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notre position de l'Albis , tentative que ma seule division suffit pour repousser , et qui ne fut pas renouvelée. 11 continua à laisser les divisions de sa gauche isolées , et à occuper un espace qu'il pouvait diminuer de moitié. Il se priva des secom'S considérables qu'il aurait tirés desValaisans et des Suisses des petits cantons, prêts à rejoindre ses troupes, si elles avaient couvert leur territoire. Enfin, par son inaction, il donna le temps au général Masséna de se rendre inexpugnable dans ses positions , et de préparer ses opérations ultérieures.
Cette faute , quoique ayant eu de graves conséquences , pouvait encore se réparer , lorsque le corps d'armée russe, commandé par le prince Korsakow, se mit en ligne, et il paraît que l'archiduc en eut la pensée, par la tentative qu'il fit , le 17 août, pour passer l'Aar vis-à-vis Dettingen. Il V avait réuni trente-cinq mille hommes, mie artillerie formidable , et deux équipages de pont ; mais l'entreprise manqua par des détails d'exécution. Sicile eût réussi (il ne fallait pour cela qu'un peu de prévoyance , prendre la peine de recon^ naître le lit de la rivière) , l'armée autrichienne, couverte par l'Aar, arrivait au pied du Jura, coupait notre communication avec l'Alsace, et s'emparait infailliblement de Bàle , qui , attaquée par la rive gauche du Rhin, ne pouvait opposer qu'une
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faible résislance. Le général Masséna était ainsi contraint d'abandonner toute la Suisse, pour sauver son armée et pour accourir à la défense du territoire français, il est extraordinaire que l'arcbiduc n'ait pas renouvelé sa tentative, en prenant de meilleures dispositions ; car nous n'étions pas, de notre côté , en mesure d'empêcher le passage de l'Aar, si l'archiduc l'eut voulu sérieusement.
Toutefois, ces deux fautes ne faisaient tort qu'à l'archiduc, en le privant des nouveaux succès qu'il pouvait remporter. Mais la dernière qu'il commit, en quittant la Suisse , avant l'arrivée du maréchal Souwarow, et que j'ai déjà signalée, eut une tout autre importance, puisqu'elle amena la destruction de trois corps d'armée , la perte de la Suisse pour les alliés, et qu'elle ariêta l'archiduc lui-même dans ses projets sur le bas Rhin.
L'archiduc avait reçu de Vienne l'ordre de se porter sur le bas Rhin, On pensait que l'armée russe , avec un corps autrichien et le corps du prince deCondé, serait suffisante en Suisse. L'archiduc était dirigé sur la ligne du Rhin , et devait nous menacer de porter le théâtre de la guerre sur la rive gauche.
Sans examiner ici le mérite de ce plan , il suffit de faire remarquer que l'archiduc, tout en obéissant aux ordres qu'il recevait, avait nécessairement le pouvoir et la latitude de choisir le moment con-
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venable pour leur exécution. Un chef d'année ne peut pas s'asservir à l'exécution littérale des ordres qu'il peut avoir reçus, surtout lorsqu'ils sont donnés loin du théâtre des événements; car mille circonstances obligent à les modifier, et souvent même à les changer entièrement. C'est son devoir, de savoir corriger à propos ce qu'il y a de défectueux dans un plan. L'obéissance de l'archiduc aux ordres de Vienne ne dégageait donc pas sa responsabilité : il était général en chef, il était sur les lieux , il devait connaître et juger les préparatifs et les dispositions de son adversaire; il lui appartenait d'apprécier l'opportunité du moment, pour exécuter les ordres généraux qu'il avait reçus.
L'archiduc ne devait pas quitter la Suisse avec une partie de son armée, tant qu'il n'avait pas remis, en personne, le commandement au maréchal Sou\varo\v. Cet intervalle, entre le départ du prince et l'arrivée du maréchal, était à la fois une suspension de commandement, et un affaiblissement de l'armée alliée, pour un temps plus ou moins long, tant que les troupes qui partaient n'étaient pas remplacées, sur leur ligne, par celles qui arrivaient. C'était un jeu trop dangereux, en présence d'un adversaire aussi actif et aussi habile que le général Masséna. A la guerre, il ne faut ni mépriser son ennemi, ni trop se fier à sa propre fortune.
Je ne crois pas que ces réflexions si simples aient pu échapper à la sagacité du prince, qui avait déjà donné assez de preuves de ses éminents talents militaires, notamment dans la campagne de 1796, lorsqu'il avait manœuvré, avec autant d'habileté que de résolution, entre les deux armées des généraux Jourdan et Moreau. Aussi a-t-on cherché à expliquer la faute qu il commit en Suisse, par des raisons personnelles , par un désaccord avec le maréchal Souwarow, par la dignité du prince, qui aurait été blessé de l'espèce de subordination dans laquelle on le plaçait; cette situation particulière a ainsi pu atténuer , aux yeux du prince, les chances dangereuses de son départ précipité.
Il est possible que l'archiduc ait'cru à l'arrivée du maréchal Souwarow, beaucoup plus tôt qu'elle n'a réellement eu lieu, et comme le maréchal luimême l'avait annoncée. Mais encore ce n'en était pas moins une grave imprudence et une faute, de ne pas 1 attendre. Quoiqu'il en soit, j'ai dû m'arréter sur cet épisode si important et si décisif de la campagne, parce que je considère qu'il en a été comme le nœud. J'ai encore voulu faire ressortir, par un grand exemple, qu'à la guerre, comme en beaucoup d'autres circonstances , là-propos décide le plus souvent du succès, et qu'un chef compromet les intérêts qui lui sont confiés, lorsqu'il
cesse d'y veiller directement et pai lui-même, pour s'en remettre à la fortune.
Les généraux russes ne commirent pas moins de fautes. Le général Korsakow en commit plusieurs dans la journée du 25 septembre : celle de dégarnir son centre, pour renforcer sans nécessité la division qu'il avait en avant de Zurich ; celle de se méprendre sur la véritable attaque, et celle de laisser une autre division à son extrême droite, où elle ne lui fut d'aucune utilité. Toutes ces erreurs facilitèrent les progrès du général Masséna sur la rive droite de la Limmath, et assurèrent son établissement. Mais la faute du général Korsakow serait plus grande encore, s'il était vrai, comme on l'a dit alors, qu'il eût pu, avant le 25 septembre, mettre en ligne le corps du prince de Condé ainsi que la division bavaroise qui comptait dix mille hommes , et que ces deux corps fussent rendus depuis plusieurs jours sur le Rhin , entre Schaffouse et Constance. Enfin le général russe manqua de la plus simple prévoyance, lorsqu'il souffrit que Zurich fut encombré d'une aussi grande quantité d'équipages ; l'embarras qu'ils causèrent fut pour beaucoup dans le désastre de l'armée russe, le second jour. Il est aussi essentiel pour un général de tenir éloigné de son armée tout ce qui peut gêner ses mouvements, que d'avoir sous la main tous les moyens dont il peut avoir besoin.
Je viens réparer uos fautes, avait écrit le maréchal Souwarow à ses lieutenants, en apprenant leur défaite. 11 le voulait sans doute, et pour tenir son engagement il se fiait à la fortune qui, jusque-là, lui avait été si favorable ; mais elle lui fit défaut cette fois , et elle ne se chargea pas de réparer ses fautes. D'abord si , au lieu de choisir le passage du Saint-Gothard, le maréchal Souwarow, qui venait du Piémont, eût pris ceux du Saint-Bernard ou du Simplon , il descendait directement dans le Valais avec son armée qu'il pouvait porter à quarante mille hommes , indépendamment du corps du général Kray , qui était au pied des Alpes pour le soutenir. Il abrégeait les deux tiers du chemin ; il était placé sur nos derrières et maître de se porter sur Berne, bien avant que le général Masséna fût en mesure de passer la Limuiath. Pour se porter à sa rencontre, le général Masséna eût été obligé de se dégarnir devant les généraux Korsakow et Hotze, ou plutôt, se voyant environné d'ennemis et menacé de plusieurs attaques simultanées, il n'eût eu d'autre parti à prendre, que de se retirer derrière l'Âarousurle Jura, sans pouvoir empêcher que son aile droite , qui était engagée dans les passages du Saint-Gothard, ne fût très-compromise.
Il est possible que des motifs qui nous sont restés inconnus aient obligé le maréclial Souwa^
row à changer sa ligne d'opération, bien qu'il nous semble que celte ligne eût pu longtemps encore avoir son pivot en Piémont , et qu'ils aient déterminé le passage du maréchal par le Saint-Gothard. Dans ce cas, il fallait au moins racheter par la célérité le temps perdu , et forcer le passage, le jour indiqué par l'instruction d'Asti, le 19 septembre, afin de prévenir les conséquences cjue le maréchal devait craindre, surtout celles que sa trop longue absence pouvait occasionner. S'il n'a pas dépendu de lui d'être aussi exact (et l'expérience m'a appris que des incidents imprévus apportent souvent du mécompte aux calculs les plus parfaits), il devait au moins , une fois maître de la vallée de la Reuss, se hâter d'aller joindre, à Claris, le corps autrichien du général Linken, qu'il y avait dirigé, et y rallier le restant des corps des généraux Jellachich et Petrascli. 11 se trouvait ainsi à la tête d'une nouvelle armée ; il pouvait facilement se rapprocher du général Korsakow et favoriser ses opérations contre les deux divisions françaises restées sur la Thur. Manœuvrant alors avec deux masses principales , dont chacune était au moins ésale en force à l'armée française, le maréchal Souwarow commençait par s'assurer du cours de la Linth. Son premiei- mouvement complétait la réimion de son armée et nous forçait à évacuer Zurich, ainsi qu'à nous retirer derrière la basse
Reuss. J'ai peine à comprendre qu'une combinaison aussi simple ne soit pas venue à l'esprit du maréchal Souwarow et qu'il ait préféré s'engager vers Scliwitz, par le Multenllial, où il exposait ses troupes aux plus cruelles privations , perdait du temps, augmentait les difficultés, s'éloignait du général Linken , sur lequel il devait s'appuyer, mettait ses diverses colonnes en danger d'être battues séparément, et rendait enfin leur jonction plus que jamais incertaine , sinon impossible. C'est, en effet, ce qui arriva.
Les revers éprouvés, en Suisse, par les armées russes et autrichiennes, dans la campagne de 1 799, furent ainsi la conséquence inévitable des fautes de leurs généraux. Toutefois, cette observation ne diminue en rien la gloire du général Masséna, car le mérite d'un chef d'armée consiste précisément à juger ses adversaires et à saisir l'à-propos, pour profiter de leurs fautes. Avec des forces très-inférieures, le général Masséna s'était mis, par ses bonnes dispositions, en mesure d'attendre le moment favorable où il trouverait l'ennemi en défaut; son coup d œil saisit ce moment, comme aussi son habileté et sa vigueur surent en tirer un parti inespéré. Cette campagne mémorable, dont les détails sont éminemment instructifs , a placé le général Masséna au rang des grands capitaines ; en même temps, elle fournit pour l'étude de la
Stratégie un des meilleurs sujets que nos annales puissent offrir.
Nous y trouvons aussi des exemples frappants des disparates qu'offrent les actions des hommes les plus éminents. tin grand homme de guerre, tel que l'archiduc Charles, qui s'était élevé si haut dans la campagne de 1 7 96 et au conmiencement de celle de 1 799, s'est égaré, à la fin de cette dernière campagne, dans de faux calculs, et s'est montré si différent de lui-même, qu'on a été jusqu'à le soupçonner à tort, sans aucun doute, de s'être abandonné au sentiment d'une rivalité qui n'était pas digne de lui. Un général, tel que le maréchal Souwarow, qui venait, en Italie, de faire preuve de sagacité, de prévoyance, et d'une habileté remarquable, finit par oublier qu'un chef ne doit pas toujours prendre conseil de son seid courage, ni vouloir tout obtenir par la force, mais qu'il doit savoir aussi se conduire avec prudence, pour ne pas perdre en un jour le fruit de ses victoires.
Après de tels exemples , quel sera le général qui aura la vanité de se croire exempt de fautes ? S'il en est un , il ne mérite pas de commander; car sa présomption le rendra incapable de s'apercevoir de ses fautes , et il ne fera que les multiplier. Le propre d'un esprit supérieur est de recoiuiaître ses défauts et de s'en corriger.
NOTES ET PIEGES