LIVRE XXVIl
la politique les habitants de Venise. Rien n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs. Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était tellement dans les mœurs, que les masques étaient d'usage pendant trois mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas les hauts emplois de la république. 11 était résulté d'habitudes semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les mœurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs. Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions.
On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours de ma vie, c'est que les mœurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire des circonstances où la société est placée et des nécessités que celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable^ c'est que les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont complètement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait inhabitable.
Je trouvai la société de Venise composée de gens