‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 32 sur 156 · I.IVKE XXV. — 185J-1S3S · texte numérisé non relu

I.IVKE XXV. — 185J-1S3S

tière de la Bohême. Malgré sa physionomie pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions, présente de jolies vallées prises dans lépaisseur du plateau, et non pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les pentes d'une belle végétation et de belles forêts.

En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le moment

OÙ la faim les forcerait à mettre bas les armes.

De Pirna je me rendis à Kœnigstein. forteresse imprenable, mais dont l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds, autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à dixhuit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si élevée, que, malgré quelques batteries basses^ malgré la disposition des affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des approvisionnements pour une armée qui opère. En 1815, une garnison française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle important.

De Kœnigstein, je me rendis à Schandau, situé sur

LIVHE XXV. — 1835-1838. (-.9

!a rive droite de l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette [tetite ville pour parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où la Sebustese joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente toujours un riant tableau. Après avoir passé sous

le rocher connu sous le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et le Rosenberg, et'le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir l'escarprment, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup d'œil est magnifique et mérite sa réputation.

De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Âltwald, composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de Lokmùhle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais, et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour

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