‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 59 sur 130 · Villars au marquis de Croissy · texte numérisé non relu

Villars au marquis de Croissy

Au camp de Moaich, le 8 août 1687.

Si vous ne recevés pas régulièrement de mes létres, ce n'est pas que je n'écrive quasi toujours deux fois la semaine; pour moi, depuis plus d'un mois je n'ai reçu aucune des vôtres. L'on dit que l'on a pris deux courriers. Il me semble que ma dernière létre étoit du 4. Le 5 le général Duneval renvoia le bâcha Ismaêl qui commandoit dans Bude sous le vizir, moiennant une rançon de sept mille ducats d'or, une pelisse de zébeline et quelques perles. L'on aporta sa rançon sur les dix heures du matin. Ton envoia un commandant des Janissaires pour otage qui raisonna longtemps avec nous. G'étoit un jeune homme fort bien fait, bien monté et armé richement. Il nous dit que leur armée étoit de 200 mille hommes et ne cherchoit qu'à combattre. Nous aprimes de lui que c'étoit l'armée entière qui rachetoit le hacha, auquel les Turcs envolèrent d'abord un assés beau cheval, un sabre et une hache d'arme. Ceux qui allèrent le conduire parmi leurs troupes qui étoient à deux cens pas de nous, raportèrent que d'abord qu'il avoit été au milieu d'eux, il s'étoit jette à terre et avoit adoré Dieu, et que tout ce qui étoit là avoit pleuré de joie. Mustapha beck, un de leurs meilleurs partisans, vint avec le commandant des Janissaires avec lequel nous raisonâmes longtemps. Il marqua une grande considération et une grande amitié pour les François et plus qu'il ne faloit devant les AUemans : ce qui m'empescha de lui donner de fort beaux pistolets que j*avoi8 et qu'il regarda fort, le général Duneval ayant dit tout haut qu'il ne faloit pas présenter des armes à ses ennemis. Des paîsans nous apprirent que l'armée entière des Turcs passoit le marais de Baraniavar. L'on donna Tordre sur le soir de marcher le lendemain vers Moaich. Le 6, à une heure après minuit, il y eut une assés grande alarme. L'on monta à cheval et cela nous tint alerte jusqu'à la pointe du jour, que l'on vit paroître les Tartares à nos gardes, et une heure après l'on trouva qu'ils étoient soutenus d'un fort grand nombre de troupes. L'on fut mesme persuadé par les grandes poussières qui venoient de leur camp et qui marquoient la marche de deux colonnes, que c'étoit toute l'armée. En un moment toute la plaine fut couverte d'ennemis, ce qui

obligea à rapprocher les gardes de la ligne. Je pris la liberté de dire à M** TÉlecteur que notre situation n'étoit pas bonne si les troupes demeuroient en bataille comme elles étoient campées, prêtant entièrement le flanc à l'ennemi. Peu de temps après, Son Altesse de Lorraine arriva, qui dit quHl faloit se métré autrement en bataille, et courut à son aile pour faire marcher sa cavalerie et remplir tout le terrain qui est entre les bois et le marais, et pouvoir attendre l'ennemi de front et Tempescher de se rendre maître d'une hauteur qui lui eût été très avantageuse. Pendant tont ce tems là, Tescarmouche fut assés vive, et il faut donner cette louange aux Turcs que personne n'entend comme eux cette manière de combattre. Car Ton diroit que ce sont deux mille officiers choisis qui n'ont tous qu'un mesme esprit. Si l'on plie devant eux, en un moment ils se trouvent douze ou quinze cens à pousser fort vigoureusement. Dès que vous les arrestés avec des corps de troupes, tout se sépare et vous ne voyés pas un homme ensemble; et à la fin il se trouve qu'ils prennent et tuent beaucoup de gens, et qu'on ne leur prend personne en vie; on en tue quelques-uns. U y en a parmi eux qui font des actions de beaucoup de valeur et qui, seuls, viennent jeter leur dard à ceux qui paroissent à la teste des troupes. Un officier eut le bras coupé au-dessus du coude d'un seul coup de sabre : tout tomba à terre, et le bras, la manche et la chemise. Ce sont des coups d'une si grande force qu'on ne les croiroit pas si on ne les voyoit.

Mais, pour revenir aux mouvemens des troupes, l'on fit avancer le régiment de Stirum au grand trot pour chasser l'ennemi du bord des bois et du terrain dans lequel on vouioit se métré en bataille. Je quittay M' l'Électeur pour aller voir ce que feroit ce régiment et s'il trouveroit quelque résistance, et, en traversant la plaine, je me trouvai tout d'un coup au milieu de deux cens de nos escarmoucheurs poussés par cinq ou six cens des ennemis.

Je voulus les arrester et en un moment je me trouvai à l'arrièregarde et fort pressé par ces messieurs-là, et fis comme les autres, bien fâché de ne l'avoir pas fait plutôt. Dès que le régiment de Stirum eut gagné le bord des bois, les troupes de l'Électeur joignirent celles du duc et l'on gagna la hauteur sur laquelle un des ennemis ayant été blessé, nous en vîmes près de cent se rassembler autour de lui et le ramener; et, peu de temps après, l'on aperçut que leurs troupes commençoit à se retirer.

Je crois que Ton pouvoit pousser ce corps-là sans péril, qui, étant assés considérable, auroit eu de la peine à se retirer dans

les déûlers qui le séparoient du gros de l'année. Ç'avoit été d'abord rintentioD de l'Électeur et mesme de Son Altesse; mais ensuite Ton changea de résolution et l'on envoia ordre aux troupes de la seconde ligne de reprendre leur marche et, sur les deux heures après midi, tout le reste les suivit et Ton entra dans le camp de Moaich sur les cinq heures du soir. Le 7, l'on séjourna; le fourage ne fut point attaqué par Tennemi.

Le duc de Mantoue arriva au camp de Son Altesse de Lorraine avec 35 ou 40 personnes sans aucun équipage. U vint voir TÉle^ teur le mesme jour. On a perdu aujourd'hui au fourage un assés grand nombre de chevaux et de valets, ce qui est très difficile à éviter.

Les ordres de la cour de Vienne qui doivent régler nos projets sont arrivés. Mais, comme ils ne sont que conditionnels, il paroit que les généraux se conduiront sur la situation et la force de l'ennemi que l'on ne connoissoit point à Vienne.

Page 1