‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 123 sur 156 · LIVRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVII

mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre à demeurer dans son esprit. A une fête, la princesse de Metternich, rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit brutalement : « Au moins celui-ci n'est pas volé! » faisant ainsi allusion à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun. Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant nullement d humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint, dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette leçon sévère, mais elle en a pro-

litë. Depuis ce nionient, elle s'est tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque, ou qui ont fait partie de sa société habituelle.

A cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse.

L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première. Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du siège de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre autres choses, il lui échappa de dire : « Je voudrais voir Lamb pendu, et j'irais le tirer par les pieds. » Le propos ne pouvait rester secret, et Lamb en fut informé.

Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au lieu

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de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon, avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour lui procurer le plaisir de le pendre

M. de Sainte-Âulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route pour Gôritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme, une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de sa présence.

Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841 , pour me rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je re-

trouvai l'autonine le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et, des magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit. A Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge. Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à Rome : on y trouve la trace des mœurs des différents âges dans les palais et les ruines que l'on a sous les yeux.

La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes les con-

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