‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 14 sur 156 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

et ({ui était la clef de la position, et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant. Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance. Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.

Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun, qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il avait affaire.

La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas. Il faut savoir mettre en œuvre les éléments de succès. Quelle que soit la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent

un haut prix que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.

La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siège de la ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siège. Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la bataille de Prague. L'armée prussienne avait processionnellement défilé pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manœuvre. On comprend qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela, exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.

D'un autre côté, l'armée prussienne devait avoir

Page 1