‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 30 sur 156 · LIVRE XXV. — 18:.:.- 1838 CI · texte numérisé non relu

LIVRE XXV. — 18:.:.- 1838 CI

celle de Dresde est sans contredit la plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'œuvre y sont réunis: mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur conservation. Plus de cinq cents tableaux de lécole italienne s'y trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto, l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de ladmirer. Aucune Vierge de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur, et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.

Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la Sainlc .Yw/7, puis un Savti Georges^ où la force et la grâce sont réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand nombre d'ouvrages, et V Adoration des Mages est sans doute un de ses chefs-d'œuvre que j'ai vus el revus, et toujours avec le même plaisir. Les Noces de Cana, du même auteur; une admirable Sa'wte Cécile jouant de Forgue, de Carlo Dolce; une superbe Vémis, de Palma Vecchio; la Femme adidtère, de Marone; deux de Palma Vecchio; une Esther à genoux devant Assi(éri(s, de il prête Genovese; un Saint Matthieu rÉvangélistr, d'Annibal Carrache; VAscensiim de la Vierge, du même auteur, sont les tableaux

€2 MExMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

qui m'ont le plus frappé; mais il y en a encore un grand nombre qui sont dignes d être comparés à ces chefs-d'œuvre. Il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de trèsestimés de lécole allemande, et entre autres d'Albert Durer. Tout en appréciant beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici : mais un voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à voir ces chefsd'œuvre pour les graver dans son souvenir.

J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité. Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire, vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se rappelle que 1-électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi re-

LIVIIE XXV. — 1 805-1838 (35

marquable par son faste que par ses mœurs dissolues.

Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la lienaissance sont dans cette collection, et entre autres des Benvenulo Cellini. Les diamants sont dune rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande à six millions, ou vingt-quatre millons de francs. Le trésor de la couronne de France n'est estimé que quinze millions.

J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval trèsi)eau, avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure de Sobicski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des bottes de Napoléon (placées soùs verre).

Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à Dresde, et il montre un pis-

tolet sans bois, qu'il assure avoir été le premier fiibriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.

Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines, réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins, mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre; ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre : l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des empereurs Marc- Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue

Page 1