‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 54 sur 139 · LIVRE XV BIS. — isi · texte numérisé non relu

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hle qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps do ilill pouvait, à chaque moment, joindre loid Wellington et augmenter sa force de douze mille hommes, et j'étais bien sur que, dans ce cas, le duc de Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune efficacité, puisque Ilill serait arrivé en six ou sept jours par Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième cor})s, en passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté, l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me forcer à faire un détachement contre elles.

Enfin la garnison d'Âstorga n'avait de vivres que jusqu'au 1" août. Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, «lui, pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.

En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans inconvénient, faire momentanément un détachement sur

Astorga.

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Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le passage du Duero.

Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction, jamais ma retraite ne pouvait être compromise. iMais il fallait éviter de combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je pla- . çai la masse de mes troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par Tordesillas; et des marches et contremarches, faites sur la rive droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche, furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, dune manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit. Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce |)(tiiil. On répondit que je n'y étais pas, et il me

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crut Cil roule pourToro; alors la plus grande partie des forces anglaises se rapprocha pendant la nnit de ce débouché.

Le passage effectué par Tordcsillas offrait des avantages importants, mais il n'était pas sans inconvénients.

Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pa& être empêché; mais, si l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer bataille pour déboucher.

Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairenient la rive gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence, comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire couper notre gauche du ponl de Tordcsillas, je fis préparer un pont de chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en même temi)s que les troupes passaient le pont de Tordcsillas, de manière que la

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gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là sur Puente-Duero, que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.

Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.

Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas, et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si l'ennemi eut occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.

Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus

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tard, cette disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment inop- }>ortun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce d'avertissement dont j'aurais dû faire mon prolit pour l'avenir, en ne plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à Nava del Rey. L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup de cavalerie sur Tordcsillas de la Orden, et le reste de l'armée, rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guarena. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le village de Tordcsillas de la Orden, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je fis por-

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ter en queue et en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guarena pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la plus grande médiocrité.

Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guarena, je vis une grande portion de larmée anglaise formée sur la rive gauche. Dans cet endroit, la vallée aune largeur médiocre, et les hauteurs qui la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour toute autre laison, le général anglais avait placé la plus glande partie de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts et de blessés sur la place.

L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de la co-

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l(3nne de droite, distante de celle degaucliede trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer des plateaux de la rive gauche de la Guarena et les conserver; mais cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha sur les plus avancées et les força à la retraite. Dans un combat d'une courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du peloton d'élite du 15^ régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.

L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la journée du lU. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour remonter la Guarena et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de continuer à remonter la Guarena, afin de la passer, ma gauche en tète, avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute Guarena, de revenir, par un

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mouvement rapide, sur la position qu'il aurait abandonnée.

L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en marche pour remonter la Guareùa. L'ennemi, comme depuis me l'a dit plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière : deux lignes pouvaient être formées en un instant par un à droite en bataille.

Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment. Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position, dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la célérité compatible avec le maintien du bon ordi'c et de la conservation de leur forma' ion.

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