LIVRE XXVII. - 1S
ritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour créer des richesses et assurer leur indépendance.
Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses fractions dispersées dans les différentes iles. Il se trouva, dans son ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore. Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique, devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus d'une révolution arracha du trône celui
qui rocciipait. Un ordre politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais Pierre Gradenigo, élu doge en 1289. constitua l'aristocratie, en limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1456, après les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.
Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord, de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions, et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants. Ensuite, l'immense intérêt que
LIVHE XXV II. - 18 il. -293
chaoïn a dans la durée de l'organisation sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut, pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Yenise pendant longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde. Mais, quand une jalousie mesqiune s'est emparée des esprits, quand la crainte, les soupçons, ont caractérisé toutes les démarches, dès ce moment, la république de Yenise a tiré sa plus grande force des souvenirs de son histoire.
La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Yenise devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Celte puissance exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et les lumières qu'elle possédait, sa
marine et l'étendue de ses relations lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement. Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur laquelle est organisé aujourdhui le monde est beaucoup plus grande sans doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.
Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre. L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique; ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n"a oublié que ses intérêts, comme