‹ Mémoires du maréchal-général Soult, duc de DalmatieChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nous touchons à l'époque où les années françaises vont pi'endre un nouvel essor. Les revei*s venaient de nous accabler ; au lieu de plier devant ces désastres, la Convention redoubla d'énergie pour faire face à tous les dangers et délivrer le territoire. Un commandant, traître ou incapable, avait remis le Fort-Louis du Rhin aux Autrichiens après un simulacre de siège; Landau était bombardé ; un complot , heureusement découvert , avait manqué de leur liver aussi Strasbourg; et il s'en était peu fallu que les Prussiens, conduits par un officier du génie, transfuge Français, n'enlevassent Bitche pai* surprise. Les pertes de la campagne avaient réduit les cadres, et les généraux étaient encore renouvelés ; mais, cette fois, les choix étaient plus heureux que les précédents : Hoche , qui s'était distingué devant Dunkerque , était nommé au commandement en

chef de Tarmée de la Moselle , et Pichegru recevait Tordre itératif de prendre celui de l'armée du Rhin ; Saint-Just et Lebas, Lacoste et Baudot partaient du comité de salut public pour aller porter aux deux armées Tordre de vaincre sous peine de mort ; et la levée en masse qui s'opérait allait être régularisée, généraïuocbe En prcuaut le commandement de Tarmée de la année de u MoscUc, le général Hoche reçut ordre de sauver Landau ^ en dirigeant ses opérations de manière à forcer la gauche des Prussiens et à menacer la droite de Tarmée autrichienne. U devait profiter du peu de soin que les chefs de ces deux armées paraissaient mettre à rester réunis , pour manœuvrer successivement sur Tune et sur Tautre, et se servir avantageusement des occasions qu'elles pourraient lui oflrir*

Les renforts amenés par le général Burcy à Tarmée du Rhin avaient été pris dans les Arden* nés , a la droite de Tarmée du Nord, qui en avait aussi fourni à Tarmée de la Moselle ; lorsque la droite des Autrichiens fut repousaée de devant Saverne , on détacha d'autres bataiUoua de la gauche de Tarmée du Rhin pour les envoyer également à Tarmée de la Moselle. Ces mutations de troupes pouvaient s'éviter , du moins en partie ; mais les projets se succédaient tous les jours, et, à défaut de plan bien arrêté j on multipliait ks

mouyements* U résulta cependant de ces derniers chaiigemeQts que le général Hoche eut à disposer d au moins trente*ciqc| mille hommes. Il lui fut d'abord prescrit de les réunir à Bouquenom pour marcher , par fiitche , sur Pirmasens. Peu après , cette disposition fut changée \ on voulut aupara* vant qu'il éloignât les ennemis des bords de la Sarre , et qu'il portât sa gauche sur la Blies. En conséquence de ces ordres , il attaqua les Prussiens I le 1 7 novembre, à Selbach et sur les hauteurs de Wolfersheim y tandis qu'une brigade détachée manœuvra vers ThcJey, U fut repousse connue cela devait être, ses corps étant trop dispersés ; mais la leçon lui profita ; il réunit ses troupes et reprit ainsi le mouvement. Les Pru9* siens repassèrent la Blies et l'Ërhach et allèrent se concentrer à Kaiserslautern , ne laissant que de faibles avaut«gardes à Pirmasens et à' Deux-Ponts pour éclairer nos opérations.

Mon bataillon était du nombre de ceux qui furent détachés de la gauche de l'armée du lUiin après les combats de Saverne. A notre arrivée à Bouquenom» le premier ordre du jour de l'aimée de la Moselle qui qous fut communiqué portait : « Que» vu l'insuffisance des officiers d'état-major, le général en chef invitait les officiers de troupe, qui se sentaient les moyens d'en remplir les fonctions ^ à se faire connaître pour être appelés à

la Lauttf .

l^état-major général. » J'écrivis de suite au général Hoche que je me mettais à sa disposition ; le lendemain , je reçus Tordre de me rendre à la division Taponier, où je fus chargé de l'état-major. Je rejoignis la division à Deux-Ponts, le 22 novembre; elle revenait de Blies-Castel. Le même jour j deux autres divisions , commandées par les généraux Huet et Ambert , se réunirent à la première, ainsi qu'à l'avant-garde du général Dubois, venu de l'armée du Rhin. La division Vincent alla occuper Pirmasens.

Échec Les troupes réunies à Deux-Ponts pouvaient

T^u^he^ s'élever à trente mille hommes. Si le général Hoche les avait tenues ensemble sur une seule direction, il est probable qu'il eût forcé les ennemis, qui, malgré la concentration de leur centre à Kaiserslautern , étaient encore très-divisés depuis Lantereck jusque devant Pirmasens, dans les gorges d'Anweiler, dans celles de Lembach, vers Wbsembourg, et devant Landau. Mais déjà Hoclie avait oublié qu'il devait le succès du passage de la Blies à la marche concentrique de ses divisions , et il commit ici la faute de les réparer. Le 25 novembre , nous {>artimes formés en trois colonnes ; la division du général Taponier bivouaqua en avant de Martinsbohe, sur la route de Landstulil; le centre , conduit par le général en chef en personne, passa par Hombourg et s'arrêta le pre-

mier jour à Hùbelberg; la gauche, aux (îrdres du géuéral Ambert , était plus loin dans la dîfeclioD de Ciissel. Le lendemain , cette dernière division s'établit à Reichenbach pour passer la Lauter , à Hirschlioni ; le centre arriva à Rodenbach ; la droite , ayant traversé Landstuhl , gagna les bois de Hohenecken et s'y logea à la suite d'un engagement insignifiant contre les avant-postes prussiens.

Après une longue marche, le général Âtnbert était parvenu à siurmonter toutes les difficultés et à passer la Lauter entre Hirschhorn et Kalzweiler ; il devait ensuite se porter sur Otterberg pour tourner la droite des Prussiens. Ce mouvement était extrêmement hasardé , il ne pouvait que compromettre la bataille qu'on allait livrer, et exposer la division qui était ainsi aventurée à une entière destruction. Le duc de Brunswick plaça devant elle le général Kalkreuth avec des forces doubles , et fit revenir de Lautereck le géuéral Kospoth pour l'envelopper. 11 fallut toute la valeur des troupes et la bonne contenance du général Ambert pour tirer la division de ce mauvais pas; à la nuit, Ambert se rapprocha de la Lauter entre Sambech et Kalzweiler, où il se trouva protégé par une batterie que le général Hoche avait placée sur les hauteurs d'Erfenbach. De son côté, le général Hoche s'était égaré avec I. 6

la colonne du centre pendant une partie de la journ^e^ dans les bois de Woog ; cependant, malgré tbutes ces contrariétés , il se trouvait encore , s'il persistait dans son entreprise, à portée de soutenir la division du général Âmbert. En effet , il fit passer, pendant la nuit, la Lauter sur le pont de Sambach aux divisions Dubois et Huet pour se porter sur Erfenbach. Suivant la disposition de la veille , Âmbert dut de nouveau attaquer la droite des Prussiens vers Otterberg ; tandis qu'à la droite, le général Taponier reçut ordre d'aborder les retranchements du Galgenschantz , devant Kaiserslautern.

Le combat s'engagea de grand matin et se soutint tout le jour avec acharnement , sans faire de progrès. A droite, nous ne pâmes déloger les Prussiens des redoutes du Galgenschantz ; au centre , les généraux Dubois et Huet eurent un commencement de succès sur la ligne prussienne, qui était placée entre la Lauter et le village de Morlantern. Mais , en cherchant à tourner la droite de cette ligne par les hauteurs d'Otterbei^, le général Âmbert s'égara avec sa division , et il passa toute la journée à la ralHer. Pendant la nuit suivante , le général en chef lui fit rejoindre les divisions du centre, que ce contre-temps avait empêchées d'avancer.

Nouveau combat le 30 » et cette fois le gënërâl

Hoche y qiii était parvenu à mettre ensemble les divisions du centre et de la gauche qui s'étaient tour à tour égarées dans les deux journées précédentes^ voulut les porter réunies sur la droite des Prussiens ^ au-dessus d'Erfenbach. Les efforts qu'il fit pour forcer cette position n'aboutirent qu'à augmenter ses pertes; prévenu que le corps prussien du général Kospoth , qui revenait de Lantereck, se portait sur ses derrières, il n'eut que le temps de replier toute sa gauche pour éviter qu'elle ne fût compromise , et à la nuit il fit repasser la Lauter. la division Taponier re-> nouvela aussi , le 30, ses attaques sur les redoutes de Galgenschantz , mais toujours sans succès ; elle perdit même du terrain du côté de Hohenecken. Cependant elle put s'arrêter devant Landstuhl^ pour donner le temps aux divisions du centre et de la gauche, qui étaient en retraite, d'arriver à sa liauteur. La poursuite ne fut pas très-vive de la part des Prussiens, et l'armée reprit ses positions de Deux-Ponts, de Hornbach et de Pirmasens, sans être trop inquiétée; quelques bagages seulement qui n'avaient pu être retirés à temps de Landstuhl furent pris par l'ennemi; mais la perte que nous fîmes dans cette expédition dépassa trois mille hommes.

L'échec éprouvé devant Raiserslautem fit re- Nouveau connaître au général Hoche qu'il s'était trompé en généni hoc

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prenant cette direction; eu effet, ce n'était pas par Neustadt qu'il pouvait passer pour aller débloquer Landau; ce mouvement était trop éloigné. Eût-il réussi à battre les Prussiens sur la I^uter , il ne pouvait se dispenser de les poursuivre jusqu'au Rhin , pour ne pas être exposé à les voir revenir sur sa gauche ou sur ses derrières, lorsqu'il se serait retourné vers Landau. C'était perdre bien du temps et courir bien des chances avant d'atteindre son but. Pendant ces opérations compliquées, Landau pouvait succomber, et les Autrichiens , qui n'étaient pas menacés , restaient eu Alsace. 11 était beaucoup plus simple et d'un résultat plus sûr d'agir de concert avec l'armée du Rhin , et de seconder ses opérations en portant au revers oriental des Vosges une partie de l'armée de la Moselle; Hoche n'hésita pas à reconnaître que c'était la véritable direction ; il y engagea aussitôt deux de ses divisions et s'y porta lui-même. 11 n'avait pas de temps à perdre, car si la garnison de Landau eut succombé par défaut de vivres , la responsabilité de ce malheur eut pesé sur la tête de Hoche. I^ comité de salut public excusa pour cette fois les fautes commises a Kaiserslautern , et il fournit même au général Hoche l'occasion de les réparer, en approuvant le mouvement de ses deux divisions sur la vallée du Rhin , et en lui annonçant que de nouveaux renforts allaient lui être

euvoyés des Ârdennes. 11 autorisa même les représentants Lacoste et Baudot , qui étaient à l'armée (le la Moselle , à prendre au besoin un arrêté pour charger le général en chef de l'exécution d'un plan ayant pour but le déblocus de Landau et la délivrance de l'Alsace y avec le coticours de l'armée du Rhin.

Les deux divisions destinées à ouvrir le mouvement étaient celle du général Jacob , que Hoche avait fait réunir à Bitche, et celle, du général Taponier, qui vint joindre la première par Deux- Ponts et Hornbach ; une brigade de cavalerie et une batterie de pièces de position y furent ajoutées, ïje général Hoche ordonna en outre qu'à mesure que les renforts des Ardennes arriveraient, trois autres divisions suivraient le mouvement par Niederbronn et ReichshofTen , versWerd. La division du général Grangeret fut détachée sur la Sur, à hauteur de Fischbach , pour observer le camp * prussien j aux ordres du prince de Hohenlohe, qui était à Nothweiler.

Nous eûmes plusieurs petits combats pour nous débarrasser des avant-postes d'observation , qui étaient dans les Vosges, jusqu'à notre arrivée à Niederbronn. J'eus le bonheur d'en Hvrer un à deux bataillons autrichiens qui étaient campés sur les hauteurs de Jàgerthal , entre Nfederbronn et Dambach. Le général Hoche, qui m'avait remar-

que dans Texpédition de Kaiserslautern y me confia le troisième bataillon du Haut-Rhin, avec cinquante hommes de cavalerie , pour aller déloger Tennemi. Je n'avais que la moitié de leurs forces , mais c'était mon début. Que n'aurais je pas fait pour réussir ? Nous donnâmes en masse sur la droite des Autrichiens ; elle fut mise en déroute avant que la gauche pût arriver à son secours , et à son tour cette gauche fut aussi culbutée. Le camp resta en notre pouvoir avec trois cents prisonniers , deux drapeaux et tous les bagages. Je n'eus de perte que quelques blessés , et je ramenai mes prisonniers à Niederbronn. Cette petite expédition m'assura la confiance du général en chef, qui m'en donna fréquemment des marques en m'employant à des commandements détachés.

Nous touchions à l'armée du Rhin , et les échos des montagnes pouvaient porter jusqu'à Landau le bruit de notre canon. Toutes les nuits j'étais chargé de faire exécuter une salve d'artillerie pour annoncer notre approche. Ce moyen réussit; il pouvait aussi avertir les ennemis, mais il ne changea rien à leurs dispositions. Les Prussiens se bornèrent à renforcer le camp de Nothweiler , et à tenir concentrée la plus forte partie de leur armée autour de Kaiserslautern , laissant les Autrichiens se débattre et sortir , comme ils le pourraient, de leur position. Elle commençait cependant à deve-

nir critique. Le général Hoche fut rejoint ^ à Nie* (lerbronn , par les trois divisions y dont une partie venait des Ardennes. Avant leur arrivée, il y eut à décider quel serait le plan d'opérations , et sous quel commandement il s'exécuterait , puisqu'il y avait à choisir entre deux généraux en chef. Inter^ pelle par les représentants Lacoste et Baudot, pour déclarer s'il répondait, sur sa tête, de sauver Lan** dau , dans le cas où la direction des deux armées lui serait confiée, Hoche n'hésita pas à répondre affirmativement ; et le jour même , il fut nommé. Cette mesure fut la cause de nos succès ; mais elle fit naître dans l'esprit de Pichegru des sentiments de rivalité, que Saint-Just, Hermann et Lebas partagèrent. Ces trois représentants affectèrent, de plus en plus , d'accorder à Pichegru une protection marquée, et de témoigner leur inimitié au général Hoche , ainsi qu'aux troupes venues de

la Moselle.

Depuis les combats de Saveme , du 1 8 novem* bre , l'armée du Rhin n'avait cessé d'être aux prises avec les Autrichiens. Une série d'attaques par^ tielles avait été livrée, de notre côté , avec des chances diverses. Le 9 décembre , un effort général , qui fut fait sur toute la ligne, détermina la retraite des Autrichiens derrière la Moder. Sur ces entrefaites , le général Hoche arrivait à Nie- (lerbronn , avec la tête de l'armée de la Moselle.

Une diversion si puissante devait produire un prompt eflet; Wurmser en fut intimidé, et continua aussitôt sa retraite, pour se placer derrière la Surbach, sa gauche appuyée au fort-Louis du Rhin j et sa droite au delà de Werd , occupant encore Reichshofen.

Telle était la position de Wurmser, le 1 0 décembre , lorsque nous parûmes pour forcer sa droite au débouché de Niederbronn. Hoche cependant différa son attaque pour doimer le temps à la division Grangeret, qui était devant le camp de Nothweiler, de tourner les hauteurs de Lembach, où se tenait en réserve une division prussienne, et de descendre par Glashùtte à Mattstadt. Elle y arriva, le 14, et chassa les ennemis. Notre gauche étant ainsi couverte , le 1 5 , le général Hoche donna ordre aux divisions Taponier et Jacob de marcher sur Reichshofen , en même temps que le général Hatry, en partant d'Utlenhofen , devait attaquer, à Guntershofen, les redoutes autrichiennes. Celle double entreprise ne réussit pas la première fois; on Tattribua à Tinaction du général Jacob; il fut destitué et conduit u Strasbourg. Le 18, on recommença, et Ton fut plus heureux.

Du camp de Jàgerthal, je descendis avec mon corps d*éclaireurs par Manier- Jàgerthal, pour prendre part à Taflaire de Reichshofen ; lors-

qu'elle fut terminée , je me portai au-dessus de Langensultzbacb , pour communiquer avec la brigade du général Grangeret, qui était à Mattstadt.

Repoussé de Reichsliofen , le général Hotze, commandant la droite de Tarmée autrichienne, s'établit à Frescbweiler et à Werd , où sa position était retrancbée. Le 22, Hoche marcha sur lui et l'écrasa, en lui enlevant ses redoutes et vingt pièces de canon. Si la gauche de Tarmée du Rhin avait pu arriver à temps, pour se trouver à l'engagement, le corps de Hotze était détruit, et le centre de l'armée autrichienne fortement compromis. Néanmoins, leurs pertes furent si considérables à Werd, qu'ils fie crurent pas pouvoir défendre les hauteurs de Lieb-Frauenberg , et ils se retirèrent surWissembourg, direction que Wurmser fit prendre à toute son armée, en recevant les nouvelles du désastre de sa droite. Ainsi , les Autrichiens se trouvaient ramenés dans les lignes de Wissembourg. Ils avaient disposé la montagne du Geisberg, pour s'y défendre en cas de revers; ils y prirent position. Leur gauche, s'étendant jusqu'à Ober-Lauterbach , était couverte par les têtes de pont qu'ils avaient au Fort -Louis et à Seitz; leur droite se liait à la division prussienne, qui, de Lembach , était venue occuper le Pigeonnier et les hauteurs de Roth ; et du camp de Nothweiler,

le prince de Hohenlohe faisait garder la gorge de Bobenthal .

action Les armées de la Moselle et du Rhin se trou-

oseiie vèrent réunies , le 24 , entre Beinheim , près du Rhin j où le général Desaix commandait la droite , et Lembach , où se porta notre gauche en partant de Mattstadt ; le centre, formé par les divisions Ta« ponier, Ferino et Hatry, était en avant de Sultz; la division Michaud arrivait à Rittershofen et sur Seltzbach , et deux divisions de la Moselle, parties du Lieb-Frauenberg , étaient en marche pour gagner les hauteurs de Klembach et de Roth , entre les deux grandes routes qui aboutissent à Wissembourg, sur la droite du Geisberg. L'une de ces divisions était commandée par le colonel Championnet , et l'autre par l'adjudant général Jacopin ; l'adjudant général Grenier, qui n'avait, comme ce dernier, que le grade de chef de bataillon, vint, en outre, se réunir à la droite de Championnet, avec une autre division , et je reçus le commandement d'une brigade détachée, quoique je ne fusse que capitaine. En appelant des officiers d'un grade inférieur à des commandements supérieurs. Hoche se permettait une innovation qui aurait pu avoir des conséquences fâcheuses; mais elle lui était imposée par l'insuffisance des généraux. Il était forcé de vaincre pour sauver sa tête, et il prenait, pour le seconder, tous ceux , quel que fût leur

rang, qu'il croyait capables de justiGer sa confiance. On obéit, et personne ne murmura; telle était alors Vabnégation qu'on trouvait clans les rangs où Ton ne demandait qu'à être bien con« duiti pour assurer la victoire. Toutefois, en s'écartant des règles de la hiérarchie militaire , Hoche donnait un mauvais exemple , qui ne doit point être imité.

Voici l'ordre que je reçus du général Hoche :

«TiefTenbach, le 5 nivôse.

a 11 est ordonné au citoyen Soult de partir avec les bataillons du 55* régiment, 1^ du Cher, 1 7* d'infanterie légère , le !i* de la Haute-^ône , pour aller éclairer les hauteurs de la gauche de Klebourg , en joignant sa gauche à la droite des troupes du général Jacopin, et sa droite à la gauche du général Championnet.

(( Le citoyen commandant les armées de la Moselle et du Rhin.

Signé : « L. Hoche. »

En prononçant ce mouvement. Hoche manifesta l'intention de forcer les ennemis sur les hauteurs, entre Roth, Klembach et le Pigeonnier, pour séparer les armées autrichienne et prussienne, qui s'y appuyaient toutes deux, et pour se rendre ainsi plus aisément maître du Geisberg, où

flexions suivantes : nos bataillons sont-ils assez instruits pour une attaque de nuit ? Si malheiu*eu* sèment ils étaient repoussés , comment pourraientils se rallier , eux qui , ce matin , ont pu à peine effectuer leur ralliement ? En finissant , un subordonné ne peut-il pas se pénétrer de ce sentiment? Qu'il est souvent très - prudent , très -avantageux pour la chose publique , de peser , avec les circonstances, les ordres qu'il reçoit. Rends -toi cette nuit, auprès de moi, à l'effet de nous concerter pour Tatlaque de demain , si tu te décides à ne pas attaquer cette nuit.

(( L'adjudant général commandant de division,

« Jacopin.

i< Je te prie de me mander tes intentions définitives et celles du citoyen Championnet. »

Rentré fort tard , je ne pus envoyer au général en chef les prisonniers que j'avais faits et mon rapport , que très-avant dans la nuit. Pendant ce temps , j'étais desservi près de lui par mon voisin de droite, qui sans doute ignorait les résultats que j'obtenais sans son appui. En me répondant, Hoche m'apprit le mauvais service qu'on m'avait rendu, et sa prompte justice. La lettre que je transcris ici m'indiquait eu outre d ou était parti le coup.

« Au quartier général à Riedsels, le 6 nÎTÔse, an u.

Le citoyen Hoche^ commamlant les armées de la Moselle et du Rhin^ à t adjoint S oui t.

« D'après certains rapports , j'avais ordonné que tu rejoignes ton état-major, et que tu sois remplacé à ton commandement. Garde-le , à con*^ dition que tu tiendras parole , bats«-toi bien , et envoie au général Championnet copie de la présente. Au surplus 9 entendez«vous pour frapper conune de vrais sans-culottes.

Signé: a Hoche. »

11 se rencontra que y des deux côtés , on avait fait des dispositions pour le 26 décembre au matin ; cette détermination des ennemis était une conséquence de la mauvaise position qu'ils avaient prise , en restant en avant des lignes de Wissembourg, d'où ils ne pouvaient sortir que par des défilés. A la gauclie, nous étions en présence, sur les hauteurs de Rotb et devant le Pigeonnier; notre tâche était d'en chasser les Prussiens et de les empêcher de regagner les montagnes. Après un engagement des plus vifs , qui commença avec le jour, nous réussîmes complètement. Le duc de Brunswicb, voyant sa droite tournée et sa retraite près de lui être coupée , fit avancer une réserve

autrichienne , pour donner le temps à ses troupes

de s'écouler dans Wissembourg ; elles y parvinrent,

mais la réserve fut à peu près détruite par les

divisions Taponier, Halry, Ferino et Lefebvre,

conduites par Hoche en personne.

Reprise Ces quatrc divisions avaient auparavant ren-

de» lignes de , . . i . • -^ >

wisserobonrg. versc 1 avant - garde autriciiienne qui venait a de Landau. cUcs ct la liguc qu'cllcs Irouvèreiit formée sur le Geisberg; leur impidsion était irrésistible. Le général Donadieu^ commandant la cavalerie, devait les seconder. Hoche lui ordonna une charge au moment où les ennemis commençaient à s'ébran- 1er; Donadieu ne sut pas l'engager, et il laissa échapper r occasion de prendre peut-être vingt mille hommes. La victoire, cependant, couronna nos efforts; partout, sur le front de la bataille, les ennemis furent défaits. Le général Michaud rentra dans les lignes par Langen-Schleithal , et le général Desaix emporta, de vive force, Lau terbourg.

Adjudant de dragons, quelques semaines auparavant , le général Donadieu n'était coupable cjne d'incapacité; on l'accusa de désobéissance. Les représentants prirent immédiatement un arrêté pour ordonner son arrestation. Il fut conduit a Paris, jugé et mis à mort; cette sévérité épouvanta.

Les tiopliées qu'on recueillit de la victoire de

VVissembourg, outre la délivrance de Landau , furent très- considérables, en prisonniers, canons, caissons , drapeaux et bagages ; on aurait pu les augmenter, en poursuivant les ennemis avec plus dv vigueur qu'on n'y mit, car ils se sauvaient dans le plus grand désordre ; les Autrichiens, par Freckenfeld et Germersheim , pour repasser le Rhin , vis-à-vis Philipsboiu'g, et les Prussiens, en partie, par Bergzabern ; ceux qui étaient autour de Landau se retirèrent sur Neustadt etTurckheim, où le corps du général Kalckstein, qui se retirait de Kaiserslautern , vint joindre celui du prince de Hohenlohe. Les deux armées alliées se trouvèrent ainsi séparées. Wurmser établit les Âutiîchiens sur la rive droite du Rhin , en conservant Fort-Louis (alors nommé Fort-Vauban), comme tête de pont; le duc de Brunswick amena les Prussiens autour (le Mayence, et les mit en cantonnement. 11 n'y eut dans le Palatinat qu'une légère alTaire d'avantgaide, à Frankenthal, le 3 janvier; de notre côté, on ne demandait aussi que du repos.

Par un ordre du jour daté de Landau, trois jours après la victoire de Wissembourg, Hoche annonça à l'armée que sa demande allait être satisfaite. « Encore un peu de patience , disait-il , et vos maux seront finis; votre valeur a délivré un département; votre constance vous obtiendra des quartiers d'hiver ; votre repos est assuré si vous

supportez la fatigue encore douze jours. » Cette promesse , que Hoche eut beaucoup de peine à tenir ensuite , et à ses risques et périls , était bien motivée par la rigueur de la saison et l'état de délabrement des troupes , qui toutes manquaient de chaussures et d'habillements. Il fallait bien douze jours pour débrouiller les armées du Rhin et de la Moselle y qui étaient confondues , et pour les remettre chacune à leur place. En attendant • des dispositions fureni faites pour que les divisions de la Moselle suivissent les ennemis; celles du Rhin s'arrêtèrent, sous prétexte de se mettre en mesure contre les Autrichiens; mais beaucoup plus probablement j par reflet de la mésintelligence entre les généraux en chef, qui avait son origine dans oteiHgence la Hvalité dc Pichcgru. Elle n'éclata cependant

les gcné-

: Hoche et qu'au sujet des récompenses à décerner. 5iaint-

ichegru. I J r

Just , Hermann et Lebas , tout- puissants au comité de salut public, et spécialement délégués à Tannée du Rhin , priit^nt parti [)our elle et lui firent obtenir les faveurs. Us poussèrent même la partialité jusqu'à attribuer l'honneur du succès h Pichegru, qui pendant le mouvement , s'était tenu à l'écart et n'avait voulu concerter aucun plan; il était bien évident que Hoche avait dirigé toutes les opérations, depuis son départ de Niederbronn. Sa nomination au commandement en chef des deux armées, par arrêté des représentants, avait été of-

ficiellemeut connue, et tout le monde savait que, par devoir autant que par caractère , Hoche n*avait jamais admis Pichegru au partage de sa responsabilité. Hoche avait donc exercé, dans toute sa plénitude, le commandement en chef des armées du Rhin et de la Moselle réunies , pendant cette fin de campagne. Le lendemain de la bataille, Hoche me donna ordre de commander le camp de Roth , et de nettoyer d^ennemis la vaDée de la Lauter jusqu'au delà de Bobenthal ; à cet effet , il augmenta ma brigade d'un autre bataillon , de deux escadrons de carabiniers et d'une compagnie d'artillerie à cheval. Je ramassai plusieurs centaines de prisonniers. Aussitôt après , j'eus ordre de conduire mes troupes devant le Fort-Vauban (Fort-Louis) , où je passai sous les ordres du général Lefebvre. Hoche vint nous y voir; il me témoigna d'abord son entière satisfaction sur ma conduite , ensuite il nous dit : <c Je viens de chez Pichegru ; croiriez-vous que je n'ai pu en tirer ni un oui ni un non , sur aucune des propositions que je lui ai faites; il a été impassible sur tout. Je l'ai apostrophé de manière à faire bouillir le sang d'un autre dans ses veines. Ses joues ne se sont pas seulement colorées! Quel homme!... Et pourtant Saint-Just le protège!... » En effet, Hoche ne tarda pas à reconnaître qu'il avait là un rival redoutable et un ennemi , qui ferait tomber sa tête ,

iOO MÉMOIRES

s'il restait au pouvoir. Heureusement il en fut quitte pour des injustices , et Tinfame Saint-Just trouva plus tard sa punition.

Nous ne restâmes que quelques joui's devant le Fort-Vauban ; des troupes de l'armée du Rliin vinrent nous y remplacer pour en faire le siège. Elles en furent dispensées; le 19 janvier, les Autrichiens évacuèrent le fort et firent sauter ses fortifications. Alors les divisions de la Moselle , qui étaient dans le Haut-Palatinat , en avant et à gauche de Frankenthal , étaient occupées de leur nouvelle organisation, et elles se disposaient à retourner sur la Moselle , après avoir été relevées par les divisions de Tarmée du Rhin. Cette nou* velle organisation comprenait quatre divisions, dont une d'avant-garde , beaucoup plus forte cjue les trois autres. Le général Lefebvre en fut nommé commandant, et il me demanda pour son chef d'état-major ; en même temps je l'eçus ma nomination au grade d'adjudant général chef de bataillon. Notre mouvement eut lieu vers la fin de janvier 1794, sur deux colonnes : Tune passa par Turckheim , kaiserslautern , Hombourg et Sarrebruck ; l'autre , dont Tavant-garde faisait partie, par Neustadt, Anweiler, Pirmasens, Deux- Ponts, Saarbriick, Saarlouis, Bouzonville et Metzerwisse, près Thionville. A leur arrivée, les quatre divisions furent mises en quartier d'hiver

pour se rétablir; elles étaient dans le plus grand délabrement. Ce repos était devenu indispensable; il fallait pourvoir au remplacement des objets d*habillementy de chaussure, d*équipement, d'armement et de harnachement, dont les troupes éprouvaient le plus urgent besoin ; il fallait aussi rétablir la discipline ; enfin , les représentants qui étaient à l'armée, allaient commencer Tembrigadement , en fondant des bataillons de volontaires et de garde nationale dans les anciens bataillons de ligne. Malgré toutes ces considérations, et sans avoir égard aux rigueurs de l'hiver, le comité de salut public voulait que la campagne fût continuée, pour repousser jusqu'au Rhin les corps ennemis qui étaient encore sur la Moselle, dans le pays de Trêves ou dans le Luxembourg. Hoche s'y refusa obstinément, en F«wié rappelant les promesses qu'il avait faites à Lan- H<Maie. dau, en faisant voir la situation dans laquelle étaient les troupes, et en démontrant ce qu'elles gagneraient en valeur après avoir été remises en bon état. Le comité céda; mais deux mois après* il nomma Hoche au commandement de l'armée du Var : à son arrivée à Nice, il le fit arrêter et conduire à Paris. Hoche y resta détenu jusqu'au 9 thermidor. Tel fut le prix d'une noble résistance et de la campagne glorieuse qui avait rappelé la victoire sous les drapeaux français. Jourdan,

destitué après Yatignies , fut nommé pour remplacer Hoche à Farmée de la Moselle. Sou commandement était destiné à étendre de plus en plus nos opérations.

Dans cette campagne , dont les résultats définitifs furent avantageux pour la France j il était inévitable que rinexpérience de nos généraux ne leur fit commettre de nombreuses fautes , et j*en ai signalé quelques-unes. Je pourrais examiner de la même manière la conduite des généraux ennemis que nous eûmes à combattre j mais je préfère laisser parler celui d'entre eux que sa réputation plaçait alors au premier rang. Après la bataille de Wissembourg et la séparation des deux armées alliées y le duc de Brunswick , découragé , demanda au roi de Prusse de le remplacer dans le commandement de Tarmée prussienne, et il accompagna cette demande d'un mémoire qui est une pièce importante pour l'histoire.

Mf^moi're erufOfé par le duc de Brunswick au roi de Prusse j sur la cause des revers de la coalition.

H D'Oppenheim, le 6 janyier 1794.

MriiMMre da dnc « Les motifs j sivc j qui me forcent à demander

mon rappel de l'armée, sont fondés siu* l'expérience malheureuse que j'ai bite, que le manque d'ensemble , la méfiance , l'égoîsme et l'esprit de

«le Brunswick.

cabale ont détruit, durant deux t^ainpagnes de suite ) toutes les mesures prises et fkit échouer les projets concertés des années combinées.

ce Accablé du malheur d^être enveloppé dans les fautes d'autrui , dans la situation très-fàcheuse où je me trouve , je sens vivemeut que le monde juge les militaires d*après les succès , sans en examiner la cause.

tt La levée du blocus de Landau Fera époque dans l'histoire de celte malheureuse guerre, et j'ai la douleur d'être cruellement compromis. Je ne m'aveugle pas pour me faire illusion, que j'échapperai à la critique; je sens, au contraire, qu'elle tombera sur moi , et que Tinnocent sera confondu avec le coupable.

oc Malgré toutes ces adversités , je ne me serais point laissé aller à mettre à vos pieds , sire , mon désir pour quitter une carrière qui a fait la principale occupation de mes jours ; mais quand on a perdu ses peines , son travail , ses efforts ; quand , à Mayence près , les fruits de toute la campagne sont perdus , et qu'il n'y a aucun espoir qu^une troisième campagne otIHra des résultats plus avantageux, quel parti réste-t-il à prendre à l'homme le plus téU et le plus attaché à Votre Majesté et à sa cause , que celui d'éviter dé nouveaux malheurs.

ce Les mêmes raisons diviseront lés puissances

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coalisées , qui les ont divisées jusqu'ici ; les mouvements des armées souffriront, comme ils en ont souffert; leur marclie en sera ralentie, embarrassée, et le retard du rétablissement de l'armée prussienne , politiquement nécessaire peut-être, deviendra la cause, d'un autre côté, d'une suite de malheui*s pour la campagne prochaine, dont les conséquences sont incalculables. Ce n'est point la guerre qui me répugne , ce n.'est point elle que je cherche à éviter; mais c'est le déshonneur que je redoute, dans une position où les fautes des autres généraux tombent et retourneront toutes sur moi, et où je ne pourrais jamais agir, ni d'après mes principes , ni d'après mes propres vues.

« Votre Majesté se rappellera peut-être ce que j'ai eu l'honneur de lui représenter le jour de son départ d'Eschweiler. J'ai prévu mes embarras, mes peines et mes malheurs; j'ai employé tous mes efforts à remédier aux inconvénients : malheureusement pour moi , l'effet en a prouvé l'insuffisance. Ce n'est donc que la persuasion hitime que j'ai de l'impossibilité d'opérer le bien, qui me dicte la démarche de supplier très-humblement Votre Majesté de me nommer un successeur le plus tôt possible. Cette démarche, très-affligeante pour moi, est cependant une suite des tristes réflexions que j'ai faites sur mon sort. La

DU MARÉCHAL- GÉNÉRAL SOULT. i05

prudence exige ma retraite y et l'honneur la conseille. Lorsqu'une grande nation, telle que la nation française , est conduite aux grandes actions par la terreur des supplices et l'enthousiasme , une même volonté, le même principe devraient présider à la démarche des puissances coalisées. Mais lorsqu'au lieu de cela chaque armée agit seule, pour elle-même, sans aucun plan fixe, sans unité, sans principe et sans méthode, les résultats en sont tels que nous les avons vus à Dunkerque, à la levée du blocus de Maubeuge, au sac de Lyon , à la destruction de Toulon et à la levée du blocus de Landau.

a Veuille le ciel préserver surtout Votre Majesté et ses armées de plus grands malheurs ; mais tout est à craindre si la confiance, l'harmonie, l'unité de principe et d'action ne prennent la place des sentiments opposés , qui , depuis deux ans , sont la cause de tous nos malheurs.

(c Mes vœux accompagneront sans cesse toutes les démarches de Votre Majesté , et votre gloire , sire , fera mon bonheur.

« Charles, duc de Brunswick. »

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