‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 54 sur 130 · Villars au marquis de Croissy · texte numérisé non relu

Villars au marquis de Croissy

Au camp entre Valpo et Essek, le 17* juillet 1687.

Depuis ma dernière lettre, toutes les armées sont jointes; nous campâmes hier assez prés du château de Valpo qu'on fist sommer. Le commandant répondit fort fièrement que, sy l'on avoit envie d'essuyer des coups de mousquet, l'on n'avoit qu'à aller à Esseck, où il y avoit une bonne armée qui nous attendoit, et, qu'après cela, on pourroitleur parler; on n'a pas trouvé â propos de s'arrester, et nous avons fait aujourd'huy une assez grande marche; l'aisle de l'Électeur avoit l'avant garde; nous avons trouvé une garde des Turcs que l'on a poussée, elle s'est retirée cinq ou six cent pas et a esté soutenue de mille ou quinze cent chevaux avec lesquels on a escarmouche tout le matin. Le général Heusler y a esté blessé d'un coup de mousquet â la jambe ; ce ne sera pas, je crois, un coup dangereux.

Le marquis de Gabrielli, ayde de camp de l'Électeur, y a esté blessé aussy. L'Électeur, qui aime fort les escarmouches, a fait avancer deux bataillons pour soutenir les gardes. Nous marchons demain ; il n'y a plus que deux lieues d'icy â Essek, où plusieurs avis nous apprennent que le grand visir nous attend avec une assez grosse armée; tous la disent de plus de quarante mil honmies. Il nous est venu quelques nouvelles du commandant de Siclos que les Tartares avoient passé la Drawe à Essek et marchoient à Mapach. L'on y a envoyé quelques troupes, et l'on compte d'ailleurs que les trouppes de Swabe y sont arrivées. L'on ne peut presque plus douter de voir après demain une bataille fort rude; car, sy l'armée des Turcs est retranchée â Essek, comme tous les avis le portent, ce sera une sanglante journée, puisqu'il n'y a pas de retraite pour eux.

J'avoue que je comptois qu'ils ne nous attendroient pas. L'on me vient de dire qu'on escrivoit aujourd'huy; voilà tout ce que je puis vous apprendre ; conune l'ordre de bataille n'est réglé que d'hier, je ne puis vous en envoyer encore un; ce sera pour le premier ordinaire, avec, s'il plaist à Dieu, de plus grandes et bonnes nouvelles. Je ne puis m'empescher de vous dire que je

n'ay pas esté content de nostre marche, j'y ay trouvé une con* fusion, qu'il est aysé d'éviter, et qui peut attirer de grands désordres; j'en ay averty M' l'Électeur et cherché à luy rendre tous les services qui dépendent de mon très petit jugement. Du reste, les troupes marchent avec une grande confiance, mais j'ay veu faire des mouvemens inu tilles et qui peuvent estre dangereus.

M*" l'Électeur se trouve un peu mal et le duc de Savoie^ a une assez grosse ûevre despuis deus jours ; c'est assurément un grand malheur en ces paîs cy. Nous marchons demain matin. Les nouvelles qu'on a eu encore ce soir sont que les Turcs nous attendent retranchés a Essek.

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