‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 129 sur 156 · LIVRE XXVII. isti · texte numérisé non relu

LIVRE XXVII. isti

iiotonie, sans nuire à la beauté. Cependant, au-dessus de tous ces chefs-d'œuvre, planent toujours les immortels ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où m'appelait l'arrivée dune amie de France, madame la comtesse de Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps avec moi.

Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je profitai de ce voyage pour voir en détail Jes murazzy, les travaux de Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les provinces qu'ils traversent.

Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart, l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait bientôt submergé la ville et l'aurait détruite.

Les murazzy ont donc été construits dans un but

de défense et de conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en terre et ont pour objet d'isoler complètement le pays de la mer, tandis que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de l'Ariatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment les lagunes.

Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin de communiquer avec la. mer, et de posséder au moins un passage d'une profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement; c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économi- <jue. C'est vers 1 740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus durable, et les murazzy furent commencés.

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Quoiqu'on n'ait pas cessé d"y travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent de pierres de très-grandes dimensions , qui sont liées entre elles par un mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un obstacle invincible à l'action delà mer.

Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes : de l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complètement l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la côte, d^ deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants du sud amènent, et qui, en redressant

et conlenant les courants qui deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à déblayer et à creuser constamment la passe, conime il arrive en France dans certains ports dé la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau au mal.

Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa rivale.

En sortant de Chioggia, on entre dans un pays 'constamment menacé par les eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complètement submergé si des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de la terre ferme, avaient établi en principe que

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