‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 4)Chapitre 61 sur 198 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées s'exécutaient* avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans ses idées. Il profita avec activité de l'armistice.

Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances étaient favorables. Elles lui fournissaient T occasion de devenir modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils.

On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Au-

triche de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix, personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions opposées et inconciliables.

La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que le mouvement national mettait à sa disposition. — Les Russes recevaient leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre a même de le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix : c'est que Napoléon consentit à faire le sacrifice d'une partie de sa puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la

rendre favorable; Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fut avec nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde, tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui, et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie. Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être la sienne et l'a conduit à sa perte.

C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent les positions réglées par l'armistice.

Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'œil. Les jeunes soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des conscrits qui venaient

de faire la campagne se trouvaient blessés à la main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme, les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux. Quelques-uns pouvaient être coupables: mais j'acquis la certitude que ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que, lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un fait servant de réparation à l'honneur français.

J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau. .

Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse qui eût exigé un siège. Il y avait une première enceinte revêtue, une seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une contre-escarpe et des

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