M R MOIRES
nemi pour lui couper ses communications avec le centre de Tarmée et l'obliger à se renfermer dans les places de Gênes, Savone et Gavi.
« Au 1 5 genninal , Vaile droite , formée en trois divisions , avait à peine quinze mille hommes présents sous les armes , et avec ce peu de troupes elle occupait les positions de Rua, Monte-Cornua, Torriglia, Buzzala, la Bocchetta (d'où elle se liait par une avant-garde avec le fort de Gavi) , les cabanes de Marcorolo, Campo-Freddo, Stella, Monte- NeginoetCadibona; elle fournissait des garnisons aux forts de Savone , de Gavi , dans la place de Gones, et elle devait encore se garder sur la côte, pour se préserver des invasions ennemies et faciliter Tarrivage des subsistances à Gènes.
(( l'ne ligne aussi étendue , qui offrait un développement de plus de soixante milles , ne pouvait cependant se resserrer; car il nous fallait garder les défilés de la Toscane, du Plaisantin, de la Lombardie et du Piémont, et conserver nos communications avec le restant de l'armée. Nous avions du monde partout, uiais nous n'étions forts nulle part. L'ennemi, instruit de notre faiblesse, et connaissant les difficultés que nous avions à vivre, leva ses quartiers, dans les premiers jours de germinal ; il rassembla ses troupes sur les points principaux de ses opérations , et il se prépara à entrer en campagne.
« Le général Ott , ayant huit à neuf mille hommes 9 et commandant la gauche de Tarmée autrichienne, prit la ligne de Novi à Chiavari ; ses principales forces se réunirent en avant de Bobbio, d'où il devait lui-même, en remontant la Trebbia, se porter sur Torriglia et Buzzala , pour soutenir l'attaque que sa gauche était chargée de faire à Rua et à Recco , se faire joindre par les révoltés de la vallée de Fontana-Buona , et ensuite marcher sur Gènes , tandis que quelques bataillons autrichiens, auxquels on avait réuni un régiment piémontais , devaient partir de Novi , bloquer Gavi , attaquer la Bocchetta , et descendre dans la Polcevera , pour se réunir aux troupes qui auraient débouché de Buzzala.
ce Ces dispositions se prenaient à notre droile , tandis que le général Mêlas rassemblait à Acqui vingt-cinq mille hommes, pour agir sur notre Centre. Ils en partirent , le 13 , pour se porter sur Savone , par Spigno , Cairo , Carcare et Aitare.
« L'escadre anglaise devait seconder ce mouvement ; le 1 5 , elle parut dans le golfe . et dès ce jour, elle nous coupa toute communication par la mer. Le même jour, l'ennemi porta une reconnaissance sur toute notre ligne; nos postes de Rua furent forcés; le soir, on les reprit, et nous limes cent prisonniers. Sur les hauteurs de Cadi-
bona , il y eut mssi une affaire , mais nous conservâmes la position.
« Le 1 6, l'attaque fut générale. Al Monte-Cornua, Tennemi déboucha sur trois colonnes ; deux bataillons de la 74®, qui défendaient cette position , furent forcés à l'abandonner, et se retirèrent, l'un sur Nervi , l'autre sur le Monte-Fascio. Dans l'après-midi , cette position fut encore forcée , et le général d'Arnaud, n'ayant pu parvenir à la reprendre , fît occuper à ses troupes le bas de la montagne. Nous fîmes dans une de ces attaques une centaine de prisonniers. A Torriglia , à Scofera et à San-Âlberto , l'attaque fut aussi vive ; le général Petitot , qui y commandait , défendit ses positions avec autant d'intelligence que de bravoure ; mais le Monte-Cornua une fois emporté , cette brigade , forte de mille combattants , dut opérer sa retraite sur Prato , dans le Bisagno , pour éviter d'être compromise. Le général Petitot y fut blessé.
w A la deuxième division , l'attaque fut moins vive; cependant nqs postes de Cazella, Savignone, Fiancone , Castagno et Ronco , attaqués par de§ forces supérieures , durent se replier. Le général Gazan prit position derrière la Scrivia , et retira sur les Molines les troupes qu'il avait à Vollagio , lesquelles auraient pu être enlevées par Piamone et Castagno. Les postes des cabanes de Marcorolo,
de Rossîglione et du Monte-Calvo furent également forcés; mais le lendemain nous les reprîmes. La 2* de ligne se distingua : le 16, elle fit soixante prisonniers.
« Pendant que cela se passait a la droite, la troisième division soutenait, en avant de Cadibona, un combat des plus vifs. Des vingt-cinq mille hommes que l'ennemi avait réunis à Âcqui, quinze mille furent dirigés vers Savone ; le général Mêlas les coihmandait en personne. A sept heures du matin il commença son attaque ; nos troupes firent des prodiges de valeur , en se défendant ; mais , accablées par le nombre (nous n'avions pu réunir que deux mille cinq cents hommes dans celte partie) , elles durent quitter les ouvrages de laTorre, pour se rallier à Cadibona. De nouveau , vivement pressées, elles abandonnèrent ce village, et furent quelque temps en désordre. Le lieutenant général Soult, parti pendant la nuit des attaques de droite, arrivait, en cet instant, à la troisième division ; voyant le danger qui la menaçait, il s'élança au milieu 4es rangs , saisit un drapeau, et se porta dans l'endroit où lès Autrichiens faisaient le plus de progrès. Cet exemple stimula les troupes; elles se rallièrent, et parvinrent à arrêter l'ennemi. Le général Soult leur fit prendre position à Montemorô ; l'adjudant général Mathis fut blessé dans cette affaire.
« L'attaque se ralentit durant quelques heures ; mais Fennemi faisait toujours filer ses troupes , et cherchait à déborder celles qui lui défendaient si intrépidement Papproche de Savone. Une de ses colonnes , partie des hauteurs d'Altare, était près d'arriver à Vado ; une autre attaquait les redoutes de Monte-Negino , tandis que quelques bataillons , partis de Sassello , se portaient sur IStella , et tnenaçaient d'arriver avant nous à Âlbissolai. {fotre position était critique ; mais il fallait tenir et-gSi-' gner k| nuit , afin 4e pouvoir, pendant ce temps, jeter quelques subsistances dans le fort de Savone que , dans notre disette , nous n'avions pu approvisionner. Le général Soult fit faire plusieiurs mouvements; il arrêta l'ennemi, couvrit les débouchés, et gagna le temps nécessaire. A trois heures, l'attaque recommença à Montemoro ; nous étions presque tournés : la retraite fut ordonnée ; l'ennemi entra en même temps que nous dans les fau- :ombat bourgs de Savone. On l'en chassa, et nous gardâmes la ville pendant la nuit, temps précieux, qui permit au général Soult de jeter dans le fort la distribution en vivres qui était destinée à la division* C'est tout ce qu'il put faire ; il priva la troupe de ses subsistances , mais il donna à la garnison du fort le moyen de se défendre pendant quelques jours, il y laissa le général Buget pour y commander, et il mit six cents hommes à sa disposi-
"^ Du MARÉCHAL -GÉNÉRAL SOULT. 4i
tion. A trois heures, la ville fîit évacuée, el la troisième division opéra sa retraite sur les hauteurs en îu-rière d'Albissola ; Tennemi , qui avait pénétré jusque dans ce village , fut rejeté sur Stella. Le général Gardanne , qui avait remplacé le général Marbot dans le commandement de la troisième division , se distingua dans cette journée j fl reçut ordre de continuer sa retraite sur les hauteurs de V**'*8g'i^ /et de couvrir' Campani par un fort pocrtie.
« L'ennemi éprouva une grande perte en hommes tués et en blessés ; nous en eûmes aussi , et nous fîmes quelques prisonniers. On se battit , à coups de crosses et à coups d^ pierres , dans les retranchements de la Torre.
« Par suite des succès qu'il avait obtenus sur la Combat deuxième division , dans la journée du 1 6 , Tennemi avait poussé des troupes , jusque près de Gènes. Le général en chef ordonna qu'il fut attaqué , le 17 au matin; à cet efTet, il fit avancer la 25* demi-brigade d'infanterie légère ; trois colonnes furent dirigées sur le Monte-Fascio. Le général de division MioUis commandait celle du centre , le général de brigade d'Arnaud celle de droite , et l'adjudant général Hector celle de gauche ; la position fut emportée , au pas de course ; on reprit aussi le Monte-Cornua et Scofera. La nuit fit cesser le combat et la poursuite ; le colonel baron
Monte-Faa
d'Aspre, qui dirigeait les insurrections , et quinze cents hommesy restèrent en notre pouvoir. La 25* légère et la 1 06* de ligne se distinguèrent particulièrement dans celte journée.
(c La deuxième division fut seulement inquiétée, pendant la journée; le général Poinsot reprit Boi^o di Fornari , Cazella et Savignone j ipais il n'y eut aucune afTaire sérieuse. L^ troisième division reetifia sa ligne , de Varaggio à Campani; il n'y eut rien de nouveau pend4nt^ ^ journée.
« Il devenait indispensable de prendre d'autre mesures. Nos con\|nunications avec le centre dfc l'armée étaient coupées , il fallait les rétablir- Le fort de Savone se trouvait bloqué, et il n'avait que pour peu de jours d^ subsistances ; i\ fallait ainsi aller à son secours , marcher à l'ennemi et arrêter sa marche sur Gênes. Daps la joiirnée du 18, le général en cnef en régla les dispositions ; il chargea le lieutenant général Soult de rassembler à Voltri un corps de cinq mille hommes, et, avec ces troupes , de se diriger sur Sassello, tandis que le général en chef, se réservant le commandement de la troisième division , se proposa de la porter sur Savone , par Varaggio et Albissola , en suivant la niarine (le bord de la mer). Pendant la même journée , les troupes furent mises en mouvement : la première division , trop affaiblie pour pouvoir
conserver la ligne du Monle-Comua, eut ordre de se concentrer derrière la Sturla; elle se replia également dans le Bisagno. La Bocchetta fut attaquée, et les troupes de la deuxième division, qui défendaient ce poste, durent se retirer sur Ponte- Decimo.
(c L'ennemi avait continué à filer par les crêtes des montagnes , et déjà il débordait la troisième division^ quand le général Gardanne, qui la commandait 9 fut sommé par le général autrichien de inettreb^ les armes ; le général Gardanne répondit ^ert aùnpagne on ne connaissait que (tétre tué sur te champ de bataille , ou et être prisonnier de guerre^ et qùil fallait se battre. Sa position était mauvaise ; il reçut ordre de se retirer derrière le torrent qui passe à Cogoletto , et de garder toujours Campani.
w Les troupes qui devaient se réunir à Voltri y étaient arrivées, et le lieutenant général Soult, ayant avec lui le jg;énéral Gazan, se disposait à partir, pendant la nuit, pour Sassello, quand on lui rendit compte que l'ennemi avait forcé les postes des cabanes de Marcorolo et qu'il s'était avancé jusqu'à Â.çqua-Santa , à trois milles de Voltri. il n'y avait pas un moment à perdre pour le repousser de ce débouché , sans quoi il nous eût obligés à nous replier sur Gênes, et il eût rendu la retraite de la troisième division très-difficile. L'attaque fut
h^—Jn^
4i MÉMOIRES
aussitôt ordonnée. Le général Gazan partit le 1 9, à trois heures du matin , avec la 25*" légère et la 3" de Combat ligne ; il se dirigea, par Acqua-Santa , sur Marcorolo où , à son approche , les Autrichiens s'étaient retirés ; ils furent chargés à la baïonnette et mis en déroute. Six cents prisonniers et deux pièces de canon restèrent en notre pouvoir. La 3® de ligne se distingua particulièrement ; elle avait à sa tête le colonel Mouton , son chef de brigade.
« Les Autrichiens, rejetésjiisqu'audelà de Lerma, rendaient notre marche plus assurée. Le général Gazan reçut ordre de porter de suite sa colonne sur Campo-Freddo , pour y joindre celle que le général Poinsot y avait amenée , et avec laquelle il avait repoussé les ennemis jusqu'au delà de Rossiglione , en lui faisant quarante prisonniers. Ce mouvement s'exécuta, et les troupes prirent position.
c( Le 20 , à quatre heures du matin , la division fut remise en marche et dirigée par Âcqua-Bianca, Martina et San-Pietro-dell-Orba , sur Sassello. En arrivant à un mille de Pallo , le lieutenant général Soult fut instruit que, depuis le matin, l'ennemi occupait la Verrerie avec quatre régiments formant huit mille hommes, et qu'il se disposait à attaquer, le lendemain , le détachement que nous avions à Campani, pour se porter ensuite sur Voltri et couper la retraite à la colonne commandée
parle général en chef, qui élait sur la marine*. Le général Gazan recul ordre de prendre position , avec une partie de sa troupe , à gauche de Pallo , sur le chemin qui conduit de la Verrerie à Ponzone. Le général Poinsot marcha sur Sassello avec la 25® légère et la 92** de ligne , pour y attaquer r arrière-garde de la troupe ennemie , qui était à la Verrerie. (]e mouvement s exécuta avec intrépidité ; il fait honneur à la 25*. La ville fut emportée, ainsi que les hauteurs , à gauche, qui la dominent, et l'ennemi, continuant son mouvement, rejoignit h la Verrerie le gros de sa troupe; mais six cents hommes , trois pièces de canon et deux cent mille cartouches restèrent en notre pouvoir.
« Par la position que nous primes autour de la montagne de laVerrerie, il ne restait à l'ennemi, pour
Cuinhat de SNftsellu.
Cumliat de lu Verrerie,
1 . Des traînards autnchiens de la colonne qui avait pris position à la Verrerie, et que Ton fit prisonniers en approchant de Sassello, nous instruisirent des mouvements de cette colonne et des projets des généraux qui la commandaient, pour le lendemain. On pouvait d'autant plus croire ù ces projets, qu'ils étaient indiqués par la direction donnée aux troupes ennemies, sur les derrières desquelles nous étions déjà placés. Notre marche eut cela de remarquahle, qu'elle ne fut pas même soupçonnée par les généraux autrichiens ; aussi leur sécurité contribua ù nos succès et assura leur défaite, en préservant la colonne conduite par le général en chef, d'une entière destruction.
se retirer, que le chemin quiconduit à Ponte-Invrea , parlâMoglia, et celui de Montenotte, parStella.il craignit pour le premier de ces débouchés ; pendant la nuit , il y porta des troupes et ne conserva que trois régiments à la Verrerie. Le lieutenant général Soult ordonna que , le 24 , à quatre heures , ils y fussent attaqués ; le général Gazan , ayant avec lui la 25® légère , les grenadiers de la 2* de ligne , et les 3* et 92* de ligne, fut chargé de cette opération ; le général Poinsot resta, avec la 78% en réserve, sur les chemins de Ponzone et de Sassello. La défense fut opiniâtre ; mais, pressé, de tous côtés, par l'extraordinaire bravoure de nos soldats, l'ennemi commença sa retraite. Ce moment fut saisi: les efforts redoublèrent , et partie de la colonne se trouva coupée ; deux mille prisonniers , parmi lesquels était le régiment de Deutsch-Meister , en son entier, sept drapeaux et beaucoup d'officiers restèrent en notre pouvoir. Il y eut, en outre, une infinité de tués ; la terre en était jonchée , sur un espace de plus d'une lieue ; les blessés, qui étaient en très-grand nombre , eurent le temps de se retirer.
(c Dans cette action , qui fait honneur au général Gazan, et dans laquelle l'adjudant général Gauthrin , chef de l'état-major de l'aile droite , se distingua, le lieutenant général Soult remarqua plusieurs officiers et des soldats, qui firent des pro-
diges de valeur. Il demandera pour eux de Tavancement. I^ conduite du chef de brigade Mouton mérite de grands éloges.
a Ce qui échappa d'ennemis , dans cette affaire, fut se rallier aux troupes qui , pendant la nuit , avaient pris position à la Moglia et à la Galera. On ne chercha pas à les poursuivre ; au contraire , Tordre fut donné an général Gazan de réunir ses troupes sur la hauteur dite Gros-Pasto , position importante qui domine celles que nous venions de parcourir, et qui est parallèle à la montagne de l'Hermette. Le mouvement commençait à s'opérer, Premier coi quand Tennetiii, débouchant sur deux colonnes , * ^"^^ fortes d'à peu près cinq mille hommes , vint prendre position à THermette, et chercha d'abord à déborder notre gauche ; nos succès et les dispositions prévues nous permirent de faire échouer ses desseins. L'attaque de l'Hermette fut ordonnée ; les soldats déployèrent la plus grande valeur; la gauche remportait de nouveaux avantages , mais la droite était repoussée. Quelques troupes que Tennemi avait lancées pour la déborder commençaient à tirailler sur nos derrières; nous manquions de pain et de cartouches , la troupe était harassée ("c'était le troisième combat de la journée). La nuit approchait; quelques compagnies fléchirent : on parvint à les rallier. En cette circonstance , le chef de brigade Godinot se cou-
48 M R MOT R lis
vrit de gloiie ; il venait d'être blesse à Tattaque de THerraette ; il oublia ses souffrances , pour s'occuper de ses soldats et les ramener à la victoire. 11 y parvint, et dans Tinstant, arrivèrent à notre gauche les 3* légère et 62'' de ligne , conduites par le général de brigade Fressinet : le général en chef les avait détachées de sa colonne , pour établir nos communications ^
cç Cette jonction fort heureuse s'opéra sur l'Her-
i . L'auteur du Journal du siège et blocus de Gènes a commis plusieurs erreurs, dans le compte qu'il a rendu des opérations militaires de cette époque , entre autres , celle par laquelle il attribue au général Fressinet le principal mérite du dernier avantage qui fut remporté par nos troupes, sur la montagne de l'Hermette. C'est une exagération. La vérité est que l'affaire était presque terminée, quand le général Fressinet déboucha; mais qu'il la compléta parfaitement, par son mouvement. Dans cette circonstance , comme dans toutes les autres , ce général se conduisit d'une manière très-distinguée.
Le Journal du siège et blocus de Gènes est , dans l'ensemble, un ouvrage utile, quoiqu'il contienne quelques inexactitudes de détail, comme celle que je viens de relever, et quoique le point de vue de l'auteur soit un peu trop exclusif. Pour l'ensemble des faits, il en donne cependant une idée assez exacte. J'avais rédigé des observations sur cet ouvrage, quand il a paru , et j'avais pensé les joindre à cette partie de mes mémoires. Il m'a semblé ensuite que mon rapport du 16 floréal, que je transcris ici dans son entier, et quelque.^ autres observations, que j'aurai occasion de faire dans la suite de mon récit , suffiront pour la rectification des faits principaux.
DU MARÉCBAL-GÉNÉRAL SOLLT. 49
mette , position de Vennemi , d'où il fut oblige de se retirer, après y avoir considérablement perdu de monde , tant en hommes tués que blessés, et après nous avoir abandonné quelques centaines de prisonniers. Nous ne pûmes le poursuivre : il y avait deux heures qu'il était nuit , et notre feu seul éclairait sa marche ; les soldats étaient dispersés , et on se battait encore sur la droite. Pour ne rien compromettre , l'ordre fut donné de se rallier au gros de l'armée , et de conserver l'Hermette par des postes. Ainsi finit cette journée , l'une des plus glorieuses de notre marche, et pendant laquelle l'ennemi éprouva une perte d'au moins quatre mille hommes , dont plus de la moitié sont prisonniers de guerre. Nous eûmes à regretter plusieurs braves et à admirer le courage liéroïque des 25" légère , 3" et 78® de ligne , ainsi que celui des grenadiers de la 2*.
« Pendant la nuit , l'ennemi s'empara de nou- decond cor ^eau de l'Hermette et y porta cinq mille hommes ; ilimportait de l'en chasser. Le 22, à dix heures du matin , l'attaque fut ordonnée ; le général Soult défendit , sous peine de déshonneur , de "rer un seul coup de fusil : marcher au pas de cliarge , la baïonnette en avant , était notre seule ressource; les munitions tiraient à leur fin. Cet ordre fut rigoureusement suivi ; la position fut eniportée, et l'ennemi, en déroute, dut aller se
de rHermc
m MÉMOIRES
rallier à ses réserves , sur les hauteurs qui dominent le désert de Yaraggio ; deux cents prisonniers et le colonel du régiment de Keihl restèrent en notre pouvoir.
« Nous dûmes nous borner à ce succès ^ pour cette journée ; nos troupes étaient épuisées de faim et de fatigue. D* ailleurs , les nouvelles positions que l'ennemi avait prises étaient tellement escarpées , et d'un accès si difficile , qu'il eût été imprudent d'entreprendre de les forcer. Cependant j on entretint un tiraillement, afin de couvrir quelques mouvements de troupes. Le soir^ nous primes position à l'Hermette , occupant toujours Gros-Pasto.
(c Le 23 y les troupes restèrent en présence dès ennemis, sans faire de mouvement. Le 24 au matin, l'ennemi évacua ses positions, et se retira derrière le torrent de Stella , sur les hauteurs de Montenotte ; son camp de la Moglia et de la Galera fut renforcé. On suivit sa marche, et le soir, une reconnaissance fut portée sur ce dernier point.
a Le 25, nos besoins devinrent pressants : nous manquions de pain; depuis deux jours, nos soldats avaient à peine des cartouches pour trois heures de combat. L'ennemi , faisant un mouvement sur notre droite , s'emparait de Sassello , que nous avions abandonné , et se retranchait à la Moglia, 11 fallait le combattre , pour prévenir ses desseins
et faciliter à la colonne de gauche son arrivée sur Savone.
« Dans cette journée, on obtint la mesure de combat ce que peuvent des troupes françaises. Elles ne * "^*^*' pouvaient se tenir de fatigue et de faim*, pourtant elles marchèrent à Tennemi avec un courage indicible ; mais le manque de munitions nous obligea
1 . Je ne me suis jamais trouvé en campagne dans un démiment plus absolu, et je n'ai jamais vu les troupes ressentir , avec plus de violence , le besoin de satisfaire la faim qui les dévorait. La veille de mon dernier mouvement sur Sassello, nous étions bivouaques autour du rocher de Gros- Pasto; je n* avais rien mangé de la jouiiiéé. Des grenadiers de la 3*, qui avaient eu leur part d'une vieille vache, trouvée dans la montagne, eurent l'attention de m'en envoyer une portion de soldat et un peu de bouillon que , faute de sel , ils avaient salé avec un paquet de cartouches ; c'était noir comme de Tencre, je le trouvai délicieux. Le lendemain , je partageai , entre trente-deux personnes , un pain de munition qui était ma dernière ressource. Le soir du même jour, je vis plusieurs cadavres, restés sur le champ de bataille du dernier combat, entièrement décharnés par nos soldats, qui n'avaient pu assouvir autrement leur faim. Ce fut le chef de brigade Mouton qui m'en donna le premier avis ; je ne voulais pas le croire. Il me fit faire le tour du rocher au pied duquel nous nous étions battus , deux jours auparavant ; dès que nous l'eûmes tourné , nous nous trouvâmes en présence d'une certaine quantité de soldats qui dépeçaient , comme des vautours, des cadavres de grenadiers hongrois restés sur le champ de bataille. Us se sauvèrent, dès qu'ils nous aperçurent, sans que nous pussions les reconnaître. Telle était la situation de nos soldaU.
à commencer lard. A quatre heures du soir, le lieutenant général Soult ordonna l'attaque. A cet effet, il chargea le général Gazan, qui avec sa colonne avait repris Sassello , d'attaquer la gauche du camp ennemi en gagnant la crête des montagnes. Le général Poinsot forma l'attaque du centre avec la 25* légère , tandis que le chef de brigade Cassagne avec la 3*, débouchant sur la Galera par San-Giustiniani ^ attaqua la droite. Tout ce que peuvent l'honneur et l'intrépidité fut déployé dans cette action , une des plus meurtrières que nous ayons eues. Deux fois nous parvînmes sur les hauteurs de Ponte-Invrea, et deux fois dix mille hommes ayant du canon nous en firent descendre.
Malgré tant de résistance de la part des ennemis , malgré leurs abatis et leurs retranchements, nous l'aurions emporté , car pendant longtemps la victoire sembla nous être favorable ; mais le général Mêlas survint à la tête d'une réserve de cinq mille hommes, et tous nos efforts ne servirent plus qu'à l'honneur de notre poignée de braves, qui luttait contre quinze mille Autrichiens. La nuit mit fin à ce combat terrible , et nous conservâmes la position d'attaque ; l'ennemi éprouva une perte trèsconsidérable en hommes tués ou blessés ; plusieurs de ses corps eurent la moitié de leur monde détruit. Nous perdîmes aussi beaucoup de monde : six officiers et quatre-vingts soldats furent tués, qua-
rante officiers et trois cent cinquante soldats de blessés ; point de prisonniers. Le général Fressinet fut du nombre des blessés : il reçut deux coups de feu y au commencement de Faction; Tadjudant général Gauthrin ^ chef de Tétat-major de Taile droite^ le remplaça avec beaucoup de distinction. Toutes les troupes se battirent avec un courage extraordinaire y mais particulièrement les 25* légère , 3* et 62' de bataille , et les grenadiers de la 2*. Il n'est pas possible d'être plus brave.
(( Toujours pour attirer l'ennemi et faciliter à la colonne de gauche d'arriver à Savone , le lieutenant général Soult multipliait ses mouvements. Il ne restait d'ailleurs que des manœuvres à faire ; les munitions étaient usées. A minuit^ la troupe reçut ordre de se reporter sur Sassello ; le mouvement s'exécuta avec calme , et nous primes position de manière à annoncer une marche vers Cairo et Dego. Enfin nous reçûmes un peu de pain ; la demi-ration fut donnée ; sans ce secours, il Dous eût été impossible d'avancer. Depuis trois jours, nous étions sans vivres , toujours en marche et à nous battre.
« La distribution finissait à peine , que nous fûmes s^ttaqués. Pendant que nous nous retirions sur la Verrerie, l'ennemi pressait vivement notre arrière-garde , et une de ses colonnes , après avoir repoussé l'infanterie légère, qui était restée en ob-
' servation à la Galera et sur les hauteurs de San- Giustiniani , se portait sur l'Hermette , pour nous couper de nouveau nos communications avec la gauche. Nous accélérâmes notre marche, et sur les hauteurs de Gros-Pasto, nous rejoignîmes Tinfanterie légère.
a Nous n'étions pas encore formés, et notre arrière-garde se battait encore à la Verrerie, quand le général autrichien de Bellegarde, maître de THermelte et comptant sur l'effet d'une colonne qu'il faisait filer sur nos derrières , par les déserts de Varaggio, nous fit sommer par son chef d'étatmajor de mettre bas les armes , sous prétexte que nous étions cernés par des forces supérieures et que toute défense était inutile. Notre position était critique : nous n'avions pas deux coups à tirer par homme, mais il nous restait des baïonnettes. Le lieutenant général Soult fit répondre que nous savions nous en servir*. L'ennemi fut maintenu^ quoiqu'il nous entourât. Il n'avait pas encore com* mencé son attaque ; il était même si confiant en ses forces , qu'il commit la faute de ne pas occuper
i . Les Autrichiens étaient parfaitement instruits de noire situation. Des prisonniers affamés, qui étaient tombés entre leui;s mains, leur en avaient donné connaissance. Aussi, lorsque le chef d'état-majpr du général Bellegarde vint me sommer de mettre bas les armes, il dit qu'on savait trèsbien qrte f étais sans vivres et sans cartouches. Je lui fis i»é-
VoUii.
la position à droite del'Hermette. Legënëral Soult s'en empara à l'instant avec ses troupes , et , favorise par un brouillard très-ëpais , il eut le temps de faire ses dispositions ; elles étaient finies , quand le brouillard tomba j et Tennemi nous vit en bataille sur deux lignes, débordant sa droite et couvrant notre retraite sur Voltri. Il n'était encore que six heures du soir; le combat paraissait inévitable, mais il ne fut pas engagé. Les troupes restèrent en présence et sous les armes, jusqu'à dix heures du soir ; ensuite, de part et d'autre, on prit position.
(c Notre situation , quoique un peu améliorée , Retraite »ur n'était cependant pas rassurante. Le soldat , harassé de fatigue, n'avait mangé^ depuis trois jours, qu'une demi-ration de pain, et il était encore sans cartouches; une colonne ennemie filait par le désert de Varaggio, pour nous prévenir à Cogoletto, tandis qu'une autre colonne débouchait de la Verrerie et se portait , par Campani , sur Voltri. Une affaire sérieuse était inévitable, pour le 27, en restant dans cette position. Nos moyens ne nous permettaient pas de la soutenir, sans tout compromet-
pondre : j4pec des baïonnettes et des hommes qui savent s^en servir^ on ne manque de rien^ et s'il était moins tard, votre général se repentirait de sa démarche* Mais je retins assez longtemps Tofûcier parlementaire , pour qu'il ne put rendre ma réponse à son général, que lorsque mes dispositions seraient terminées.
tre; c'eût été nous exposer à une entière déraite, que de la hasarder ; d'ailleurs la colonne de gauche ayant opéré sa retraite, la nôtre devenait indispensable. A trois heures du matin , le lieutenant général donna ordre au général Gazan de mettre les troupes en marche et de les diriger par Arenzano sur Volt ri; à Lerca^ elles joignirent celles de gauche y où se trouvait le général en chef. La réunion étant opérée, la retraite sur Voltri Tut continuée ; le soir , nous primes position sur les hauteurs qui dominent cette ville ; des vivres et des munitions furent donnés aux troupes.
« Il eût été préférable sans doute de continuer la retraite sur Gènes, sans nous arrêter à Voltri, où les positions ne sont susceptibles d'aucune défense avantageuse. L'ennemi^ maître des montagnes, avait porté une colonne sur la Madone de Sestri ; il s'était aussi emparé de Rivarolo et il pouvait nous couper à Sestri ou à Cornigliano. Mais il fallait évacuer ce que nous avions à Voltri, et tenir, autant que possible, les moulins de cette ville, qui fournissaient à Gènes les farines nécessaires à la consommation de la troupe et à celle des habitants.
Combat « Le 28, à quatre heures du soir, Fennemi at-
taqua nos troupes sur les hauteurs de Voltri ; en même temps , une forte colonne déboucha par la route de Savone, qui longe la marine, et nous re-
de Voltri.
DU MilRÉCHAL. GÉNÉRAL SOULT. 57
poussa de ce côté. La résistance fut, un instant , terrible : on se battit à la baïonnette et à coups de crosses ; mais la colonne qui , depuis la veille , s'était portée sur la Madone de Sestri, descendait des montagnes ; il fallut se retirer. On rencontra même cette colonne sur la route, et nous dûmes nous frayer im passage à travers ses rangs, pour arriver à Cornigliano.
« Nos troupes prirent position à la hauteur du Retraite fort Samt-Andre , occupant Sestri par des avantpostes y et le 29 au matin , elles eurent ordre de passer sur la rive gauche de la Polcevera. Une partie fut destinée à entrer dans la place de Gènes , pour en défendre les ouvrages, et le restant fut chargé de garder Saint- Pierre d'Arena, en se liant par des postes avec ceux qui dépendent de la position des Deux-Frères, entre les forts de l'Éperon et du Diamant.
a Pendant que ces mouvements s'exécutaient à la gauche, le général de division MioUis, qui avait reçu du général en chef le commandement de la place de Gênes et celui des deux divisions restées pour conserver les positions en avant de la ville, soutenait divers combats qui tournèrent tous à notre avantage ; l'ennemi ne put jamais lui faire perdre du terrain. Le 29, le général MioUis reçut ordre de se concentrer , de manière à garder la Sturla , à couvrir par des postes le fort de Riche-
lieu , à garder le mont Venti , et à lier sa défense avec le fort de l'Éperon. Le 30, les positions furent rectifiées et Tennemi forma le blocus de la jJace.
« Tel est le précis des mouvements que l'aile droite a faits pendant ces premiers quinze jours de campagne. Attaquée par des forces plus que doubles y sur une étendue aussi grande , elle s'est ralliée, et, quoiqu'elle fût dénuée de tout et sans nourriture , elle a pris l'oflTensive et a fait éprouver aux ennemis une perte d'environ neuf mille hommes, dont cinq mille sont prisonniers de guerre. Nous avons pris en outre sept drapeaux , cinq pièces de canon, et nous avons arrêté la marche des Autrichiens, jusqu'au moment où, par épuisement de forces et manque de moyens pour tenir la campagne, nous avons été obligés de nous renfermer dans Gênes.
« Notre perte dans tous ces mouvements et les diverses affaires qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne , est de trois cent vingt-huit hommes tués, dix-sept cents blessés et neuf cent vingthuit prisonniers de guerre ; dans ces nombres sont compris deux cent quarante officiers mis hors de combat. Cette perte est immenses! l'on considère que ce sont des Français qui manquent et des bra<* ves que nous avons de moins ; mais il faut aussi remarquer le nombre de troupes que nous avons^
eu à combattre, les difficultës qu'il a fallu surmonter , les pertes considérables que nous avons fait éprouver aux ennemis, les retards que nous avons apportés à ses opérations , et la diversion puissante que cette défensive a procurée à l'armée de réserve , pour entrer en Italie et venir à notre secours.
« Entreprendre de citer tous les braves qui se sont distingués serait une tâche difficile ; il faudrait nommer tous ceux qui ont combattu. »
Le rapport que je viens de transcrire ne donne que les détails de mes opérations , pendant les quinze jours de campagne qui précédèrent notre investissement sous les murs de Gènes. Pour Tordre du récit , il faut maintenant rappeler les mouvements de la colonne commandée par le général en chef en personne , qui suivait les bords de la mer, ainsi que faire connaître le but que nous nous proposions d'atteindre.
Au début de la campagne, le premier mouvement des ennemis nous priva de nos communications avec le centre de Tarmée, et livra le fort de Savone aux faibles moyens de défense que j'y avais fait entrer précipitamment. L'escadre anglaise nous interdisait les transports par mer ; car ce n'était qu'à la faveur des coups de vent , (|ui la forçaient à s'éloigner, que quelques bâtiments se hasardèrent à faire furtivement la traversée, de
Marseille à Gênes, pour nous apporter un peu de grain. Ces secours, de beaucoup insuffisants pour alimenter nos troupes , laissaient les habitants dans un complet dénûment. Nous étions sans viande, et, à partir du jour où nous perdîmes nos communications, il devint impossible d'en faire venir. On ne pouvait non plus se procurer des mulets , pour transporter aux corps détachés de la place leurs vivres et leurs munitions; et, pour y suppléer, on en était réduit à employer des hommes à ce service fatigant.
Ainsi , avant que les ennemis eussent approché de Gênes, notre situation ne présentait déjà aucune chance de succès. Nous ne pouvions pas l'améliorer, mais nous devions néanmoins tenter tous les efforts , humainement possibles , pour nous maintenir dans le même état , reprendre ce que les ennemis nous faisaient perdre , et prolonger notre résistance , afin de donner aux secours du dehors, que nous étions fondés à attendre , le temps de venir à nous. Il nous importait surtout d'entretenir, par la hardiesse des entreprises et par quelques avantages , le moral de nos troupes et celui de la nombreuse population de Gênes. Il fallait persuader à cette population que les ennemis étaient impuissants sur nous , par la force des armes, pour ranimer chez elle l'espoir de sa délivrance, et pour diminuer l'effroi que lui causait
sa position actuelle; il fallait détourner de ses pensées les bruits alarmants et les insinuations malveillantes ^ qui Texcitaient sans cesse à s'armer contre nous. Ce n'était, à la vérité, qu'un expédient; mais il n'était pas en notre pouvoir de faire mieux ^ pour disposer en notre faveur un élément qui nous était contraire, ou du moins pour l'empêcher de nous nuire. Ainsi , le succès que le général en chef avait obtenu , le 17 germinal, avec la 1'* division, sur le général Ott, presque en vue de Gênes, avait produit un si bon effet sur les habitants, qu'au retour de nos troupes, ils les avaient accueillies avec acclamation ,
s'empressant même d'aller au-devant d'elles, pour recevoir les blessés, leur donner des secours et les porter aux hôpitaux.
Ce succès du 17 germinal nous avait valu un autre avantage considérable , celui d'éloigner encore les Autrichiens du côté du levant , et , avec eux, les gens armés des insurrections. Nous eûmes ainsi, de ce côté, un répit de plusieurs jours, et nous en profitâmes , pour faire , à notre gauche , toutes les opérations que j'ai décrites dans mon rapport. Le général en chef venait de terminer cette première opération ; de mon côté , j'étais revenu de Savone , et j'avais établi la troisième division sur les hauteurs de Varaggio. C'était de cette position qu'il fallait partir, pour faire la
tentative de débloquer Savone, dont la petite garnison ne pouvait tenir que quelques jours, et pour rétablir nos communications avec le général Suchet, dont nous avions été séparés par le mouvement du général Mêlas.
Le plan du général en chef consistait donc à opérer sur deux colonnes. Pendant qu'avec celle de droite, composée des troupes du général Gazan et de bataillons de grenadiers tirés des deux divisions, formant en tout cinq mille hommes, j'opérais sur Sassello et dans les montagnes , le général en chef s'était chargé lui-même de la colonne de gauche , qu'il avait composée de la troisième division et d'un bataillon de grenadiers, pour opérer le long de la côte et dans la direction de Savone. Nous devions, autant que possible, chercher à communiquer ensemble, pour lier nos opérations. Pour nous fournir des vivres et des munitions, autant que la croisière anglaise le permettrait , le général en chef avait organisé une flottille , commandée par le capitaine de vaisseau Sibille, et composée de quelques transports escortés par deux corsaires. Elle devait longer la côte , d'aussi près que possible, et se tenir à hauteur de notre colonne de gauche. Enfin le général Miollis avait été laissé à Gènes , pour commander la place avec les postes qui en dépendaient, et observer les débouchés.
La colonne de gauche , dirigée par le génér^al en chef y devait d'abord forcer les positions occupées par les ennemis en avant de Varaggio, suivre le bord de la mer par Albissola , et se porter sur Savone, d'où un détachement aurait gagné Vado^ et enlevé, en ce dernier endroit, les magasins que les Autrichiens avaient commencé à y former ; le restant de la colonne se serait ensuite élevé vers Montenotte. De mon côté , je devais, après avoir dépassé Sassello, prendre la même direction . Ce plan était bien concerté , et il est probable qu'il eût été couronné de succès, si nos moyens d'exécution eussent répondu à l'énergie que nous déployâmes pour le faire réussir. Mais il y avait trop de disproportion entre nos forces et celles des ennemis, et nous manquions de tout, tandis qu'ils se trouvaient abondamment pourvus, et que leiu*s troupes, qui sortaient de bons quartiers d'hiver, étaient en parfait état. Ils étaient, en outre, reirauchés sur plusieurs points ; enfin , ils avaient l'avantage de pouvoir nous opposer de l'artillerie, et nous n'en avions pas.
Le 1 9 germinal, au moment où nos troupes se mettaient en marche, une très-grande agitation se manifesta parmi le peuple de Gènes : le tocsin du dehors se fit entendre. On apprit aussi que les ennemis avaient forcé le poste de la Bocchetta, et des cavaliers pénétrèrent, au galop, dans les fau-
bourgs en criant : Vive l'empereur ! Ces provg^ cadons n'eurent d'autre effet , que de porter le général en chef à prendre des mesures de police plus sévères, et à obliger le gouvernement ligurien à se concerter avec les chefs militaires, sur toutes les dispositions qui avaient pour objet le maintien de Tordre et la conservation de la tranquillité publique ; d'ailleurs le peuple resta calme, et notre mouvement n'en fut pas retardé.
lions du Le 20, pendant que je marchais sur Sassello, et
I Masséoa. ^ ' ^
que j'enlevais l'arrière-garde de la colonne autrichienne, qui s'était établie à la Verrerie, le général en chef, avant formé deux colonnes de la troisième division, donna le commandement de la droite à l'adjudant général Sacqueleu, et la dirigea, par des montagnes d'un accès très-difïîcile , de Varaggio sur la droite de Stella, pour tourner la position des ennemis entre ces deux endroits. Le général Gardanne, commandant la division, resta, avec le général en chef, à la colonne de gauche qui prit , par une autre route , et à grand intervalle, la même direction. A moitié chemin, elle se trouva en face d'un gros corps autrichien aussi en mouvement. Le combat s'engagea , et de part et d'autre, on chercha à se prévenir sur des hauteurs où l'adjudant général Sacqueleu devait passer. De notre côté, on fit des efforts inouïs ;
ik.
cinq fois de suite, les troupes retournèrent à la charge. Le général Garrdanne , les adjudants généraux Campana et Cérisé , trois aides de camp du général en chef, et beaucoup d'autres officiers et soldats , furent successivement blessés , sans pouvoir faire joindre les deux colonnes , ni se maintenir sur le terrain qu'on avait si péniblement gagné.
Les Autrichiens étaient cinq à six fois plus forts ; à la faveur de cette supériorité , ils manœuvrèrent pour envelopper cette colonne, et déjà ils l'avaient débordée, lorsque le général en chef ordonna au général Fressinet , qui avait remplacé le général Gardanne dans le commandement de la division, d'opérer sa retraite sur les hauteurs en arrière de Varaggio , où , sous la protection du bataillon de grenadiers arrivé de Génes^ quelques instants auparavant, on parvint, à neuf heures du soir seulement, à arrêter les ennemis. Le général en chef, convaincu de l'impuissance de ses efforts pour repousser les ennemis , se porta aussitôt , à travers les plus grands dangers , à la colonne de droite , conduite par l'adjudant général Sacqueleu , et dont le mouvement avait été retardé par des détours inévitables et des chemins affreux. Quand il la rejoignit , l'adjudant général Sacqueleu n'avait pu encore en venir aux mains^ et, craignant de compromettre sa- troupe, il la ramenait sur les hauni. 5
teiirs en arrière de Varaggio, où elle fut réunie au restaiit de la division.
U est très-probable que la disproportion des combattants eut empêché le général Masséna de réussir^ quand liiéme ses troupes eussent été réunies ; néanmoins il eût mieux fait de ne pas les séparer et de ne pas engager la colonne de gauche avec les ennemis, avant que celle de droite fût arrivée à hauteur pour la seconder , et avant d'avoir reçu le bataillon de grenadiers qui venait de Gênes i 11 mit aussi trop de précipitation dans son mouvement^ car il était instruit du retard forcé que j'avaid éprouvé, le 19^ à cause de la longueur du chemin à parcourir , et de la nécessité de combattre et de détruire le corps autrichien , placé aux Gaban€â de Marcorolo , qui , en s'avançant jusqu'à Aqua Santa, avait menacé de coUper ma ligne d'opératicHis sur Voltri. Le général Masséna a pu croire sans doute que ma diversion avait déjà produit son effet , ièt qu'au moment où il commençait son attaque , j'avais attiré sur moi la plus forte partie des corps autrichiens qui lui étaient opposés; dans son calcul, il se trompait de vingt-quatre heures. S'il eût attendu mon rapport de la journée du 19, qui lui parvint le lendemain à dix heures du fnatîn , il eût jugé qu'alors seulement il était temps pour lui de commencer, ou^ ce qui valait encore mieux , de me renforcer et de ne laisser au
bord de la tiier qu'un simple dëtachement j pour couvrir la route de la côte et garder ce débouché*.
Ce fut y en effet ^ le dessein que le général Mas* séna forma dans la soirée du 20 ; il se résolut à abandonner la direction de la marine^ pour se réudir à moi. avec toutes ses troupes^ et pour agir en masse contre les ennemis. Il en donna Tordre ; mais le général Fressinet^ réuni aux chefs de corps de la troisième division, vint lui rendre
1 . Le général Masséna fut entraîné à anticiper son attaque, par le faux avis quMI reçut, que les ennemis qui lui étaient opposés, s6 retiraient sur Finale. Voici dent lettres qu'il m'écrivit, le même joui*: la première, de Gènes, avant de partir pour rejoindre sa colonne , et la seconde, en arrivant à Cogoletto.
a Gènes, le 19 germinal an vin.
« Je pars vers midi , mon cher général , pour me rendre à Yoltri, c'est là que vous me donneres de vos nouvelles. Je pense que la petite affaire que vous devez avoir eue aujourd'hui , ne retardera pas celle qui doit avoir lieu demain et qm ddt décider du sort de l'armée et de la republique ligurienne. Vous descendrez , comme nous en sommés co&vefiiis, mon dter général^ de Sassello sur Montenotte. J'attendrai votre attaque, pour conunencer la mienne.
« MissiRÀ. »
a Cogoletto, le 19 germinal.
« Bravo! bravo! mon cher général, la victoire n'a pas oublié son enfant gAté de la Linth I A demain. Je vous atten-
compte : « Que depuis le combat de la veille , on n'avait pu rétablir Tordre dans les rangs; qu'un grand nombre de soldats étaient encore dispersés dans des maisons, dans les jardins ou sur la route de Gênes ; que la troupe était affamée et harassée de fatigue ; et que s'il entreprenait un mouvement, avant d'avoir donné aux soldats des vivres et quelque repos, il devait craindre de n'être suivi par personne. »
Obligé ainsi de perdre un temps précieux et qu'il regrettait amèrement, le général en chef dut attendre à Cogoletto , jusqu'au lendemain matin , que la troisième division se fût reformée. A dix heures , il reçut mon rapport sur mes opérations des deux jours précédents; l'adjudant général Gauthier , qui appartenait à son état-major , en était
drai à la Stella; c'est de là , que je déciderai la route que je dois tenir. Ayez soin de vous mettre en marche , le plus à bonne heure que vous pourrez , et dirigez-vous toujours sur Montenotte. D'après les renseignements que j'ai pu recueillir, l'ennemi parait s'être jeté sur Finale ; c'est demain que nous nous verrons et réglerons tout cela. Adieu, mon cher Soult, je t'embrasse.