MÉMOIRES 1)1' DIT DE UACUSJ
trier, no nioiitrn nuciine crainte pendant toute la durée de l'a (Taire.
Après avoir rtahli mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à Chanipaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait précéder par le général Oison fficff.
Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que Napoléon nous tint n'était pas à son adresse.
L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il inspira à Napoléon :
« A quoi tient le destin des empires! dit-il : si demain nous avons, sur Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne Ta passé; et je suis encore sur la Yistule. »
Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire le mauvais effet de ces paroles : « Et puis je ferai la paix aux frontières naturelles du Rhin. » Chose dont il se serait bien gardé! Et cependant cet homme.
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si rempli d'illusions, si dcraisoiiriable, avait encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde (|ui fut jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle, et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait le combattre : alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, <ians cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M. MoUien, ministre du trésor, lui dit : « Le peu de moyens avec lesquels vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne dans le cœur de la France, et que les Cosaques ne gênent les communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer ? »
L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur l'épaule, geste qui lui était familier : a Mon cher, si les Cosaques viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur. » Et, à peine à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent mille hommes !
Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une division venant d'Espagne,
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coinniandée par le géiirial Levai, ot les troupes de Kicard qu'il in'enleva. Je restai à Étogesavec deux mille cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.
I/Empereur, dont les troupes furent augmentées diiiie division de jeune garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail. Celui-ci se retira sur (-hâteau-Thierry, fut recueilli par le corps de York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour annoncer à lEmpereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit : « Il vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement. »
Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient qu'Eugène a reçu Tordre de venir dès le commencement de janvier ; mais qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le de-
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uiiiiidîHl-il ? Sans doiile pour la plus rapprochée, c esl-à-dire pour celle où il combattait avec tics débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement son concours. Eh bien, depuis le 1" janvier jusqu'au 25 février, époque à laquelle le contreordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour réussir, en exigeait beaucoup ! A-t-il fait sauter les places qu'il avait l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a désobéi ; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien ne peut l'excuser ' .
Je reviens aux opérations sur la Marne. J'étais resté à Étoges pendant le mouvement de Napoléon sur Château-Thierry, et Blùcher, avec vingt mille hommes qu'il avait sous la main à Vertus, allait reprendre l'offensive. Tous les rapports l'annon-
' Le général d'Anthouard m'a racoAté depuis que, se trouvant, quelque temps après la Restauration, à Munich, et travaillant avec le prince, dans son cabinet, à mettre en ordre ses papiers, il retrouva l'ordre écrit qu'il lui avait porté pour exécuter le mouvement dont je viens de parler. Il le lui montra, et lui dit : « Croyez-vous, monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier? — Non, reprit Eugène; » et il le jeta au feu. {Note du duc de Raguse.)
rxl MHMOIIIES DU DUC DK RAGUSE.
çaionl. J'occupais le beau plateau clKtoges, en étendaut ma gauche pour mieux m'éclairer. Dès le IT), Bliiclier commeuça son mouvement et marcha sur Éloges. Quand toutes ses colonnes se furent montrées, quand il eut fait ses dispositions dattaque et amené du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon ordre, et facilement, parce que tout avait été prévu. Quoique l'avant-garde ennemie marchât à très-petite distance de mon arrière-garde, il n'y eut que des engagements de troupes légères. Je pris position, le soir, en avant de Fronientière, appuyé aux bois voisins de ce village. Aussitôt après avoir commencé mon mouvement, j'avais envoyé, en toute hâte, un officier à l'Empereur pour le lui annoncer. Cet officier le trouva à Château-Thierry. Napoléon se mit en marche avec ses troupes pour revenir à Montmirail.
Je partis le 14, à quatre heures du matin, de Fronientière, et me rapprochai de Montmirail, où je devançai mes soldats.
L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient, et que je pouvais m'arrêter et attaquer l'ennemi à l'improviste. Il y a, en arrière du village de Vauchamps, du côté de Paris, une position avantageuse et facile à défendre. C'est la pente du plateau qui borde le vallon dans lequel Vauchamps est bâti. A la gauche, un bois, dans une
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position avantageuse, donnait les moyens de prendre à revers tout ce qui se serait av.mcé |)ar la grande route. Je le lis occuj)er par mes troupes, et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette position.
L'ennemi, dont les forces étaient si supérieures aux miennes, croyait n'avoir rien à redouter. Aussi marchait-il avec une entière confiance, ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre elles, et sans même se faire éclairer. Je lui avais abandonné le village de Vauchamps. Il le traverse : tout à coup, en débouchant, il est assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie ; je porte mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se rejette en confusion et dont il sort dans le même état.
J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin , qui était sur le flanc gauche du village avec un escadron que je renforçai de mon escorte, de charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers, tandis que le général Laferrière, qui commandait la cavalerie de la garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complète le désordre, et fait aussi des prisonniers.
Dès ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer, et il le fit avec autant de célérité que possible.
:.s MEMOIRES nr nur de racuse.
h lin il II (ro côté, deux bntaillons ennemis, détachés pour occuper un bois qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isolés par la retraite de la masse des Prussiens, furent enveloppés, cajutulèrent, et mirent bas les armes.
Napoléon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy, fort de deux mille cinq cents chevaux ; j'y avais ajouté, de ma propre cavalerie, l()ii( ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en même temps ordonné de faire un détour par la plaine, c'est-à-dire à notre gauche, de prévenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se met- Ire en bataille derrière lui, à cheval sur la route de Champaubert et d'Étoges. Ce mouvement fut exécuté, quoiqu'un peu tardivement. La division Ourousoff reçut avec valeur les charges dirigées contre elle : elle continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre à Étoges, où elle s'arrêta. Cette dernière action se passa à la chute du jour. Quand nous fumes arrivés à Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de m'y arrêter : mais rien n'était plus mal entendu. Nous ne pouvions laisser l'ennemi à une aussi petite distance de nous. La position de Champaubert n'offre d'ailleurs rien de défensif, et celle d'Étoges, détestable pour l'ennemi, était excellente pour nous.
J'allais être évidemment abandonné avec une
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poignée (lo troupes sur ce |)oint, et il était bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me décidai donc à marcher sur Étoges, à y faire une attaque de nuit, afin d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, après un premier succès, devraient être faites plus souvent à la guerre : elles réussiraient presque toujours.
Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journée, tous mes soldats avaient été engagés; je n'avais pas trois cents hommes ensemble. Je demandai au maréchal Ney de me prêter un de ses régiments de la division d'Espagne, commandée par le général Levai, qui me suivait. Il me le refusa.
Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct à un régiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre. Je le plaçai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire éclairer, seulement à cent pas, à droite et à gauche, par cinquante hommes, de marcher ainsi formé sans bruit, de ne pas tirer, et de se jeter, quand il serait à portée, sur Étoges sans répondre au feu de l'ennemi. Quant à moi, je marchai, de ma personne, à la queue de cette colonne.
Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, occupé à faire son établissement de nuit, n'était pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune résistance et
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s'enfuit. On lil plus de trois mille prisonniers, parmi lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, (jui avait été blessé à la cuisse d'un coup de baïonnette. Il me fut amené au château d'Etoges, où je m'établis. L'entrée de ce général donna lieu à deux scènes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait connaître une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armées.
Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant :
« Monsieur le maréchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est passé et de ce que nous nous sommes si mal défendus. En voyant la nuit arrivée, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit : Les Français font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En conséquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger, à Teau et à la paille. Dans le cours de la journée, vous avez dû être content de nous, et nous avons, j'espère, mérité vos éloges. Certes nous avons bien repoussé les charges de votre cavalerie et traversé ses lignes avec vigueur; mais ensuite nous avons été surpris, et je vous renouvelle mes excuses. »
C'est une chose tout à fait digne de remarque pour l'observateur que de voir, dans certaines ar-
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niées, lespi'it iiiilil.iire l'emporter sur tous les autres sentiments, et mettre avant tous les autres intérêts ceux du métier et l'estime qu'on y acquiert, .l'ai revu le prince Ourousoff depuis à Moscou, et il me parla encore sur le même ton de sa mésaventure.
Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, était dans l'occasion la ressource de tout le monde. Le général Grouchy, dont la cavalerie était restée à Champaubert, vint, de sa personne, me demander à souper, ce qui était fort bien fait. J'avais sur ma table l'épée du prince Ourousoff. Le général Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour remplacer son sabre, qui le gênait, me dit-il, par suite d'une ancienne blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix à cette dépouille opime, et je la lui abandonnai sans y mettre la plus légère importance; mais quel fut mon étonnement quand je lus peu de jours après, dans le Mo})iteiir, un article ainsi conçu : « M. Carbonel, aide de camp du général Grouchy, est arrivé à Paris, et a remis, de la part de son général, à Sa Majesté l'Impératrice l'él)ée du prince Ourousoff, qu'il a fait prisonnier à la bataille de Vauchamps. » Un fait pareil ne suffit-il pas pour peindre un homme?
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