LIVRE XXV
autre époque, où des récits d'un intérêt général pourront m'occuper.
x\près m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui causa une mortalité fort grande. iMais, comme on s'accoutume à tout, même aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus absolue el la confiance la plus aveugle.
La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au monde, qui montre une galanterie dans les mœurs dont aucun autre pays ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée. Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré aux femmes. Ce sont elles qui exercent
les fonctions de leurs maris. Elles régnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.
L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage des droits que la société lui a donnés.
L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre justice. Ce résultat a profondément touché mon cœur et m'a causé, je l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de jamais sentir.