LIVRE XXV. — 1855-18 3S
le champ de bataille où j'avais comballu. juste jour pour jour, vingt-neuf ans auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Celte partie de la Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante, variée et pittoresque de cette province, forme un(^ ceinture qui l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux frontières de la Bavière au miili, finissant en passant par le nord à la Moravie.
Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva celle-ci en position, et voulut la tourner par une manœuvre de flanc exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé
son mouvement. iJne défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens. Mais, cette désobéissance du général prussien n'eùt-elle pas eu lieu, on ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric: car on ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus difficile que la manœuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en lète un général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que son devancier, le prince Charles de Lorraine.
J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma route pour Tœplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz, où le grand Frédéric obtint un brillant succès.
Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Tœplitz, et, le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est exempt de tout intérêt. 11 est le résultat de la haute estime que j'ai pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois il dépasse, aux yeux de