VI
lier un résultat utile, ue m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon, et n'avais-je pas rempli largement ma tâche et mes devoirs envers lui? Le pays ne devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'était-il pas venu de s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement importantes, qu'un homme d'un caractère pur et droit puisse et doive s'élever au-dessus de toutes les considérations vulgaires et comprendre de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas donner la for.ce de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus, ne faut-il pas agir?
Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les hostilités, afin de donner à la politique le moyen de régler nos destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les étrangers eux-mêmes n'avaient-ils pas changé de caractère et de physionomie depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la masse des habitants de la capitale, par le sénat, par toutes les autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd hui. de ce temps si extraordinaire, si près de nous encore par le nombre des années, mais si éloigné par le sentiment. On est oublieux en France. On renie
Ll\ HK XX. — 1811. 25»
prompteiiiciil ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits n'en sont pas inoins constants, et l'histoire iiiipiiiliale, écrite dans des temps plus reculés et hors de Tinlluence des partis, consacrera la vérité. Or cette vérité, la voici : l'opinion d'alors considérait Napoléon comme le seul obstacle au salut du pays. Je Tai déjà dit : ses forces militaires, réduites à rien, ne pouvaient plus se rétablir. Un recrutement régulier était devenu impossible. Au moment où Paris était perdu, tout tombait en lambeaux.
On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se combattaient, tous les calculs se réunissaient pour faire pencher la balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris et pour mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes sentiments personnels et mon affection pour Napoléon. Pour montrer les motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pensée de me consacrer aux devoirs de l'arnitié et de suivre Napoléon dans l'exil, après avoir exécuté ce que le salui de mon pays commandait. Mais, avant d'arrêter définitivement un parti, il était convenable et nécessaire de prendre l'avis de mes généraux et de m'entourer de leurs lumières.
Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je leur communiquai les non-
2fiO MKiMOlKKS DU DUC Dl' llACliSi:.
voiles reçues de Paris. Chacun avait le sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous calculs, mais aussi tous étaient convaincus de l'impossihilité de les continuer, ha décision fut unanime. Il fut résolu de reconnaître le gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la France. Des pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Sclnvarzenherg, et je rédigeai la lettre qui devait être envoyée à l'Empereur quand tout serait convenu et arrêté. Dans cette lettre, je lui annonçais que, après avoir rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui apporter ma tête et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma vie au soin de sa personne '. Mais, les événements ayant marché par eux-mêmes^ comme on le verra bientôt, je ne crus pas devoir en prendre sur moi la responsabilité, et cette lettre ne fut pas envoyée.
Pendant ce temps, et précisément au même moment (4 avril), Napoléon cédait aux énergiques représentations de deux chefs de l'armée, portées # jusqu'à la brutalité de la part du maréchal Ney. Pieconnaissant l'impossibilité de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur de son tils, et nommait plénipotentiaires lepriuce de la Moskowa,
• La lettre originiilc se trouve* dans me; p;ipiers, à Paiis.
{Le duc de Uagiise.)'
' Cette lelire ne s'est pas reirouvée.
[So'e (le l'ÉditeiiT.'
LIVUK X\. - 1S1 i. 'j(il
le (lue (le Ta nui te et le diu' de. Viceiietî. Ceux-ci virirejit, en traversant mon ({iiartier général, m'apprendre ce qui s'était passé à Fontaineblean.
Cet événement changeait la face des choses. Isoh^ à Essonne, je n'avais pu consulter, sur le cas présent, les autres chefs de l'armée. J'avais fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un sacrifice plus grand que le mien, celui de Napoléon, venait de le sanctionner. Dès lors mon but était rempli, et je devais cesser de m'immoler. Mes devoirs me commandaient impérieusement de me réunir à mes camarades. Je serais devenu coupable en continuant à agir seul. En conséquence, j'appris aux plénipotentiaires de FEmpereur mes pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais à l'instant toute négociation personnelle et que je ne me séparerais jamais d'eux.
Ces messieurs me demandèrent de les accompagner à Paris. Réfléchissant que, d'après ce qui s'était passé, mon union avec eux pourrait être d'un grand poids^ j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne, j'expliquai aux généraux auxquels je laissais le commandement, et, entre autres, au général Souliam, le plus ancien,' et aux généraux Compans et Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonçai mon prochain retour. Je leur donnai r ordre, en présence des pU-
'iG'î .Ml': MO IRES nu DUC DK II A nu s H.
inpulcntiidn's de riiiHiJcrciir, de ne pas faire, <jiioi quHl arrivâtj le moindre mouvement avant mon retour.
Nous nous rendîmes au quartier général du prince <le Schwarzenberg (toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation nécessaire à notre voyage à l'aris. Dans mon entretien avec ce général, je me dégageai des négociations commencées. Je lui en expliquai les motifs. Le changement survenu dans la position générale devait en apporter un dans ma conduite. Mes démarches n'ayant eu cl'autre but que de sauver mon pays, et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec Napoléon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. 11 me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma résolution.
Arrivés à Paris, dans l'entretien que nous eûmes ensuite avec l'empereur Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents à défendre les droits du fils de Napoléon et de la régente. La discussion fut longue et vive. L'empereur Alexandre la termina eu déclarant qu'il ne lui était pas possible de piononcer seul sur cette importante question. 11 devait en référer à ses alliés; mais tout semblait annoncer (ju'il persisterait dans la déclaration déjà faite.
Le 5 au matin, nous nous rendimes chez le maréchal Ney pour attendre la réponse définitive. Nous y étions réunis depuis quelque temps lorsque le co