LIVRE X
dépossédés, soit par les intrigues des Autrichiens^ des Russes et des moines, soit enfin par mille préventions dont nous étions Tobjet, préventions que les rivalités du pouvoir et l'esprit faux et bizarre du provéditeur et de l'administration italienne fomentaient, au lieu de les combattre. Quoique l'armée française répandît beaucoup d'argent, et malgré l'amélioration du sort de la province, les passions et les intrigues étaient contre nous. Les passions l'emportent souvent sur les intérêts. 11 y avait donc dans le pays de nombreux éléments de troubles.
Je n'ai dit qu'un mot de Curzola et de son importance. Cette petite place servait de refuge à nos bâtiments, protégeait puissamment notre cabotage, et rendait maître du détroit et du mouillage, d'où l'ennemi aurait pu l'intercepter. Curzola, située dans l'île qui porte son nom, à l'extrémité la plus voisine de la presqu'île de Sabioncelio, n'est distante de la terre ferme que de quatre-vingts luises; elle ne tient à l'île que par un isthme. Ses fortifications se composent d'un bon rempart revêtu en maçonnerie, de vingt-quatre à quarante pieds de haut, et flanqué de cinq grosses tours, armées de canons. Le diamètre de la place ne dépasse pas cent cinquante toises.
Au delà de l'isthme, une hauteur commande la place. Je l'avais fait occuper par une bonne re-
doule; la-place, pourvue de vivres et de munitions^ était armée de seize bouches à feu de gros calibre, et la garnison dépassait cinq cents hommes. C'était un poste dans lequel un homme de cœur pouvait tenir au moins pendant quinze jours devant toutes les forces ennemies. Il fallait une succession d'efforts pour le prendre : 1° débarquer; 2*^ s'emparer de la redoute; 3*" amener du gros canon; 4"* faire brèche; enfin employer un nombre de jours qui pouvait être augmenté de la défense plus ou moins longue de la redoute. Sûr d'arriver à temps si ce poste était attaqué, tandis que de Raguse Lauriston aurait envoyé à son secours par Sabioncello, je serais passé, sous la protection du canon de Curzola, dans cette place; tout était prévu et préparé dans ce. but; la lâcheté ou la trahison du commandant déconcerta mes mesures.
Le 9 décembre, Siniavin parut inopinément devant Curzola, avec son escadre et quelques troupes de débarquement. Le 10, il somma la place et débarqua dans rilo. Le 11, il donna l'assaut à laredoute, joncha de ses morts le champ de bataille, et fut repoussé. Le 11 au soir, le chef de bataillon Orfengo, qui commandait, retira les troupes de la redoute, cl, le 12, ayant été à bord de l'amiral, il signa une convention qui lui remettait la place et faisait transporter la garnison en Italie. J'avais reçu le 12, à neuf heures du soir, à Spalatro, la nouvelle