VUlars au marquis de Craissy
Au camp, près Yalpo, le 14* juillet 1687.
Je ne vous ay point escrit, Monsieur, depuis que j'ay joint l'armée commandée par Son Altesse de Lorraine, par ce que je n'ay pas eu un moment de tems à moy, que je suis éloigné de mes gens, et que, quand l'on n'est point chez soy, on ne peut escrire qu'un mot en passant, et où d'ordinaire les nouvelles ne sont point circonstanciées. Je veux réparer cela en vous rendant un meilleur compte de ce qui s'est passé depuis quelques jours et des desseins qu'il me paroist qu'ont nos généraux ; je ne vois point qu'ils soient différens des projets que je vous avois mandé de Vienne. Il m'avoit paru qu'on étoit déterminé à rassembler les armées et chercher les Turcs partout où l'on pourroit trouver à les combattre. Les marches fâcheuses que Son Altesse Électorale a eu à faire ont différé l'exécution de ces desseins ; monsieur l'Électeur avoit eu quelque intention de Dure le siège de Varadin, mais enfin les difficultés qu'il y avoit rencontrées l'ont obligé à se rendre aux propositions que luy faisoit M** de Lorraine d'une jonction, lequel, pendant ce tems là, a
travaillé au passage de la Drawe, qui n'estoit point chose fort aisée, car outre le pont qu'il faut sur ceste rivière, qui est aussy grosse que la Seyne, il en faut 22 autres sur des marais très difficiles à passer ; l'armée de Lorraine a enfin achevé de passer, celle de Bavière est arrivée à Siclos et TÉlecteur est venu dîner avec Son Altesse de Lorraine.
Demain, Tarrnée de Lorraine marche pour passer le ruisseau de Valpo, lequel, comme le marquent les cartes, ne va point à Yalkovar^, mais se jette dans la Drawe, deux lieues au dessous de Valpo, à un village nommé Petrowitz ; je vous spécifie cela pour vous faire voir que, ce ruisseau là passé, rien ne nous sépare d'Essek, où est l'armée des Turcs, et qu'ainsy rien ne peut empescher un combat désavantageux pour eux, s'ils ne prennent pas de bonne heure le party d'abandonner Essek et de se retirer. Le bon sens veut que, n'ayant pas defifendu le passage de la Drawe, ils se retireront derrière Belgrade; mais, l'expérience qu'on a de leur très pernitieuse conduitte par le passé fait espérer que, déz qu'on aura passé tous les ruisseaux, ils viendront donner leur petite bataille et puis s'en iront fort viste. Un prisonnier qu'on a fait ce matin nous apprend que leur camp est toujours derrière Essek, que l'on y attend le grand visir aujourd'hui ou demain. De tous les avis qu'on a de leur force, le plus grand nombre leur donne trente mille hommes; dans trois ou quatre jours nous le saurons positivement. Il faudra deux jours à l'armée de l'Électeur pour passer la Drawe, et il nous faudra deux journées de marche d'icy pour estre à portée de les combattre. Voyla tout ce que je puis vous apprendre aujourd'huy.
Le corps des volontaires se fortifie tous les jours. Les principaux sont les princes d'Hannover, de Hesse Darmestat, de Virtemberg, le milord duc de Barvick, le prince de Gurlande, et l'on attend au premier jour le duc de Mantoûe; ce volontaire vous surprendra un peu ; mais il est en chemin, et M' de Lorraine a déjà receu des lettres de ce prince qui arrivoit à Inspruch. Il y en a une infinité d'autres, mais qui n'est pas prince n'oseroit se nommer.
L'on vist hier au soir deux globes de feu à deux pieds de distance l'un de l'autre, qui partirent de l'armée de Bavière, traversèrent toute celle de Lorrayne et allèrent se perdre vers Valpo. Toutes les deux armées ont veu cela, c'estoit sur les cinq heures