II. I
te de-la nation , s'écrie avec fureur Alexandre Lameth , est la volonté de la majorité de rAssemblée. Que les membres de la minorité frémissent de lasser la patience du peuple : elle est prête à s'altérer.... » Ce violent appel au peuple ne fit qu'augmenter le tumulte. Le président fut coatraint de lever la séance.
. Le même esprit de haine régnait dans Paris et dans les provinces. Les salles de spectacles étaient devenue^ des champs clos où les deux partis se livraient d'éternels combats. Les aristocrates , toujours confiansy croyaient bonnement dominer l'opinion publique^ et c'était aux spectacles qu'ils allaient l'étudier, hh , lorsqu'une allusion favorable leur permettait de faire éclater leurs sentimens pour le roi ou pour la reine , ils estimaient un grand triomphe de couvrir la voix de l'acteur par de bruyans battemens de main , et de montrer ainsi aux jacobins que leur parti était le plus fort. Ils allaient ensuite triompher dans les cafés^ tandis que les plus empressés couraient au château assurer que le parti révolutionnaire était écrasé, que l'opinion publique changeait visiblement. Mais ils ne jouissaient pas long-temps de ce faible avantage : les jacobins se rendaient en masse au spectacle suivant, insultaient, maltraitaient les aristocrates, affectaient d'applaudir à tous les vers qui avaient quelque rapport à la liberté , et de siffler tous ceux qui pouvgi^ent rappeler l'amour du peuple pour les rois. Ainsice gant jeté si imprudemment par les aristo-
crates ne servait qu'à raviver les haines, les jalousies, qu% compromettre les personnes augustes que ces étourdis mettaient en jeu. , L'expérience aurait dû les corriger j mais ils étaient incorrigibles : rien ne pouvait les désabuser de leurs chimères.
DépSirt de Mesdames pour Rome. — Journée du a8 féyrier. — Loi sur la régence. — Décret qni défend au roi de quitter le royaume. -^ Intrigues religieuses. — Loi sur la non-réAlK tion des membres de l'Assemblée constituante. — Mort de Mirabeau. -— Décret qui assujettit les officiers à un engagement d'honneur.
Pa r I s et les dëpartemens étaient partagés entre les prêtres jureurs et les prêtres non-jureurs. Qaelques évêques et quelques femmes de la cour, comptant sans doute porter un grand coup à la révolution , inspirèrent à Mesdames , tantes du roi , le dessein d'aller à Rome , afin , disaient^ls , que ces princesses pussent jouir, dans ce centre de la catholicité, de la liberté de remplir les devoirs qu'impose la religion à tous les fidèles , devoirs dont Mesdames ne pouvaient plus s'acquitter à Paris , depuis que le siège de la capitale et toutes les paroisses étaient remplis par des prêtres jureurs ou par des intrus. Ce voyage, très-indifFérent en lui-même, devint une affaire sérieuse. Tout Paris s'agita. Les uns louèrent celte résolution comme digne de princesses pieuses attachées à la religion de leurs pères; les autres'y aperçurent des intentions hostiles, une émigration contre-révolutionnaire, et l'annonce d'un départ plus important. ,
Les sections de Paris se transportèrent à la municipalité j dénoncèrent le voyage de Mesdames. Le maire Bailly ^ à la tête d'une nombreuse députation de la commune y se rendit au i:hâteau , et témoigna les inquiétudes que ce départ répandait parmi le pfKiple : il pria Louis XVI de s'y opposer. « Ce que vous medemandezy répondit le roi , qst inconstitutionnel ; quand vous me montrerez un décret de l'Assemblée qui interdise les voyages, je défendrai à mes tantes de partir : jusqu'alors elles sent libres de sortir du royaume ainsi que tous les autres citoyens.. >i La réponse du roi aigrit les esprits. Les ja?- €obins dirent hautement qu'il fallait empêcher le départ de Mesdames : les coEStitutionnels résolurent en conséquence de paraître s'y opposer ; non qu'ils conçussent aucune inquiétude de ce voyage, mais ils alarmaient le peuple qui, au moindre événement contraire, passe d'une audace licencieuse à une crainte puérile. On fit agir les femmes de la Halle ; on leur insinua d'aller à Bellevue, de forcer Mesdames dese rendre à Paris. Quelqu'un les avertit. Elles prévinrent cette scène désagréable , et revinrent le soir même coucher aux Tuileries. Ce retour ne calma point les inquiétudes du peuple ; Mesdames assurait-on , persistaient à entreprendre leur voyage. Tous les clubs retournèrent à la municipalité et annoncèrent formellement qu'ils ne voulaient pas que Mesdames sortissent de Paris. La municipalité n'ayait aucun moyen de les retenir, fille leur avait refusé des passe-ports. C'était à quoi se bornait
!l3o LIVRE IX.
son pouToir. On prit une autre voie. L'al>bé Mulot se présenta à la barre de l'Assemblée au nom des sections de Paris (i) : il se plaignit du dessein que Mesdan* .» avaient formé de quitter le royaume, et demanda que l'Assemblée portât une loi sur le mode particulier de l'existence de la famille royale, ce Lé roi , ajouta l'abbé Mulot , ne croit pas qu'il lui soit permis de retenir sa famille : soufFrirez-vousqueson cœur ait des craintes à concevoir dans l'attente de VN>tre loi ? »
Cette démarche avança le départ de Mesdames* Biles sortirent secrètement de Paris (p!), se rendi* rent à Belle vue et prirent la route de Lyon. Le roi écrivit le lendemain (5)ique sachant que rAssemblée nationale avait donné à examiner au comité de constitution une qo^tion élevée à l'occasion du voyage de ses tan tes, il l'informait qu'il venaitd'apprendrè qu'elles étaient parties hier au soir à dix heures; que, persuadé qu'elles ne pouvaient être privées de la liberté qui appartient à chacun d'aller où il veut , il n'avait pas cru devoir ni pouvoir mettre obstacle à leur départ. Le janséniste Camus , le visage enflammé, le regard furieux, demande que l'on diminue de la liste civile le traitement que Ton fiiit à Mesdames. « Cette demande , répond Marti-
(i} i4 féTrîer.
(2) Samedi 19' février.
(3) ad fëYrier.
neaUy n'est conforme ni à l'honnêteté ni à la dignité 46 l'Assemblée y ni même à la justice : la liste cÎTile est fixée pour tout le règne de Louis XVI ; s'il existe le moindre doute ^ qu'on aille quérir le décret. »
lie départ de Mesdames e:;ccita dans Paris une grande fermentation* On répandit parmi le peuple que le reste de la famille royale allait suivre ; que la reine avait fait sauver M. le dauphin ; qu'elle montrait à sa place un enfant de M. de Saint-Sauveur très-ressemblant au jeune prince ; que les voitures dç Monsieur et de Madame étaient déjà chargées y et qu'ils emportaient des sommes immenses en numéraire» Ces propos , répétés au Palais-Royal et dans les cafés ^ acquirent encore plus de consistance par la conduite des jacobins de l'Assemblée. «Votre comité de constitution, messieurs, ditBarnave, doit vous présenter une loi sur les obligations de la famille royale. Cette question ajournée laissait subsister jusqu'à la loi nouvelle l'ancien usage suivi^nt lequel les membres de la famille royale ne peuvent sortir du royaume sans la permission du roi ; mais des conseillers coupables ont égaré l'opinion de Mesdames. Elles se sont soustraites à un devoir positif et prescrit par les lois. Un bruit déjà répandu annonce qu'une autre personne , dont la fuite entraînerait les conséquences les plus graves, se dispose à suivre l'exemple de Mesdames. Les citoyens eja sont alarma : il faut que la loi déclare ce qu'elle autorise et ce qu'elle défend. Certes, il est per-
mis de s'étonner qae les membres d'une famille que la nation a comblée de biens abandonnent la chose publique dans un morhent de crise. Il est temps de prononcer les devoirs de ceux dont nous n'avons jusqu'ici déclaré que leshonneurs et lesémolumens, et de savoir si notre dénûment înfcérieur> si l'expoliation de notre numéraire, si les inquiétudes fomentées parmi les citoyens, si rencouragementdes ennemis publics et la prolongalioa de leur existence , seront à jamais l'ouvrage de cette famille et le seul témoignage de rèconnaissauce que nous puisf^ons en obtenir. — Mon respect pour la constitution , répond Foucaud, m'interdit d'appuyer la proposition qui vous est faite ; mais si vous voulez obliger tous les Français, de rester ou de rentrer en France , et que vous vous déterminiez à déchirer l'article le plus précieux delà déclaration des droits, prenez du moins des mesures pour que la tranquillité publique soit rétablie, que les propriété»soîen t inviolables , la vie et la personne.de» citoyens en sûreté. — Je conviens qu'il existe des troubles , répli^ que Pétion ; mais à qui les attribuer? si ce n'est à la révolte perpétuelle de la minorité contre la majorité de l'Assemblée, aux mandemens incendiaires.» lie soir, une grande multitude de peuple se porta au Luxembourg, pour empêcher, disait-elle. Monsieur de quitter Paris. Ce prince dînait chez madame de Balby . On l'avertit : il parut, et assura le peuple qu'il ne songeait point à quitter Paris ; qu'il n'abandonnerait jamais le roi son frère. Le peuple exi^
gea que Monsieur et Madame se rendissent aux Tui-* leries. Us y consentirent , et se mirent en marche sous l'escorte d'un fort détachement de cavalerie que La Fayette avait envoyé pour les protéger. Lepeuple suivit, et, les ayant vus entrer au château, se retira sans commettre de désordre.
Le voyage de Mesdames ne se fit pas sans obstacle. On voulut les arrêter à Moret. Un détachement de dragons intimida le peuple. Arrivées à Arnay-le- Duc, la municipalité, qu'un courrier de Paris avait avertie de leur passage , se rassembla et prit ce singulier arrêté 2
« La commune, après l'examen du passe-port » donné à Mesdames par le roi , et l'examen de la » délibération de la commune de Paris : considé-^ » rant que l'Assemblée nationale a ordonné à son » comité de constitution de lui présenter un pro- » jet de loi sur la résidence de la famille royale ; » que le passe-port de Mesdames , signé du roi , » est du 2 février, tandis que la délibération de la » commune de Paris, dans laquelle il est dit que » Mesdames ne sortiront pas du royaume , est du » i4 février, en conséquence postérieure au passew port du roi ; arrête qu'il sera sursis au voyage » de Mesdames ;. que le procès-verbal des raisons » de ce sursis sera envoyé au département, qui » prendra telle mesure qu'il jugera convenable , et » qu'on donnera une garde à Mesdames pour veiller » à leur sûreté. Quant à M. Louis de Narbonne, » se disant chevalier d'honneur de Mesdames, il
» aura la liberté d'aller où bon lui semblera avec H des chevaux (i). »
Cette arrestation des tantes du roi par la munir cipalitë d'une petite ville à trente lieues de Paris, sans obstacles et sans réclamations, malgré un passe-port signé du roi, aurait dd convaincre les nobles et les évêques que Dieu avait transporté la royauté au peuple, et que la majorité de la nation voulait fortement la constitution; mais ni l'expérience ni le raisonnement ne pouvaient les guérir de cette folle manie de croire qu'une poignée d'hommes, intéressés au rétablissement de l'ancien régime, parviendrait à renverser le nouveau. Les constitutionnels, enchantés d'avoir donné à leurs adversaires une preuve si convaincante du bon esprit du peuple et du dévouement de toutes les autorités constituées , de leur avoir montré que , lorsqu'ils le voudraient, la France entière deviendrait pour eux une vaste prison dont ils tenteraient vainement de s'échapper, permirent à Mesdames de continuer leur voyage, et, pour me servir des termes de Menou, ils leur laissèrent la liberté d'aller entendre la messe à Rome de préférence à l'entendre à Paris.
Les jacobins n'approuvèrent point cette condescendance. Soit que le départ de Mesdames les alarmât réellement, car un rien les plongeait dans la plus
(i) Ce procès -* verbal parvint à FAssemblée nationale le a4 février.
vi ve terreur, soit qu'ils j ugeassent avantageux de profiter de la conjoncture pour jeter de la défaveur sur les constitutionnels^ le soir même un ramas confus de femmes de la populace , de filles publiques, d'e'missaires de jacobins , d'hommes déguises en femmes, remplit en un instant les cours et le jardin des Tuileries , demandant, avec d'épouvantables hurlemens, que le roi ordonnât à Mesdames de revenir auprès de sa personne. La garde nationale accourut; oh ferma les grilles du château. Les premiers pelotons^ peu nombreux , n'en imposèrent point à la multitude. Le peuple commanda aux soldats d'ôtâi: leurs baïonnettes, et les soldats obéirent. On ne sait jusqu'où cette populace, enhardie parle premier succès , eût poussé l'insolence : mais des compagnies entières de gardes nationales étant survenues, tous reprirent courage. Le peuple ayant commandé de nouveau d'ôter les baïonnettes , cette fols-ci les soldats refusèrent. Trois cents particuliers, avertis de ce mouvement , s'étaient rendus au châ** teau. La Fayette fit ranger les gardes nationales en bataille, ayant six canons mèches allumées en tête. Cet appareil étonna le peuple, sans pourtant l'engager à se séparer. Les ofiiciers municipaux le haranguèrent , le sommèrent au nom de la loi de se retirer. Quelques jacobins répondirent qu'ils voulaient parler au roi. Le maire Bailly, toujours prêt à céder à la multitude , ordonna d'ouvrir la grille pour admettre une vingtaine de femmes qu'il conduirait lui-même au roi. Heureusement, un chef de
2%6 UVBE IX.
division et quelques officiers delà garde nationale , prévoyant les suites de cet ordre imprudent, s'opposèrent à son exécution. Le maire Bailly alla donc seul trouver le roi : il l'assura que les moyens de douceur contiendraient le peuple. « La douceur, répondit le roi, a toujours été et est encore le vœu de mon cœur j mais il faut savoir Tallier avec la fermeté, et apprendre au peuple qu'il n'est pas fait pour dicter la loi, qu'il est fait pour obéir. » Cette réponse ne souffrant point de réplique , La Fayette eut ordre de dissiper l'attroupement. Au premier mouvement de la garde nationale , la multitude effrayée prît la fuite; le jardin, les cours et le Carrousel se trouvèrent libres en un instant.
Rien n'était donc si facile que de contenir le peuple et les factieux qui l'agitaient : mais les constitutionnels, toujours en défiance de la sincérité du roi, craignaient, en comprimant trop fortement le peuple, de s'ôter les moyens de s'en servir lorsqu'ils auraient besoin de le mettre en mouvement. De là cette succession d'anarchie et d'ordre, de séditions et de répressions. Les constitutionnels balançaient à briser une arme qu'ils jugeaient leur être encore utile. Oui , s'ils eussent pu compter sur la véracité du roi et de la reine, qu'ils les eussent vus se réunir à eux de bonne foi , éloigner enfin de leurs personnes des hommes ennemis par état de la nouvelle constitution , et qu'une secrète jalousie rendait ennemis encore plus acharnés des principaux chefs constitutionnels, ils eussent, j'en suis sûr, été les
premiers à réprimer les désordres et à soumettre le peuple à la loi.
Un événement acheva de convaincre les constitutionnels qu'il n^ avait aucune confiance à prendre dans le roi , et que les ennemis de la constitution tramaient sans cesse de nouvelles intrigues. Mais il existait tant d'actions contraires j qu'il est difficile de suivre dans leurs divers développemens une foule de projets favorisés par les partis les plus opposés^ parce que chacun d'eux avait un but particulier qu'il espérait atteindre ; plus souvent encore, contrariés par l'intérêt des chefs divers, quoique le but fût le même, parce que, uniquement ojccupés de se supplanter les uns et les autres, ils ne cherchaient qu'à se faire échouer mutuellement.
Les jacobins et les orléanistes haïssaientLa Fayette autant que le haïssaient les aristocrates. Ils attendaient impatiemment une occasion de le perdre dans l'opinion publique. Les aristocrates de leur côté, toujours entichés de leur projet d'emmener le poi hors de Paris, épiaient le moment de l'exécuter. Les jacobins et les aristocrates crurent avoir trouvé une conjoncture propre à remplir chacun leur objetej[;«^ commune de Paris avait entrepris quelques réparations au château de Vincennes. Les orléanistes et les jacobins , feignant des inquiétudes qu'ils étaient loin de concevoir, affectèrent de répandre que les travaux de Viqcennes cachaient un grand dessein ; que l'on rétablissait le donjon ; qu'on en faisait une forteresse ; qu'on y transportait des
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boulets et des cartouches dans des matelas ; qu'un souterrain communiquait des Tuileries au château de Vincennes, que ce serait un chemin sûr et facile pour conduire le roi et la reine hors de Parig.
Il n'en fallut pas davantage. Le peuple prit l'a-» larme; des bandes nombreuses d'ouvriers et d'agens d'émeutes partirent de tous les faubourgs avec des armes et des outils^ annonçant qu'ils allaient de-* molir le château de Vincennes (i). Les jacobins et les orléanistes savaient que La Fayette s'opposerait à cette entreprise. En effets La Fayette instruit du mouvement qui se préparait rassembla un détachemQpt de la garde nationale et marcha sur-lechamp à Vincennes. Les ouvriers des faubourgs et les agens d'émeutes avaient déjà commencé à dé*^ molir quelques pierres. La Fayette leur ordonna de se retirer. Us jj^efusèrent d'obéir. Les agens d'émeutes attaquèrent la garde nationale^ l'obligèrent de se mettre en défense ; il s'engagea un léger combat dans lequel il y eut quelques hommes tués de part et d'autre.
Tandis que ceci se passait à Vincennes^ les aris^ tocrates (2) , instruits dès la veille que ce mouvement devait avoir lieu , se rendirent au nombre de
(i) a8 février.
(a) C'étaient des membres du Club monarchique. Voir cidessus.
( Note des nouv, édk.)
cinq au six cents au château^ tous armes d'epëes, de pistolets^ de cannes à sabre. Ils venaient^ dirent-ils^ défendre le roi ; Paris était en insurrection ; on s'égorgeait dans le faubourg Saint-Antoine ; il était à craindre que le peuple ne se portât aux Tuileries. On- assure que leur projet était de profiter de l'éloignement de M. de La Fayette et de la garde nationale, pour enlever le roi et le cj^nduire à Metz. Mais l'émeute de Yincennes avait été beaucoup plus tôt terminée que ne le pensaient les aristocrates. La Fayette venait de rentrer à Paris, conduisant en triomphe soixante des principaux chefs de la révol« te qu'il avait fait arrêter. On court l'avertir de ce qui se passe au château. Il prend un fort détachement des gardes nationales, se rend chez le roi. Surpris du nombreux rassemblement qu'il y trouve , il reproche , en termes très-peu ménagés , aux nobles leur coupable entreprise, exige qu'ils lui remettent leurs armes. Les nobles résistent : ils n'étaient pas les plus forts; les grenadiers de la garde nationale s'étaient emparés de tous les postes et remplissaient les appartcimens. La Fayette s'adresse au roi, lui parle de l'indignation de la garde nationale, lui montre les inconvéniens d'un refus. Le roi, intimidé, confirme l'ordre de La Fayette, invite les nobles à déposer leurs armes ?ur deux grandes tables placées dans l'antichambre. Us obéissent : mais les angoisses de cette malheureuse journée ne se bornèrent pas à cette humiliante obligation. Les nobles , en sortant des appartemens du roi , furent forcés de
passer entre deux haies dé gardes natiouftle^, qui les huèrent, les maltraitèrent,, les fouillèrent a^ec indécence , et ne leur épargnèrent aucun des autriH ges que la force insolente prodigue à la faiblesse qu'elle veut humilier;
Le peuple enchante de ce triomphe de la garde nationale, si propre à rabattre l'orgueil des nobles et à leur montrer leur dépendance, s'engoua plus que jamais de La Fayette que les intrigues de la cour et des Lameth avaient presque entièrement dépopularisë. Le peuple ne douta pas de sa bonnefoî, de son attachement à la cause populaire, en voyant combien il appréhendait peu d'outrager, de la manière la plus sensible, les nobles et les courtisans, et d'attirer sur lui tout le poids de leur haine et de leur vengeance. La Fayette, sentant qu'il n'existait plus d'accord possible entre la cour et lui, profita de tousses avantages. Il fit afficher le lendemain, qu'en sa qualité de commandant général il croyait devoir prévenir l'armée qu'il avait pris les ordres du roi pour que les appartemens du château ne se remplissent pas à l'avenir de ces hommes armés, dont quelques-uns, par un zèle sincère , mais plusieurs par un zèle très-justement suspect, avaient osé se placer entre le roi et la garde nationale;' qu'il avait intimé aux chefs de la domesticité du château (et remarquez que c'étaient les ducs de Duras et de Villequier, premiers gentilshommes de la chambre, qu'il qualifiait ainsi), qu'ils eussent à prendre des mesures pour prévenir de pàreilles^ndécences; que;
Le oèké Atùli n'est bon à rien : la manière gauche fit insensée dont il se conduit dans les délibéra*- ^ns empêche qu'on ne puisse le compter. Trois ]kriiH^ipaux partis divisent en ce moment Paris : ce* lui des aristocrates , celui des cinq ou six chefs ja- 4)obins unis ^ la faction d'Orléans , et celui de La Fayette. Rien à dire sur le premier ; le second n'est i}u'atroce# et par son atrocité même il se perdra. Il .jaèeù ^t pas ainsi du troisième : il est marqué fàt ttne smte de manœuvres qui prouvent un plan dont otL ned'écarte point. Ledernier événement arrivé au château f et la scène du désarmement des nobles €$t d'une très-grande profondeur. Ce parti affiche l'attachement au roi et à la royauté : ces senti mens lilasquent le républicanisihe. Il réunit ia fausseté et l'intrigue aux moyens que lui fournissent les ciis constances. La position du roi est d'autant plus critique, que ce prince est trahi par les trois cinqùiè^ mes des personnes qui l'approchent. Cette position exige de la dissimulation , non pas de celle à la« quelle on accoutume les princes , mais de la dissixnulation en grand , qui ôte toute prise aux mal* veillans, et acquière au roi et à la reine une grande popularité* Il est nécessaire de sortir de Paris. Tant que le roi restera dans cette ville ^ il est impossible de rétablir Tordre. La folle entreprise des nobles a reculé de deux mois les mesures que l'on employait pour cela. La maladie du roi réparera le mal. Il faut saisir habilement cette dernière circonstance. Il
serait fâcheux .que l'Assemblée fût dissoute. Le
moment n'est point venu; mais il est important de ne pas le manquer. » Mirabeau finit en se plaignant qu'on n'avait tenu aucune des promesses qu'on Im avait faites ; qu'on n'avait point agi avec lui de bonne foi; que NeckerTavait trompé; qu'il roulait un revenu assuré , soit en rentes viagères constituées sur le trésor public ^ soit en immeubles.
La cour suivit le plan de conduite que lui traçait Mirabeau. Laporte eut des conférences avec Beaumets, Chapelier, Dandré, membres constitutionnels les plus influens sur les délibérations. Il leur fit , ditil , contracter des engagemens auxquels il prétend, dans un compte rendu au roi , qu'ils répondirent fort mal. D'autres députés n'attendirent pas que l'on vînt les chercher; ils offrirent leurs services, et prièrent Laporte d'essayer leur zèle et leur crédit, en lui désignant quelque point que le roi désirait obtenir soit du département, soit de l'Assemblée. Le président du comité des domaines promit de communiquer tous les rapports qu'il ferait. C'est ainsi que ces hommes ne paraissaient se donner au peuple que pour se Tendre plus chèrement au roi ; qu'ils trompaient sans vergogne et le peuple et le. roi. La malheureuse issue de la journée du 28 février n'a- Tait pas fait abandonner le dessein de quitter Paris. On présentait sans cesse au roi une foule dé projets la plupart impraticables et romanesques. On en adopta un qui parut d'une exécution plus facile que les autres. Le roi devait feindre une maladie et se faire ordonner par le peuple que l'on amènerait à
lé roi de la conistitution ne devait et ne voulait être entoure que de soldats libres ; qu'il priait les personnes qui avaient entre les mains les armes dont on avait dépouille ceux qui, la veille s'étaient glissés au château , de les rapporter au procureur-syndic de la commune.
Cette proclamation méprisante irrita plus les no-^ blés que l'insulte qu'ils avaient reçue. Les ducs de Duras et de Villequiet* donnèrent leur démission et ne tardèrent pas à sortir du royaume. Le roi et la reine y furieux de cette insolente bravade, se tour-" nèrent du côté de Mirabeau , espérant qu'il serait moins exigeant, et qu'il abuserait moins des cir-constances. LaportCi intendant de la liste civile, fut chargé de le sonder (i). (c Je suis, lui dit-il, persuadé que votre caractère, vos talens, vos principes monarchiques , vous rendent l'homme le plus pro-* pre à servir avantageusement le roi et la monarchie. Cette persuasion seule m'a porté à m' écarter de la résolution que j'avais prise de me renfermer dans les débuils domestiques pour lesquels le roi m'a ap-« pelé auprès de lui : il m'autorise à vous parler. Je pense qu'il est inutile de vous exciter à employer tous vos moyens; mais je vous prie de faire con-*
(i) Nons nous proposions, dans les Pièces historiques et Èclaircissemens ^ de donner des détails sur ces divers événemens. L'étendue du texte ne nous Ta pas permis. Ces détails se trouveront dans les livraisons suivantes.
( Note des nouv* éelit.) II. i6
2^u Lnrms ix.
naîtra quels ih peurent être , et de me tracer là eonduite que doit tenir le roi. -**• Je suis très«-portë, répondit Mirabeau ^ à servir le roi par attachement à sa personne , par attachement à la royauté ^ mais également par mou propre intérêt. Si je ne sers pas utilement la monarchie, je serai , à la fin dé tout ceci , dans le nombre de huit ou dix intrigans qui, ayant boulcTersé le royaume^ en deviendront Vexécratioa et auront une fin honteuse, quand bien même ila auraient , pendant un moment , fait ou paru ùàre une grande fortune. J'ai à réparer des erreurs de jeunesse, une réputation peut^tre injuste. Je ne saurais y parvenir et me faire ua nom que par de grands services. »
Mirabeau , entrant ensuite dana les détails de l'é^ tat actuel de la France , ajoute : « Cest FAssemblée qu'il faut travailler. Lea OMaiistances sont favora* blés par les excèa auxquda se portent quelques énergumènes. L'Assemblée est composée de trois elasses d'hémmes. La première, peu nombreuse, renferme au plus trente personnes , gens féÂ^nés qui sans se proposer de but fixe , opinent et opineront toujours contre l'autorité royale. La seconde est d'environ quatre-vingts personnes* Ceux-ci conservent des principes plus monarchiques, mais ils sont un peu trop imbus du premier système de la révolution. La troisième ctasse, la plus nombreuse, est formée d'hojmmes qui n'ont point d'opinion à eux , qui suivent l'impuUion que leur donnent ceux qu'ils ont pris pour leurs guides et pour leurs oracles.
r^ence , on ne pouvait pas donner cette intention à la loi saliqne dont l'objet n'est que la succession à la couronne ; qu'il y avait eu vingt-quatre régentés en France ; une belle-mère , deux aïeules ^ et vingt <» une mères de nos rois ; que le cœur d'une mère ëtait le plus beau sanctuaire de la nature ; que la régence et la garde du roi ne pouvaient être séparées sans le plus grand danger.
Mirabeau répondit que Teiclusion ded femmes à la succession de la couronne entraînait leur exclu* sion à la r^ence ; mais que l'électivité d'un régent n'avait pas les mêmes dangers que l'électivité d'un i-oî. Barnave se récria contre cette proposition , et prétendit qu'un régent élu par le peuple^ et devenu ainsi son enfant politique , aurait trop de moyens d'anéantir la liberté; que la régence ne serait pour lui qu'un passage àTuftorpation. « Rappelez* vous , Messieurs, les difierens orages qui ont éclaté au commencement de la révolution , les crises violentes, immorales qui ont environné le berceau de la liberté. Si à cette époque deux ou trois hommes^ avec l'ame et les talen» d'un Crom well , et comme lui l'objet d'une im mense fiiveur publique, avaient été régens, ne leur eût-il pas été facile, par l'étendue de leurs talens et celle de leur popularité, d'établir l'éligibilité du trône? Gardez-vous d'ouvrir cette route à l'anarchie et à la tyrannie, et de semer ainsi le germe d'une révolution renaissante à chaque règne. »
Mirabeau, sur qui portait cette maligne observation , sentit qu'il était dévoilé : car jusqu ou ne s'é-
24s LIVRE IX.
gare pas Thomme ambitieux ! Mais affectant de rch garder les craintes de Baruave comme une chimère, et de ne pas apercevoir l'intention qui les lui avait fait exagérer : « Si ces deu^s: ou trois petits honïmes dont parle M. Barnave, répliqua Mirabeau du toii indiiTerent du mépris ^ eussent conçu le projet insensé qu'il leur prête , ils n'en auraient été que plus sûrement à la potence ; et puisque l'on cite Cromwell, je vais aussi moi rapporter un mot de lui. Cromwell se promenait un jour avec Lambert : les applaudissjemensdu peuple retentissaient autourde lui. Lambert^ au comble de la joie, lui faisait admirer tout son bonheur : « Ah ! croyez-çipi , répondit le tyran soucieux , ce même peuple nous applaudirait bien davantage si nous allions à la potence ! » Le droit de régence déteijrminé en faveur du plus proche parent du roi mineur, à l'exclusion des femmes f le comité de constitution présenta son projet de loi sur la résidence des fonctionnaires publics. La discussion s'entama. L'abbé Maury combattit le projet du comité : à peine avait-il articulé quelques mots , que d'Esprémenil s'écrie : « L'Assemblée n'a dans aucun cas le droit de punir le roi. Toute discussion à cet égard est coupable. Il faut un intérêt aussi majeur que celui qui vous occupe pour me rappeler à la tribune : mais affligé de voir combattre mon illustre et courageux ami, l'abbé Maury, dans cette cause , je le prie de ne pas familiariser son éloquence et la force de sa logique , avec des projets de loi absolument contraires à la fidélité que naus
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ce point (assurait-on) avec de l'argent^ d'aller pour rétablir sa santé ^ passer quelque temps à Compiègne ou à Fontainebleau. Talon et MoQtmorin se chargèrent, moyennant 200 mille francs par mois, de travailler l'opinion publique. Us soudoyèrent des écrivains, des marchands de chansons^ des journalistes, des membres de l'Assemblée nationale, des membres du club des jacobins , des orateurs dans les sections, des motionnaires dans les groupes. On espérait , à l'aide de ces moyens , décrier et avilir l'Assemblée nationale, lui enlever la confiance du peuple, en investir le roi, et lui acquérir une grande popularité ; mais la popularité suppose une liberté de choix , une égalité de droit , une identité de volonté et d'intérêt entre celui qui en est l'objet et ceux qui la forment : elle ne peut s'attacher à un homme qiftiutant qu il est l'organe du peuple, son agent , son mandataire. C'est un sentiment d'estime et de confiance; et' comment étendre ce scfitiment à un roi dont le pouvoir > les droits, les intérêts n'ont aucun rapport ^u:i^ droits et aux intérêts du peuple? Aussi l'intendant de la liste civile, Laporte, fut-il forcé d'avouer à Louis XVI que tous les millions répandus pour acquérir cette précieuse popularité n'avaient rien produit. Lia prétendue maladie du roi n'eut pas un plus heureux succès. Les révolutionnaires opposèrent feinte à feinte, fausseté à fausseté. Us parurent prendre un vif intérêt à la santé du monarque, et, aiTectant de conserver un grand respect pour le fantôme royal qu'ils avaient