‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 41 sur 156 · LIVRE XXV. — 1S5;.-IS · texte numérisé non relu

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ne se souciait pas. Une balle^ en ricochant, Tétendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa douleur. 11 ne vit que pour ses neveux et se plait à exagérer ses devoirs.

Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1800, et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.

Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein, dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et sans un sou de dettes; (les terres immenses, bien cultivées, beaucoup de châteaux en bon éta t, en un nombre presque ridicule. Sa lamille, très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours compté, parmi ses meml)res, un grand nombre de généraux distingués et de bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est un deséléments de la puissance nationale.

Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses. nombreux frères et sœurs Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que Ion puisse rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux ornements.

Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable et nombreuse société.

Les principales possessions du prince de Liclitcnstein sont en xMoravie; il en a partout, mais c'est là qu'est le siège de ses grandes richesses. Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. 11 y a même, à peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le prince de Lichtenstein, revenant chez lui après celte équipée

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et ayant rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet événement.

Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très-vaste dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des corbeilles de fleurs jetées rà et là, une pièce d'eau en face du château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une prairie. A la suite de ce magnifique lieu de promenade, du cùlé de Luxebourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice, la saison

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OU la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans des pays clos ou ouverts.

La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est cependant pas à Eisgrub : elle est à Felsberg, situé à deux lieues.

Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était pas sur, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg son caractère féodal, il a voulu le moderniser. Kn détruisant les contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré cette habitation.

Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plait et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les

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