit déjà soutenu cette thèse devant lui. Le prince de Bade répondit assez sérieusement : que, pour conunencer une guerre, il falloit bien y regarder et que, pour lui, il ne trouvoit rien de si dangereux que de s'embarquer sans biscuit. Enfin, Sire, je redirois inutilement tous leurs discours à Votre Majesté, il sufiSt qu'elle soit informée que ces deux princes soutiennent, par diverses raisons, leurs avis différents. De savoir, maintenant, si, au fond, le prince de Bade est assez opposé à la guçrre pour Tempêcher réellement, ou s'il n'en fait voir toutes les difficultés que pour ne pas répondre des mauvais événements, ou bien si ce n'est pour obliger la cour à ne former aucun obstacle à ses prétentions particulières, pourvu qu'il s'efforce de surmonter ce qui traverse les intentions de l'^Dpereur, c'est ce que les lumières de Votre Majesté démêleront mieux que toute l'attention que je puis avoir. Il est vraisemblable que ce prince, et par son inclination naturelle, et par divers intérêts, doit être porté à ne vouloir point passer sa vie dans l'inaction et dans l'oubli. Car de croire qu'il ne songe à se relever que par son opposition au neuvième électoral, ce seroit se borner à une distinction qui lui seroit commune avec plusieurs autres princes de l'Empire et bien différente de celle qu'il trouvera à la tête des armées de l'empereur.
c Cependant, afin que Votre Majesté puisse porter un jugement certain sur ce que j'ai l'honneur de lui mander, je crois devoir lui rendre un compte exact
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de tout ce qui s*est passé dans les premières audiences de ce prince. Une personne a donc su par lui-même que sa première audience de rempereur» qui est la seule qu'il ait eue jusqu'à présent, avoit été pleine de démonstrations d'amitié, que Fempereur lui avoit dit : que bien loin d'avoir désapprouvé sa conduite sur le neuvième électorat, ni même sur la réquisition, il étoit entré dans ses raisons ; qu'il avoit envie de satisfaire les princes et plus encore lui que personne ; qu'il le prioit de lui en donner les moyens et d'avoir aussi quelque égard à sa réputation qui y étoit engagée. L'empereur lui dit ensuite : qu'il étoit déterminé à la guerre, qu'il comptoit sur Je roi d'Angleterre et sur la Hollande, mais que, quand même leurs secours lui manqueroient, il la feroit seul ; que véritablement, dans une entreprise si difficile, sa première ressource étoit dans ses conseils ; qu'il vouloit les suivre en tout et lui remettre entièrement la conduite de la guerre.
c Le prince lui répondit par beaucoup de respects et par toutes les marques de rcconnoissance. Il ajouta, sur l'affaire du neuvième électorat, qu'il s'attendoit toujours à la justice de l'empereur, sans entrer plus avant dans cette matière.
c L'impératrice lui parla à peu près dans les mêmes termes que l'empereur et lui dit, sur le neuvième électorat, qu'elle le prioit de trouver les moyens de tirer l'empereur de cette maudite affaire, à laquelle il étoit très fâché de s'être engagé.
c Le roi des Romains l'embrassa, lui fit mille pror testations d'amitié et ne lui parla point de l'électorat.
c Le prince de Bade alla ensuite chez la reine et, comme il en sortoit, il trouva dans l'antidiambre le
roi deis Romains qui Tattendoit, lequel l'embrassa encore, en l'assurant qu'il n'avoit d'autres ressources qu en lui pour le rétablissement des affaires de sa maison ; qu'il espéroit qu'il voudroit bien être son maître pour la guerre et surtout être toujours son ami.
€ Après toutes ces premières audiences, le président de guerre alla chez le prince de Bade pour lui porter l'état de la guerre et pour le prier, de la part de l'empereur, de vouloir bien entrer en matière* Le prince répondit : qu'il ne vouloit entendre parler de rien, qu'auparavant l'empereur n'eût eu la bonté de lui faire savoir ses intentions sur le neuvième électoral. Cette réponse, revenue à l'empereur, l'a extrêmement irrité, aussi bien que l'impératrice.
€ Le roi des Romains lui a envoyé le S'^ Rommel, qui est son premier confident, le même qui a été son précepteur, mais qui, déplaisant aux Jésuites à cause du grand empire qu'il avoit sur l'esprit de ce prince, en a été écarté depuis. Le prince de Bàde, après plusieurs discours, lui conta ce trait de l'histoire de l'Empire, savoir : que l'empereur Othon, ayant eu le malheur de déplaire à ses vassaux, au point que tout l'Empire étoit révolté contre lui, ofirit, pour le rétar blissement de la paix, de se démettre de l'Empire et sa vie même, si on la vouloit ; qu'ici il n'étoit question, pour ramener le calme, que de détruire un neuvième électorat. Enfin, depuis six jours, on n'a parlé de rien à ce prince et même on a donné des ordres pour faire marcher vers le Rhin les quatre régiments dont Votre Majesté trouvera l'état ci-joint, sans en parler.
€ Le prince de Bade a dit à la même personne dont j'ai déjà parlé, qu'il seroit encore ici quinze jours ou
1701] BIÉMOmES DE VILLARS. 317
trois semaines et qu'il s'en retourneroit après, si Ton ne vouloit de lui rien de plus.
c Je tiens quelques-uns de ces détails de l'envoyé de Danemarck, auquel ce prince les a confiés. Cet envoyé est assurément homme d'esprit, et il continue toujours à s'offrir. Je crois, Sire, qu'il est du service de Votre Majesté, s'il y a de la guerre, de lui faire une pension raisonnables et de trouver des expédients assez aisés pour qu'il ait l'honneur d'informer Votre Majesté sans s'exposer. Au surplus, je n'oserois répondre de la fidélité de ces gens-là ; mais s'ils veulent donner de bons avis, personne n'est plus qu'eux en état de le faire. Les 8,000 hommes du roi son maître sont toujours demandés et il m'a fait entendre qu'ils pourroient bien être accordés. Cependant, il dit toujours qu'il croiroit pouvoir l'empêcher avec la sonune qu'il m'a demandée. 11 m'a même fait connoitre que pour moins on feroit quelques efforts. Je ne lui en ai donné que très peu d'espérance ; mais j'ai cru que pour engager ces gens-là, il étoit bon de leur faire connoitre que, comme Votre Majesté n'épargnoit pas l'argent, quand il étoit utile de le répandre, il étoit aussi de la prudence de ses ministres de ne pas l'employer mal à propos.
c L'ambassadeur d'Espagne reçut hier un courrier et m'en fît avertir sur-le-champ. Son secrétaire m'a apporté en original la dépêche de la régence ; c'est un ordre en six lignes, donné à l'ambassadeur, de faire C(Hnprendre le roi, son maître, dans tous les traités que Votre Majesté pourroit faire en Allemagne.
1. Le roi lui accorda une pension annuelle de 2,000 francs (dépêche du 1« février).
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c On n'a donné jusqu'à présent aucune réponse au nonce sur ses propositions. Les ambassadeurs de Venise et de Savoie ont avec lui de fréquentes conver^ sations et il n'a pas tenu à eux qu'ils ne m'y aient fait entrer, mais j'ai toujours pris soin de l'éviter, sans laisser parottre d'affectation. Votre Majesté aura trouvé dans ma dernière dépèche ce que j'ai lieu de juger de leurs sentiments.
€ J'ai eu l'honneur de mander à Votre Majesté que les nouvelles d'Angleterre et de Hollande ne donnoient pas de grandes espérances à cette cour. Il me parolt cependant que les dernières sont un peu différentes. Votre Majesté est sans doute mieux informée par ailleurs de la vérité de ces bruits ; mais elle pardonnera à mon zèle de souhaiter qu'il n'y ait plus d'inquiétude à avoir pour aucune des places que gardent les troupes de Hollande. Et si, après cela, cette république est assez téméraire pour se déclarer contre Votre Majesté, celui qui aura l'honneur de commander ses troupes ou celles d'Espagne du côté d'Anvers ou du pays de Gueldres, peut tirer de grosses sonmies. J'oserois assurer Votre Majesté, par la connoissance que j'ai des contributions que l'on imposoit autrefois par Maestricht, que les premières années cela peut aller à quatre ou cinq millions et peut-être plus. Si Votre Majesté veut bien faire réflexion ensuite combien la prise d'une seule place des HoUandois que Votre Majesté a réduite autrefois en douze jours, quoique défendue par neuf mille hommes, peut donner de quartiers d'hiver et jusqu'où peut aller cette prodigieuse subsistance de troupes, il n'y aura que sa seule bonté qui puisse la porter à ne pas désirer que la Hollande fasse la folie d'entrer en
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guerre avec elle. J'ai besoin, Sire, de toute Tindulgence de Votre Majesté pour me pardonner les libertés que je prends, car je sais bien que mon zèle me tire souvent des bornes que je devrois me prescrire.
c On doit envoyer les ordres aux régiments des cuirassiers de Taaff et de Styrum et aux régiments de houssards de Collonitz et Berscheny, pour marcher vers le Rhin. Mais, conune ces ordres ne sont pas toujours bien ponctuellement suivis, comme il parolt par l'exemple des huit régiments d'infanterie, qui sont commandés, il y a longtemps, pour s'approcher du ^T^h je crois que ceux-ci ne feront pas une plus grande diligence.
c Quoiqu'il se soit tenu diverses conférences sur les ofiBres qui ont été faites de la part de la cour de Rome, le nonce n'a pourtant point eu encore d'autre réponse, si ce n'est que les nouveautés arrivées en Italie, c'est-à-dire la marche des troupes de Votre Majesté, ont donné lieu à de nouvelles délibérations. € J'ai l'honneur d'être, etc. >
Par cette lettre, on voit les divers sentiments des princes de Bade et de Savoie et les sages conseils que donnoit le marquis de Villars pour s'assurer des places importantes des Pays-Bas espagnols où les HoUandois avoient garnison, conune Luxembourg, Mons, Namur, Anvers, qui étoient celles qui pouvoient faire craindre la Hollande, et qu'il conseilloit aussi le siège de Maestricht.
Le roi suivit une partie de ces avis. En un même jour, on se rendit maître de toutes les places que l'on vient de nommer, de plusieurs autres encore et de toutes les troupes de Hollande.
320 MÉMOIRES DE YILLARS. [1701
Le marquis de Yillars pressa fort pour n'en pas demeurer là. Mais il apprit quelques jours après que la générosité du roi Tavoit porté à rendre toutes les troupes hollandoises. Ce fut ce qui obligea le prince de Bade à lui dire un jour : c Nous savons que vous avez non seulement approuvé, mais conseillé le premier dessein qui étoitde se saisir des places et des troupes, mais approuveriez-vous le dernier? Pour moi, continua-t-il, comme vous ne racconmiodercz pas votre réputation par là, en votre place j'aurois profité de Foccasion. >
Le marquis de Yillars répondit que le roi avoit préféré sa générosité à son intérêt et à celui du roi d'Espagne, lequel ne permettoit pas assurément que Ton rendit à nos ennemis une armée destinée à nous faire la guerre.
Au reste, on n'oublia rien pour adoucir le prince de Bade. Le roi des Romains ne perdoit aucune occasion de lui marquer une amitié très vive et un grand désir d'apprendre la guerre sous un tel maître. H le regardoit, disoit-il, comme le plus ferme appui de TEmpire et de ses espérances pour rentrer dans les états qu'il disoit avoir été enlevés à la maison d'Autriche par l'adresse et par l'argent de France, aussi bien que par la perfidie de quelques ministres du feu roi d'Espagne.
Cependant l'esprit d'agitation, qui prenoit le dessus du flegme naturel de l'empereur, faisoit craindre Timpératrice pour la santé de ce prince. Le caractère du roi des Romains l'inquiétoit aussi. Il étoit emporté, débauché et tout portoit cette princesse à appréhender une fin de règne pour l'empereur et remplie de mille amertumes pour elle.
1701] MÉMOIRES DE VILLAaS. 321
Le comle Schlick * fit un voyage à Nancy pour être plus à portée d'informer de tous les mouvements de nos troupes vers les frontières d'Allemagne, et le nonce, après les plus vives instances de la part du pape pour empêcher la guerre en Italie, reçut enfin une réponse, dont il vint rendre compte au marquis de Villars.
L'empereur déclaroit par cette réponse^ qu'il ne cherchoit point la guerre, mais qu'il devoit à sa gloire, à sa naissance et à ses obligations envers l'Empire de soutenir ses droits et ceux de sa maison ; qu'il n'envoyoit pas de troupes en Italie et même qu'il s'engageroit à n'en pas envoyer, pourvu que la France en fit de même et qu'elle donnât ordre aux siennes d'en sortir, si elles y étoient eptrées ; qu'il accepteroit volontiers la médiation de Sa Sainteté, à condition pourtant qu'on laisseroit en séquestre les états qui, en qualité de fiefs, ne pouvoient, disoit-il, tomber sous la disposition d'un testament ; que ces états étoient les royaumes de Naples et de Sicile, et qu'il consentoit que, «lomme fiefs de l'Église, ils demeurassent en séquestre entre les mains du pape ; que l'état de Milan, conuné fief
1. Lieutenant feld-maréchal, négociateur au traité de Garlowitz : sa mère, qui avait épousé lord Garlingford, venait de mourir et ce fut le prétexte de son voyage.
2. Le texte latin de cette réponse, datée du 22 janvier 1701, est conservé aux Archives des Afîaires étrangères (SuppL 1701) ; les termes en sont très vifs, le testament de Charles n est déclaré sans valeur, comme arraché à un roi demi-mort et notoirement incapable, le roi Philippe V est qualifié d'illégitime. Un mois auparavant (29 dcc. 1700), l'empereur Léopold avait adressé au pape un long mémoire en latin, dont le texte est conservé à Vienne, pour prouver la légitimité de ses droits au trône d'Espagne et demander Tinvestiture de Naples et de la Sicile.
I ai
322 MÉMOIRES DE VILLARS. [i70l
de l'Empire, resteroit entre les mains du priiioe qu*il plairoit à Sa Sainteté de nommer, et que la partie des états de Flandres qu'il prétendoit pareillenoient être fiefs de l'Empire seroient entre les mains d'un prince dont les parties pourroient convenir entre elies ; qu'au surplus, il s'attendoit bien que Sa Sainteté n'entrermt dans aucune alliance contre les intérêts de TEmpire, quoiqu'elle en fût sollicitée par les ministres du roi, qui travailloient à réveiller et à réunir les princes et les états d'Italie contre la maison d'Autriche.
Le marquis de Yillars demanda au nonce ce qu'il avoit répondu lui-même à des propositions qui, pour employer les termes les plus doux, avoient dû lui paroitre au moins très surprenantes. Quel prétexte;f continua-t-il , et quelle apparence de proposer à la monarchie d'Espagne de se mettre en séquestre? Elle qui n'imagine aucune autre prétention fondée que celle qui, par la proximité du sang, par le testament du dernier roi et par l'acclamation universelle de tous les peuples, est justement attribuée à Philippe V, à présent régnant. Il ajouta qu'il répétoit encore ce qu'il avoit déjà représenté la première fois qu'il fut question de la médiation du pape, savoir : que le principal objet du saint-père étant de conserver le repos de l'Italie, le meilleur moyen d'y réussir étoit de faire connoître à l'empereur qu'en vain il entreprendroit de le troubler, et à tous les princes et états d'Italie que ce repos, que cette paix étoient dans leurs mains, que, pour l'établir solidement, il n'y avoit d'autre reBsource que de s'unir au roi, puisque ce prince n'avoit d'autre pensée que d'affermir la paix chez eux et d'assurer leur liberté.
1701] MÉMOIRES DE VILLAHS. 323
C!c8 mouvements du nonce persuadèrent à plusieurs personnes principales que le pape n'offroit point sa médiation sans être en quelque manière assuré que cette offre ne seroit point désagréable à la France. Le prince de Bade en parla dans ce sens au marquis de Yillars ^ et lui dit qu'apparenunent le ^^t-père étoit assuré des intentions qu'avoit le roi oeconserver la paix.
Le marquis de Yillars répondit que non seulement le pape, mais que toute la terre devoit penser ainsi. € Mais, répliqua le prince de Bade, quiconque offre sa médiation à celui qui a tout perdu doit être assuré de lui faire rendre quelque chose. » < Je vous demande pardon, répondit le marquis de Yillars, quiconque offre sa médiation à qui ne peut rien reprendre et n'a plus de droit veut l'empêcher de perdre encore. > — < Non, € dit-il, ce seroit se moquer de l'empereur et cruellec ment que de lui offrir une médiation pour le laisser c en l'état où il est; je compte donc que le roi nous c fera rendre quelque chose par l'Espagne et que nw^ c serons bons amis. »
Le marquis de Yillars n'avoit d'autre affaire à Yienne . dans ce temps, où tout se préparoit à la guerre, que d'en connottre les projets et d'étudier les moyens de les faire échouer.
Le prince de Bade, convaincu par toutes les hon-
1 . Ils s'élaient rencontrés à dîner dans une maison tierce, ainsi que le comte Kaunitz. « Le prince arrivant le dernier, le comte de Kaunitz lui £t une profonde révérence, à laquelle il ne répondit que pour marquer seulement qu'il l'avoit aperçu : le comte de Kaunitz but à sa santé et le prince de Bade ne but pas à celle du comte de Kaunitz. » (Villars au roi, dép. dn i*' lévrier.)
33& MâMOmES DE VILLAR8. [1701
nétetés de Tempereur et par celles du roi des Romains, autant que par la bonne opinion qu'il avoit de loimème, et avec raison, que Ton emploieroit tout pour le contenter, paroissoit difficile sur tout et traitoit les ministres avec hauteur. Mais, à la fin, il fallut qa*il se contentât d'espérances, et la cour en fut aussi libérale qu'économe sur les efiets.
Presque dès l'arrivée du prince de Bade, le marquis de Yillars lui donna à dîner et à un très' grand nombre de gens, qui le prièrent tous aux repas qu'ils donnoient à ce prince, et, par cette fréquentation, il pouvoit pénétrer une partie des desseins les plus importants.
Les nouvelles que l'empereur attendoit avec le plus d'impatience étoient celles d'Angleterre, et l'on reçut le 1 0 février un courrier du comte Vratislaw. H mandoit que le roi d'Angleterre lui avoit avoué que la France Tavoit premièrement séduit et qu'ensuite elle l'avoit trompé. Du moins, il est constant que, lorsqu'il apprit l'acceptation du testament, il demeura frappé et consterné. Ce prince vouloit la paix ; sa santé périssoit et son crédit en Angleterre étoit tombé à tel point que sa mort fut une perte pour la France. En effet, son autorité étoit si déchue que jamais il n'auroit porté l'Angleterre à la moindre partie des dépenses que cette nation fournit depuis à la reine gouvernée par de très habiles ministres et irréconciliables ennemis de la France.
Vratislaw assura que l'Angleterre et la Hollande s'uniroient à l'empereur, et sur ce premier engagement les ordres furent donnés pour former et pour ébranler l'armée d'Italie.
1701] BIÉMOmES DE YILLARS. 3Sft
Un courrier du comte de Goës, envoyé de Temporeur en Hollande, arriva dans le même temps et appcûrta des Provinces-Unies des résolutions conformes à ceHes que TÂngleterre avoit prises. Ainsi Ton continua à donner les ordres nécessaires pour former des magasins et Ton prépara des routes pour la marche Aes troupes destinées pour l'Italie et pour le Rhin.
Le prince de Savoie pressoit et soutenoit que, si Ton vouloit faire la diligence possible, il répondoit d'entrer dans le Milanois.
Cependant le duc de Moles, ambassadeur d'Espagne auprès de l'empereur, reçut de Madrid ordre de demander l'investiture du duché de Milan. La réponse de l'empereur fut, en termes généraux, qu'il feroit ce qui conviendroit à sa dignité.
Toutes les puissances d'Italie, suivant le génie de la nation, étoient agitées de crainte, awsi attentives à démêler le dessein des deux couronnes, de l'empereur et des alliés, qu'à cacher les diverses mesures qu'elles prenoient et leurs différentes promesses aux deux parties.
Le pape, parlant au cardinal de Janson, désavouoit son nonce à Vienne, qui avoit osé faire la proposition d'un séquestre des royaumes de Naples, de Sicile e| de l'état de Milan. Et cependant le saint-père faisoit en même temps espérer aux Vénitiens, aux ducs de Savoie, de Parme et de Modène qu'il emploieroit tous ses efforts pour parvenir à ce dessein.
La république de Venise, d'un côté, promettoit aux couronnes de ne donner aucun passage aux troupes impériales et, de l'autre, elle faispit entendre à l'empereur que, si les généraux trouvoient des routes faciles, elle ne s'opposeroit pas à. leur passage.
Les ducs de Modène et de Parme, le premier, beaufrère du roi des Romains, et le second de Tempereur, craignoient d'être les premières victimes de la guerre ; et le duc de Mantoue, par haine pour ces deux princes, ses voisins, et dans l'espérance de les piller, se déclara d'abord pour la France.
Ceux qui connoissent l'Italie trouveront que ce que l'on dit ici de l'état où elle étoit alors en est un portrait assez fidèle. Aussi le marquis de Yillars, au milira des ministres de toutes ces puissances, ne se trompoit ni sur le jugement qu'il en faisoit, ni sur le compte qu'il en rendit au roi son maître. Il conseilla aux généraux de Sa Majesté, en Italie, de s'approcher des routes qui menoient les Impériaux de Trente vers le Yicentin, sans ménager les Vénitiens qui souffriroient tout patiemment de la part des deux partis et seroient toujours pour le plus fort. Il dépêcha même des courriers au roi et à ses généraux en Italie, pour leur apprendre que toutes les troupes s'ébranleroient dans les premiers jours de mars et pour les instruire du temps où elles pourroient arriver dans le Tyrol.
Le général Werner fut destiné à conmiander l'artillerie, fonction dont il étoit très capable, et Martigny à faire celle de commissaire général. Le prince Eugène l'avoit choisi, et certainement son emploi n'étoit pas facile, puisqu'il étoit question de faire subsister une armée sans magasins. Mais le prince Eugène savoit bien que dans un pays neuf tout dépend des premiers succès des armes et que, s'ils sont heureux, on n'a point à craindre de manquer de rien.
Le prince de Bade, après avoir fait le difficile dans les premiers jours sur le neuvième électorat, conti-
1701] BIÉMOIRES DE Ynjjots. 337
Duant de le prendre de hauteur avec les ministres et formant diverses prétentions pour ses intérêts particuliers, en homme persuadé qu'on ne pouvoit se passer de lui, s'aperçut néanmoina^e quelque refroidissement de la part de l'empereur et des deux premiers ministres, qui étoient Harrach et Kaunitz, et reconnut enfin qu'il ne falloit pas le prendre d'un ton si haut. Mais c'étoit un très bon général et un malhabile courtisan. Le marquis de Villars usoit discrètement dés ordres qu'il avoit reçus du roi de ménager ce prince et même de se l'assurer, s'il étoit possible, par des avantages considérables. Il jugea bien que le prince de Bade ne feroit usage des propositions avantageuses qu'on pourroit lui faire que pour se préparer de meilleures conditions auprès de l'empereur ; et, en effet, on reconnut bientôt qu'il se contenteroit du conunandement général des armées de l'empereur et de l'Empire, avec des espérances magnifiques pour ses intérêts particuliers. Promesses vagues, dont oii|i'est pas avare dans la plupart des cours.
On apprit alors que la Hollande avoit reconnu le roi d'Espagne. Mais elle eut grand soin de faire savoir à l'empereur qu'elle n'avoit fait cette reconnoissance que pour retirer ses troupes, dont le roi étoit le maître ; restitution à laquelle le marquis de Yillars s'étoit autant opposé qu'il avoit pre^ la résolution de se saisir des importantes places que la cour de Vienpe avoit dessein de mettre entre les mains de l'Angleterre et de la Hollande.
Le 1 5* de mars, on fut informa à ^Vienne de deux grandes nouvelles qui causèrent da drives inquiétudes à la cour. Ge fut la confirmatioQ«daf*tfnàté du duc de
328 MÉMOIRES DE YILLARS. [1701
Mantoue, qui remettoit Mantoue au roi, et le traité de Sa Majesté avec le duc de Savoie. Nouvelle occasîoD au prince Eugène de faire voir combien il avoit été préjudiciable de s'opposer aux propositions qu'il avoit faites d'entrer en Italie avant la mort du roi d'Espagne, et sur les ordres qu'il avoit donnés d'y recevoir les troupes de l'empereur.
On reçut le 23 mars des nouvelles d'Angleterre qui adoucissoient un peu la peine que faisoient celles d'Italie ; c'étoit la déclaration du parlement qui promettoît d'entrer dans toutes les dépenses que le roi de la Grande- Bretagne croiroit nécessaires pour la guerre contre la France et l'Espagne. Le comte de Yratislaw mandoit qu'il signoit un traité dont l'empereur seroit content.
L'ambassadeur d'Espagne à Vienne avoit ordre d'en sortir, mais, en le lui déclarant, on eut soin d'y joindre les plus grandes honnêtetés. Ce ministre étoit dans le cœur très dévoué à l'empereur, et il alla s'établir à une lieue de Vienne.
Cependant le comte de Sinzendorff étoit tranquille à Paris, comme le marquis de Villars l'étoit à Vienne. Le roi et l'empereur avoient un intérêt égal que leurs ministres demeurassent dans les cours ennemies, ne fût-ce que pour informer jusqu'au dernier moment des résolutions que l'un et l'autre pourroient pénétrer.
Dans les commencements d'une guerre qui alloit embraser toute l'Europe et tandis que les deux puissances ennemies intéressoient tous les états qui la composent et n'oublioient rien pour s'y faire des alliés, le marquis de Villars fit savoir au roi, par un courrier qu'il lui dépêcha le % avril 1 701 , que l'armée de l'em-
pereur pouvoit arriver à Roveredo, dans le Tyrol, à la fin de mai ; qu'elle étoit composée de vingt mille honmies, douze mille chevaux, trois cents houssards et deux compagnies, chacune de cent hommes, destinées au service de Tartillerie. Il envoya des courriers au comte de Tessé et au prince de Yaudemont, employant avec un grand secret toutes les inventions possibles pour les faire passer sûrement. Il y en eut d'arrêtés et d'autres qui percèrent, malgré tous les ordres pour ne laisser passer aucune de ses lettres.
Le marquis de Yillars conseilla aux généraux du roi de s'avancer dans le Tyrol même, vers l'armée impériale, pour l'arrêter avant qu'elle eût gagné les montagnes, d'où elle pouvoit descendre par diverses routes. Il étoit informé que celle du Yicentin étoit la plus facile.
On fit aussi marcher quelques troupes vers le Rhin. Mais l'on ne comptoit de guerre pour la campagne qu'en Italie.
Le comte de Schlick eut ordre de passer de Nancy à Munich et il flatta l'empereur d'ébranler l'électeur de Bavière et de l'engager dans ses intérêts, en lui offrant d'abord le conmiandement général des troupes de l'Empire. L'incertitude du parti que prendroit ce prince en mettoit dans la destinée du prince de Bade, qui continuoit à se conduire si mal à la cour que, si l'on avoit pu se passer de lui, il auroit assurément été renvoyé dans ses terres sans aucune sorte de satisfaction .
Le comte de Starembei^, président du conseil de la guerre, étoit mourant, et le prince de Bade, qui ne vouloit pas de cet emploi, ne le souhaitoit à aucun de ceux qui pouvoient naturellement y prétendre.
330 MÉMOIRES DE YILLARS. [1701
Le marquis de Yillars, qui a voit eu divers ordres du roi de ne rien omettre pour détacher le prince de Bade des intérêts et du service de l'empereur, avcnt fait diverses tentatives pour cela, bien persuadé cependant que, pour peu qu'elles fussent connues, elles ne serviroient qu'à faire obtenir des conditions plus avantageuses à ce prince, lequel traité un peu mieux ou plus mal ne quitteroit pas le service de l'empereur, et le désir de commander ses armées. On ne pouvoit d'ailleurs lui promettre, de la part du roi, que des sonunes considérables pour l'engager à demeurer neutre ; car de servir la France, c'étoit hasarder tous ses états et ceux de la princesse sa femme ^. Ainsi le marquis de Villars ne donna jamais d'espérance qu'on pût le gagner.
Le 1 1® avril, il arriva un courrier du duc de Maotoue par lequel on apprit qu'il avoit remis Mantoue aux troupes du roi.
Il est certain que ce prince traitoit en même temps avec le pape et qu'il devoit partir des troupes de Ferrare pour garder Blantoue, que l'empereur comptoit même ce traité déjà signé. Le duc s'excusa de cette conduite sur la menace qu'on lui avoit faite de perdre tout son pays et répondit que, dans cette affreuse conjoncture, il avoit été forcé de remettre sa place pour conserver ses états. Mais ces excuses furent mal reçues.
Le courrier que l'ambassadeur de Savoie reçut le SO avril apprenoit que son maître s'étoit déclaré pour
1. Françoise-Sibylle- Auguste de Saxe-Lauenbqnrg. Ses terres étaient sur les frontières de Bohême.
les couronnes. Cet ambassadeur vînt en rendre compte au marquis de Yillars et lui dit en même temps que, comme il n'y avoit pas de ministre de Tempereur à Turin qui pût répondre de sa sûreté, son maître prioit le roi de faire arrêter en France le comte de Sinzendorff , s'il l'étoit à Vienne, lui, ambassadeur de Savoie. Le marquis de Yillars lui répliqua que, si le comte de Sinzendorff avoit à répondre pour quelqu'un, ce devmt être pour lui, ministre de France. Mais, en même temps qu'il parloit ainsi, il connoissoit l'attachement du marquis de Prié si vif pour la maison d'Autriche, qu'il jugea que ce ministre souhaitoit fort d'être arrêté et que son maître ne seroit pas f&ché qu'il le fÙt. >
Le marquis de Yillars craignoit fort une pareille aventure et regardoit, avec raison, le malheur d'être privé de servir conune le plus grand qui pût lui arriver. Le marquis de Briançon, frère du marquis c(e Saint-Thomas, principal ministre de Son Altesse Royale, dit au marquis de Yillars qu'il savoit qu'elle le demanderoit au roi pour servir dans les armées d'Italie, et ce dioix n'étoit pas sans apparence. Il est certain, en effet, que, pendant la dernière guerre, M. le duc de Savoie avoit montré beaucoup d'amitié et d'estime au marquis de Yillars. Mais celui-ci, craignant avec raison toutes les tracasseries presque inévitables entre un prince généralissime, le maréchal de Gatinat, général de l'armée du roi, et le prince de Yaudemont, regarda conune un péril la confiance du duc de Savoie dans une telle conjoncture, et il pria M. de Torcy de tout employer pour le faire destiner à servir dans tes armées de Flandres.
Les régiments de l'empereur continuofent toujoar»
332 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1701
leur marche vers le Tyrol et plusieurs passoient à côté de Vienne. Les premiers furent les r^imeots de Veterani et de Savoie.
Il faut parler ici de ce qui regardoit le prince de Ragotski^. On fit arrêtera Vienne, le i* avril, un nommé Longueval, capitaine dans le régiment de Bâle, et Ton publia qu'il étoit chargé de la part du maréchal de Villars de paquets importants qu'on ne pouvoit déchiffrer. Il est constant néanmoins que le marquis de Villars n'avoit jamais vu cet officier qui avoit été à Paris, et que Ton sut depuis avoir eu quelque commerce avec le marquis de Barbezieux. Ce Longue val étoit en liaison avec le prince de Ragotski, et encore un peu plus avec la princesse. Cependant il trahit l'un et Tautre, en donnant des premiers connaissance d'une conspiration en Hongrie, sur laquelle on prit résolution de faire arrêter le prince de Ragotski • Le comte Solary , colonel dans les troupes de l'empereur, dont le régiment étoit en Hongrie et devoit marcher en Italie, iîit chargé de la commission. Il l'exécuta dans les terres mêmes du prince, qui y étoit alors. On arrêta, dans le même temps, un nommé Sirmitte^, qui, après avoir été le principal confident de Tékely, étoit rentré en grâce avec l'empereur et en avoit même obtenu une des deux charges de protonotaire de Hongrie, emplm, à ce que l'on dit, très lucratif.
1 . Fr.-Léopold Rakoczy fut arrêté au mois d'avril, s'échappa de la prison de Neustadt, se mit à la tête des révoltés hongrois, fat proclamé prince de Transylvanie en 1704 : obligé de fuir, il parcourut l'Europe et mourut à Rodosto en Turquie, le 8 avril 1735, à cinquante-six ans.
2. Villars, dans sa dépêche au roi du 23 avril, écrit ce nom SirmiL
Cet homme, né avec un esprit remuant, léger et porté à la révolte, caractère des Hongrois, avoit formé une seconde rébellion.
Pour le prince de Hagotski, loin d*être entreprenant, il paroissoit au contraire doux, tranquille et d'une si grande docilité pour sa femme qu'on ne Tavoit jamais soupçonné d'en manquer, même dans une infinité d'occasions où il est si naturel de la perdre.
Nous avons dit plus haut que Longueval avoit vu le marquis de Barbezieux. Mais celui-ci, ennemi du marquis de Villars, ne lui avoit donné aucune connoissance de ce commerce, et l'empereur aussi bien que ses ministres savoient parfaitement bien ce qu'il en étoit. Cependant, dès que l'on parla de la conspiration à Vienne, le bruit s'y répandit que le marquis de Villars y avoit travaillé, et, sur cela, les principaux de la cour qui étoient fort de ses amis ne firent pas difficulté de lui avouer qu'ils ne pouvoient plus vivre aussi librement avec lui qu'ils faisoient auparavant. Le marquis de Villars, étonné de ces bruits, crut devoir en parler au comte de Kaunitz. Ce ministre lui répondit qu'il ne l'avoit jamais ouï nommer dans tout le détail de cette conspiration et qu'il devoit mépriser ces discours populaires, conmie le comte d'Harrach et lui avoient méprisé ceux des tonneaux d'or, qu'on prétendoit qu'ils avoient reçus pour se laisser gagner.
Cependant, on fit quelques tentatives pour engager le peuple à quelque violence contre le marquis de Villars, et il remarqua qu'on assembloit de la canaille pour arrêter son carrosse. La cour, de son côté, étoit tellement animée contre la France que l'on n'étoit pas fâché de voir son ministre soupçonné d'être entré
33i MÉMOIRES DE YILLARS. [1701
dans la coDspiration des Hongrois, et, pour fortifier cette opinion, Ton offirit au marquis de Yillars une garde de la part de l'empereur, pour le mettre à couvert des insultes du peuple. Il la reiîisa constanunent et dit qu'il ne vouloit d'autre sûreté que le rapport de sa bonne conscience et l'exacte probité de toute sa conduite.
Il se répandit ensuite un bruit de conspiration contre la personne de l'empereur, du roi des Romains et de l'archiduc. On disoit que le régiment hongrois d*6n nommé Paul Déack devoit passer à quelques lieues de Vienne, que l'empereur devoit l'aller voir et que ce Hongrois, connu pour honune très déterminé, devoit se saisir des trois princes et les envoyer en Hongrie. Toute la suite de ce dessein étoit arrangée de manière à insinuer que le marquis de Yillars avoit connoissance de la conspiration. Le prince Eugène, dont il étoit fort ami, l'entretint de cette affaire et lui dit : c Dans l'état où sont les choses, et à la veille d'une grande guerre entre la maison d'Autriche et la France, on ne regardera pas comme une mauvaise action que vous ayez écouté les propositions de la révolte de Hongrie. Mais, pour cette dernière conspiration, vous êtes trop connu et trop estimé ici pour que l'on y fasse la moindre attention. > — € Je ne suis pas plus en peine du premier soupçon que du dernier, > lui répondit le marquis de Yillars, € car, ou il n'y a pas de conspiration, ou l'empereur est mal informé, ou il doit savoir très positivement que je n'ai jamais eu le moindre commerce ni avec Ragotsky, ni avec aucun Hongrois. »
Le 29® avril, comme le marquis de Yillars rentroît chez lui à cheval, revenant d'une revue que Tempe-
1701] MÉMOIRES DE VHJiARS. 335
reur avoit faite du régiment d'infanterie de Mansfeld qui passoit aux portes de Vienne, un homme, avec un manteau d'écarlate sur le visage, demanda à l'entretenir en particulier, et on le fit monter par un degré dérobé dans le cabinet du marquis de Yillars. Cet honune, ayant découvert son visage, qui pour cela n'en parut pas moins inconnu, commença par demander au marquis de Yillars sa parole d'honneur qu'il lui garderoit le secret sur ce qu'il avoit à lui dire. La réponse fut que c'étoit à lui-même à examiner ce qu'il vouloit conmiuniquer et que ce pouvoit être telle matière qui ne comporteroit pas un secret inviolable. La première pensée du marquis de Yillars fut que cet homme vouloit lui parler de la conspiration de Hongrie, c Ce que j'ai à vous dire, > poursuivit l'inconnu, c regarde la vie du roi d'Espagne et la vôtre. > — c Pour ces deux points-là, > répondit le marquis de Yillars, c j'ai d'assez grandes raisons de vous garder le secret pour n'être pas embarrassé de vous le promettre. »
Cet homme, après cette parole, lui dit : c Je suis dans un des bureaux du comte de Kaunitz, qui seul a connoissance de ce que je vous apprends, le ne demande aucune récompense présente, et je ne suis pas en peine de celles que me donneront le roi, votre maître, et son petit-fils, lorsqu'ils auront connu l'importance de mes services.
c C'est d'abord un désir de vengeance qui me porte à m'ouvrir à vous. L'empereur a ruiné ma famille, il a fait mourir mon père en prison et m'a fait perdre plus de deux cent mille écuft de biens sans aucune forme de justice. De sorte qu'étant né riche, je suis réduit à ser^ vir , et que je me trouve trop heureux de pouvoir espé-
336 MÉMOIRES DE VHJiARS. [1701
rer de relever ma fortune, en rendant les plus grands services au roi de France et au roi d'Espagne ; ravi surtout, je l'avouerai, de pouvoir par là causer le [dus sensible déplaisir à l'empereur.
€ Je conmiencerai à vous apprendre ce qui voos regarde personnellement. La résolution est prise de vous arrêter, de vous faire conduire dans un diàleau sur les frontières de la Hongrie, de vous confironter avec des Hongrois que l'on prétend pouvoir vous convaincre, et, innocent ou coupable, on est déterminé à vous faire mourir, pour établir dans toute l'Europe que la France a tramé une conspiration contre l'empereur et contre ses deux fils. >
Le marquis de Yillars répondit : € qu'il comptoit trop sur son innocence pour rien craindre de pareil ; que d'ailleurs il se rassuroit sur la probité et sur la piété de l'empereur. >
€ Vous savez trop d'histoire, > repartit l'inconnu, € pour ignorer que Gharles-Quint, qui se donnoit pour un prince pieux, fît cependant arrêter sur le Pô et assassiner deux ambassadeurs que François P'' envo* yoit à Gonstantinople, et l'on n'attend pour exécuter ce qui vous regarde que des nouvelles du comte de Sinzendorff, auquel on a envoyé ordre de se sauvar seul, même en laissant sa fenmie, si elle n'est pas encore partie. Ainsi vous n'avez que sept ou huit jours pour prendre vos mesures. Je doute même s'il vous sera facile de vous échapper, car vous êtes observé et suivi à chaque pas que vous faites. Mais je puis vous aider, étant premier employé chez le ministre, et dès là maître de faire partir des courriers et de faire donner des chevaux de poste. >
Le marquis de Villars répondit toujours t qu'il attendoit avec tranquillité les résolutions de l'empereur, que cependant il ne pouvoit en imaginer de si cruelles de la part de Sa Majesté impériale contre un homme qu'elle connoissoit très éloigné de pareilles horreurs, et dont certainement l'innocence lui étoit très connue. >
€ Puisque ce qui regarde votre vie ne vous fait pas assez d'impression, » répliqua cet homme, € je passe à ce qui regarde celle du roi d'Espagne.*
€ Il est venu ici un don Juan de Sales, homme maigre, noir, de taille médiocre, et envoyé par le duc de Médina Sidonia. Ce don Juan est homme de qualité ; il a fait seul le voyage de Madrid ici avec une certaine diligence, et est reparti depuis trois jours. Il propose d'empoisonner le roi d'Espagne, à quoi l'empereur n'a pas donné son consentement. Le duc de Médina promet en ce cas de faire soulever l'Espagne en faveur de l'archiduc Charles, qui sera porté par les flottes d'ÂiH gleterre et de Hollande. Ce don Juan sera de retour dans un mois, il apportera les résolutions du duc et de quelque autre ; il prendra les dernières mesures avec l'empereur et repartira peu de jours après. Le donneur d'avis demande qu'on ne fasse pas arrêter ce don Juan en Espagne : premièrement, parce qu'il seroit perdu lui-même, s'il n'avoit le temps de se sauver avant que les premières nouvelles de la détention de don Juan fussent arrivées à Vienne : en second lieu, parce que s'il étoit arrêté avant son retour dans cette cour, il seroit impossible de rien savoir des résolutions de l'empereur. Et, pour cela, il s'engage à suivre don Juan dans sa route quand il partira d'ici, et à le faire arrêter en France ou en ItaUe. >
338 MÉMOIRES DE YILLARfi. [1701
Le marquis de Yillars écouta tout ce que cet hcMmne voulut lui dire, et lui promit de magnifiques réccHiipenses, s'il y avoit autant de vérité qu'il paroissoît y avoir de zèle dans ce qu'il venoit de lui découvrir.
Il n'étoit pas hors d'apparence que ce ne fiOlt un piège que l'on tendoit au marquis de Yillars pour le porter à partir secrètement. Mais ce qui regardoit le roi d'Espagne étoit d'une trop grande importance pour qu'il n'en donnât pas avis par un courrier. Il trouva donc le moyen d'en faire partir un, sans qu'il parût être dépéché par lui. Il n'oublia rien pour retrouver cet homme qui lui dit en le quittant : qu'il ne le reverroit qu'après le retour du courrier envoyé au comte de Sinzendorff.
Comme le marquis de Yillars étoit fort ami de Loredano, ambassadeur de Yenise, homme d'esprit, prudent, et d'une grande probité , il lui demanda conseil sur l'aventure qui venoit de lui arriver, sans lui découvrir pourtant ce qui regardoit le roi d'Espagne. La matière étoit fort délicate, et le marquis de Yillars, soutenu par Loredano, se détermina au parti le plus honorable, quoique le plus dangereux, qui étoit d'attendre tranquillement, d'observer la même uniformité de conduite, et d'aller à la cour à son ordinaire, évitant seulement de passer dans les rues fort remplies de peuple, par la crainte d'une émeute de laquelle personne ne répond, et à laquelle il avoit été exposé quelques jours auparavant. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la maison impériale étoit irritée au dernier point, et que le roi des Romains surtout donnoit des marques de la dernière fureur contre la France ^ .