‹ Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 3)Chapitre 172 sur 247 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

les points de l'Europe, à l'occasion du système continental, a eu pour lui un grand charme et une grande séduction, indépendamment des calculs de la politique ; mais il oubliait que, par la nature des choses, l'action de la force doit seulement être passagère; sa durée ne peut avoir qu'un temps borné, elle s'use d'elle-même : elle s'use par les intérêts ; elle s'use par l'opinion, son auxiliaire indispensable. La puissance, pour être durable, doit être fondée sur la raison, et son action réglée par la modération et la justice. Et combien les flatteurs de Napoléon, qui l'ont précipité ou maintenu dans cette voie, en caressant sa passion dominante, ont eu d'influence sur sa destinée à la fin de sa carrière ! Ces flatteurs sont les auteurs véritables de la catastrophe qui l'a englouti.

La forme des provinces illyriennes, dont la largeur est dans plusieurs parties très-petite, et qui se trouvent ainsi avoir une frontière d'une immense étendue, comparée à sa surface, me détermina à mettre en dehors du système continental le pays au sud de Fiume ; ainsi le pays enveloppé par les doua^ nés se composa des provinces acquises, plus TIstrie. Les points d'observation spéciaux furent les ports de mer et les côtes. L'étendue de celles-ci, ne pouvant être défendue par le faible corps d'armée dniyrie, réduit de beaucoup par l'i^mnasibilité de entretenir avec les ressouMMiJiÉlIPBIliéter-

5i>Y MËMOinES DO DUC DE RAUUSE.

uiiiia à m'occuper de rétablissement d'une garde nationale garde-c6tes, depuis Trieste jusqu'à Caltaro. fl en existait déjà une excellente à Raguse, i Callaro et à Zara : je m'occupai particulièremenl (le celle de Trieste et d'istiie, et je réussis au delà (le mes espérances. Je développai une émulatioa extraordinaire dans toute cette population : VaAmission dans la {jarde nationale fut une distinction, et, quelques privilèges plus honoHGques qu'utilesy ayant été attachés, tous les gens riches y arrivèreit en foule. Ils s'habillaient à leurs frais. Une caisse établie dans chaque compagnie, au moyen d'uae légère contribution levée sur les hommes aisés, donna même les fonds nécessaires pour habiller criix qui étaient pauvres. Tous les hommes furent exercés à la manœuvre du canon et au maniemeal (In fusil. Je lis armer les villes de Capo-d'Istria, Pirano, Itovigno, Pola, etc., etc., et on leur oonBi dos batteries que, dans l'occasion, ils servirentaTee intelligence et courage. Pola, à cause de sa bdir rade, eut (innnmte pièceij de canon ; et, comme le gardes nationales auraient été insufTisantes et que ce point avait d'ailleurs une grande importance. jr leur adjoignis deux compagnies d'artillerie de l'armée. Les gardes nationales de service rec*'Taieitf . le pain, el, quand elles quittaient leurscommuntf 1 pour le service, elles avaient la solde de l'armée, ■lainai'^ je n'ai tu nulle part, en aucun Isnif

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une garde nationale si digne d'être comparée aux troupes de ligne. On peut faire des hommes ce qu'on veut. Tout est dans la manière de s'y prendre; et, quand on ne réussit pas, rautorité a toujours tort. Je trouvai à Rovigno un ecclésiastique encore jeune qui semblait regretter d'être prêtre, et je lui demandai pourquoi il avait choisi cet état, il me répondit: « Hélas! monsieur le maréchal, les idées changent suivant les temps : autrefois, tout le monde voulait être prêtre, comme aujourd'hui tout le monde veut être garde national. »

J'organisai ainsi, depuis Triesle jusqu'à Fiume, un corps de deux mille cinq cents hommes qui servait à merveille, ne me coûtait presque rien, et m'assurait la défense des côtes. La totalité des gardes ainsi organisés à Trieste, en Istrie, enDalmatie el en Albanie, s'élevait à une force d'environ dix mille hommes.

Je me trouve naturellement conduit à raconter ce que je fis pour délivrer l'Istrie de l'oppression exercée sur elle depuis un grand nombre d'années par une bande de brigands sous laquelle elle gémissait.

iJepuis trente à quarante ans, des voleurs, au nombre de cent cinquante au moins, cantonnés en • tre Rovigno et Pola, dans les bois qui couvrent cette partie de la province, faisaient trembler toute la

population des environs. Sous les Vénitiens, une

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iaible guerre, rendue peu eflicace par rargml distribué à propos, leur était faite. La proximité de la frontière de la Croatie donnait d'ailleurs aux coupables le moyen d'échapper aux poursuites. Sous le gouvernement autrichien, ils s'étaient un peu modérés, et la mollesse des autorités avait fait leur salut. Quand Tlstrie appartint au royaume d'Italie, les désordres anciens avaient recommencé dans tous leurs excès. C'était à cet état de choses que j'avais à remédier.

Le désordre était tel, que les habitants du sud de ristrie et do Rovigno n'auraient pas osé sortir de leui^ villes si, d'avance, ils n'avaient pris l'engagement de payer, chaque année, aux brigands une contril)ntion dont la quotité était proportionnée â leur fortune. Un homme voulait-il s'afli*anchir de cette dépendance, sa campagne était in^aillibl^ ment brûlée. Une fois la taxe acquittée, cliacuB pouvait aller et venir librement; ses biens, sa bmille et sa pei^onne étaient constamment ^espe^ tés. On s'était soumis à cette espèce de souveraineté de fait, en payant une somme modérée, plutAt qve d'attendre sa sûreté de la protection d'une autoritf dont l'impuissance était démontrée.

Mon devoir était de faire disparaître ce scandale, qui rappelait la Turquie; mais j'avais à vaincre, pour ainsi dire, la résistance des habitants, elTraféi de se brouiller avec les brigands, et de faire courir

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