‹ Mémoires du marquis de Ferrières (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · II · texte numérisé non relu

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» d'une foule d abus accumulés depuis des siècles, » par Terreur du peuple ou le pouvoir des ministres » qui n*a jamais été le pouvoir des rois. Ces abus , »que l'autorité, sous des règnes heureux , n'avait » cessé d'attaquer sans pouvoir les détruire, n'exis- » tant plus.Luiation souveraine n'a que des citoyens M égaux en droits , plus de despote que la loi , plus » d'organes que des fonctionnaires publics ; le roi est » le premier de ces fonctionnaires. Telle est la révo- »lution française. Elle devait avoir pour ennemis » ceux qui , dans un premier moment d'erreur, ont >) regretté, pour des avantages personnels, les abus » de l'ancien gouvernement. Mais le roi, dont la vé- » ritable force est indivisible de celle de la nation, » qui n'a d'autre ambition que le bonheur du peu- » pie , qui n'a d'autre pouvoir que celui qui lui est » délégué , le roi a dû adopter, sans hésiter, une heu^ »reuse constitution qui régénérait tout à la fois son » autorité, la nation et la monarchie. On lui con- » serve toute sa puissance, hors le droit redoutable »defairedeslois.Lanationfrançaisen'aplusd'enne- » mis intérieurs que ceux qui , se nourrîssant encore » de folles espérances , croiraient que la volonté de » vingt-quatre millions d'hommes rentrés dans leurs » droits naturels n'est pas une immuable, uneirré- » vocable constitution. Les plus dangereux de ces » ennemis sont ceux qui ont affecté de répandre des

» doutes sur les intentions du monarque Ces

» hommes sont bien coupables ou bien aveugles , » s'ils se croient les amis du roi ; ce sont les seuls en-

» nétnis dé la royauté. Us auraient privé le monar- ^) que de la confiance d'une grande nation , si ses » principes^ sa probité^ n'eussent été aussi connus.

wDès le mois de fétrîer de Tannée dernière, le roi M avaitpromis^ dansleseindel' Assemblée nationale^ nde maintenir la constitution ; il en a fait le serment n Qu milieu de la fédération universelle du royaume; » Honoré du titre de restaurateur de la liberté fran- » çaise,il transmettra plus qu'une couronne à son fils, j»il lui transmettra une royauté constitutionnelle.

A Les ennemis de la constitution ne cessent de ré*^

n péter que le roi n'est pas heureux, comme s'il pou-

» Vaît exister, pour un roi, d'autre bonheur que ce-»

i> lui du peuple : ils disent que son autorité est avi-

Alie, comme si l'autorité fondée sur la force n'était

»pas moins puissante^ plus incertaine que l'auto-

j) rite de la loi : ils ajoutent, enfin, que le roi n'est

i) pas libre ; calomnie atroce, si l'on suppose que sa

n Tolonté a pu être forcée ;absurde,si l'on prend pour

» défaut de liberté le consentement qu'a plusieurs

))fdis exprimé sa majesté de rester au milieu des ci-

» toyens de Paris. Ces calomnies, cependant, ontpé-

Mnétré dans les cours étrangères : elles y ont été ré-

» pétées par des Français qui se sont volontairement

» exilés de leur patrie au lieu d'en partager la gloire^

» et qui , s'ils ne sont pas ses ennemis, ontau moins

» abandonné leur poste de citoyen..... Le roi vous

» charge. Monsieur , de déjouer toutes leurs intri-

» gués , tous leurs projets... Donnez de la constitua

» lion française l'idée que le rois'en for me lui-même ;

» ne laissez aucun doute sur l'intention de sa ma- M jesté d^ la maintenir de tout son pouvoir. Cette » constraltion , en assurant la liberté et l'ëgalitë des » citoyens , fonde la prospérité nationale sur les ba- »ses les plus inébranlables : elle affermit Fauto- Drité royale par les lois ; elle prévient , par une ré- »volution glorieuse, la révolution que les abus de » l'ancien gouvernement auraient bieiitôt fait écla- M ter f en causant peut-être la dissolution de l'em- »pire. Enfin , elle fera le bonheur du roi. Le soin » de la justifier , de la défendre , de la prendre pour » règle de votre conduite , doit être votre premier «devoir. Sa majesté ni'ordonne devons charger de » notifier le contenu de cette lettre à la cour ôii » vous résidez, et, pour lui donner plus de publi- » cité, sa majesté vient d'en ordonner l'im pression. » Et Louis Xyi osait dire àrAssembIée,à la France, à l'Europe entière qu'il était libre, dans le moment même qu'il venait de constater de la manière la plus formelle sa non-liberté : il disait qu'il aimait, qu'il chérissait la révolution, qu'elle faisait son bonheur, dans le moment même qu'il préparait cette fatale déclaration du 21 juin , envoyée deux mois après à l'Assemblée, et adressée à tous les Français ; que , sous prétexte d'un voyage à Saint-Gloud, il se proposait de se réfugier à Metz , et de s'armer contre la constitution ; et il désignait à la haine et à la vengeance du peuple ses courtisans les plus intimes qui agissaient de concert avec lui et pour lui , les Drétres non^^asserméntés, les nobles de l'Assemblée î

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U trompait ses ministres Mais je m'arrête.

Louis XVI a été malheui^eux; je ne presserai point les reflexions : plaignons-le d'être ne sans caractère, d'avoir toujours ëtë le jouet de sa propre faiblesse, et d'une foule de passions qui lui étaient ëtrangjàres : plaignons-le de s'être environne de ininistres qui n'avaient point sa confiance, dont il n'avait pas lui-même la confiance; qui , dans l'incertitude des évënemens , s'isolaient du monarque et de la monarchie, et qui, tremblans au moindre mouvement populaire , pour se soustraire à une responsabilité qu'ils appréhendaient, se couvraient du roi comme d'un bouclier, le sacrifiaient à leur propre sûr été en lui conseillant des démarches indignes d'un honnête homme ; démarches qui le rendaient méprisa* ble , qui l'avilissaient aux yeux du peuple, puisque, comme le disait le roi Jean , « si la vertu et la franchise étaient bannies de la terre , elles devraient toujours se trouver dans la bouche des rois. »

Les révolutionnaires répondirent à la lecture de cette lettre par des transports factices de joie , par des cris calculés de vive le roi ! Us n'avaient garde de penser que Louis XVI y eût exprimé ses véritables sentimens. On peut même dire qu'en outrant son rôle il manquait son but : mais les révolutionnaires n'étaient pas fâchés que le peuple crut que le roi parlaitde bonne foi. En conséquence, tournant contre lui-même l'arme qu'il avait voulu employer conti*e eux, ils décrétèrent que sa déclaration aux puisisances étrangères serait envoyée aux départe-

mens , aux armées , aux colonies ; que tous les dures seraient tenus de la lire et de la publier à leurs messes paroissialps.

L'Assemblée continua donc à s'occuper , avec une infatigable activité^ de l'achèvement de U constitution .

Thouret posa la question suivante : Y a-t-il quelque fonction publique qui puisse exclure de l'éligibilité à la législature? Une multitude de voix s'éle- Terent de toutes les parties de la salle et crièrent : Point de réélection ! Robespierre demanda qu'avant de discuter cette question importante^ l'Assemblée se désintéressât^ et qu'on décrétât sur-le-champ que les membres d'une législature ne seraient pas éligibles à la législature suivante. Les aristocrates ^t les jacobins couvrirentd'applaudissemens la proposition de Robespierre. Tous les membres du côté droit se levèrent et demandèrent d'aller aux voix. Pétion prétendit qu'avant de rien décider il fallait d'abord savoir si les membres du corps constituant pourraient être réélus à la législature suivante. «Point de distinction^ répondent les aristocrates et les jacobins ; aux voix ! — On ne se joue pas ainsi de la liberté d'une grande nation , s'écrie Dumetz d'un ton d'aigreur : tenez bon, M. le président. — L'assemblée, ajoute Thouret, ne doit rien décréter dans une si grave matière, qu'avec cette maturité qui tant de fois a fait honneur à sa sagesse : la question proposée partage les meilleurs esprits.— Tous les législateurs, réplique Robespierre, qui ont donné

des lois aux nations^ sont rentres dans la foule après avoir consomme leur ouvrage. Plusieurs députés semblent croire à la nécessité de conserver une partie des membres de l'Assemblée actuelle^ parce que^ pleins de confiance en nous , ils désespèrent que nous puissions être remplacés par des hommes éga<» lement dignes de la confiance du peuple ; on craint leur inexpérience : mais nous-mêmes n'étions-nous pas étrangers au nouvel ordre de choses que nous avons créé d'après le vœu de la nation ? N'étions-nous pas étrangers à l'étude des prj.ncipes du droit pu-?blic? Avouons-le ; nous étions plus neufs pour notre ouvrage^ que ne le seront nos successeurs déjà éclairés par nos travaux : il est un moment où la lassitude affaiblit les ressorts de l'âme et de la pensée. AtElètes vigoureux^ mais fatigués, laissons la carrière à des hommes frais ; que toud les Français, par la manière dont vous avez commencé et terminé votre carrière , prononcent celle des deux époques oÙLVous vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de leur estime. »

Les applaudissemens recommencèrent ; aristo-crates et jacobins se réunirent dans la demande de la non-réélection.

Mais pour développer cette intrigue, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails. Les constitutionnels commençaient à se lasser de l'anarchie : ils avaient atteint le but qu'ils s'étaient proposé : ils auraient voulu mettre un terme aux agitations du peuple. L'impulsion était donnée. Le peuple, dont

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les intrigans s'étaient serais pour faire une révolution qui leur fût utile^ s'apercevant enfin qu'il n'a-* yait rien gagné à cette révolution , qu'il n'était ni plus riche ni plus heureux , s'abandonnait à d'autres intrigans qui continuaient de l'agiter^ et qui chei^ chaient à outrer la révolution dans l'espoir de la tourner à leur profit.

Les jacobins et les constitutionnels se disputaient donc la popularité^ épiaient l'opinion publique, afin de la devancer, de s'en saisir et de la diriger en leur a*^faveur. De là cette jalousie qui les tourmentait également, qui ne leur permettait de voir/dans les délibérations , que l'opinion de leur parti , sans en peser les avantages ou les désavantages. La question de la rééligibilité offrit un effet marqué de cette haine violente qui divisait les jacobins, les aristocrates et les constitutionnels.

Ni les jacobins ni les aristocrates ne voulaient la constitution : les premiers tendaient à établir un gouvernement démocratique républicain ; les seconds demandaient l'ancien despotisme, sous la protection duquel ils avaient vécu, jusqu'à ce jour, riches , heureux , honorés. La constitution , malgré tous ses vices, fondait un gouvernement sage, également éloigné de la licence et deVarbîtraircCegouvernement se serait insensiblement établi par la lassitude des peuples et par la lassitude du roi , pour peu qu'on eût permis aux esprits travaillés de se reposer sur ses bases ; le plus sûr moyen de le consolider était donc d'accorder aux membres qui avaient

£giit la constitution la faculté d'être réélus à la législature suivante; car nul doitte que le peuple, plein de confiance en eux, ne les eût nommés de préférence à des hommes nouveaux dans les affaires , et qu'alors leur influence sur leurs collègues n'eût maintenu les choses dans l'état oii ils les avaient placées. C'est ce que sentaient parfaitement les jacobins et les aristocrates : ils voyaient la constitution s'affermir si la réélection avait lieu : ils redoutaient les talens et la popularité des constitutionnels, et jusqu'à l'habitude du respect qui les envi-j ronnait : ils leur paraissaient d'autant plus dangereux, que, corrigés par l'expérience, ils reconnaissaient maintenant le peu de fonds qu'il y a à faire gar le peuple , la nécessité d'arrêter sa marche , de ne plus voir continuellement un ennemi dans le monarque ; d'y voir réellement l'appui et le garant de la constitution/Les aristocrates savaient que les députés , à la nouvelle législature, seraient nommés par les jacobins et choisis dans la classe unique des démocrates les plus fougueux* Us jugeaient que , privés de la considération personnelle dont jouissaient les membres de l'Assemblée constituante , ils n'auraient ni les mêmes moyens pour faire marcher le gouvernement ni la même force pour déjouer leurs intrigues* Les jacobins, par des motifs différens, avaient un égal intérêt à la non-réélection : ils étaient assurés des nouvelles nominations. Déjà quatre à cinq de leurs plus chauds partisans réunissaient toutes les voix. Ces hommes s'étaient ourer-

tement déclarés pour la république dans des décrets publics, affichés I colpprtés : mais le succès de cette grande enti*eprise exigeait qu'on éloignât les membres de rAssemblée actuelle qui s'y seraient $ùrer ment opposés. Aussi les jacobins trayaillaient-ils avec beaucoup d'activité à discréditer, dans l'opi* nion publique, Thouret, Chapelier, Demeuniers, Duport, Dandré, Bailly, La Fayette; à quoi les aristocrates les secondaient avec un grand zèle , se flattant que , débarrassés des constitutionnels , il$ k auraient bon marché des jacobins.

Ils ne connaissaient pas le peuple ; une fois sorti des bornes dans lesquelles un gouvernement sag^ sait le contenir, il ne retourne jamais sur ses pas , et va jusqu'à ce que , tombant de chutes en chutes dans les nouveaux liens que lui tend un ambitieux adroit, il se trouve au même point d'oii il est parti, et souvent plus et mieux enchaîné qu'il ne l'était auparavant.

Thouret et les constitutionnels s'aperçurent de cet accord si peu vraisemblable des aristocrates et des jacobins. Ils le dénoncèrept comme une alliance monstrueuse. Les uns et les autres ne firent que rire de cette dénonciation . Rewbel et Chapelier tentèrent vainement d'obtenir la parole; toutes les passions diverses irritées se rallièrent contre eux. « Je sais, s'écria Baumets , qu'on a formé le projet d'enlever cette délibération par un mouvement. — ^Ceux qui demandent. qu'on aille si précipitamment aux Voix, répétait sans cesse Chapelier^ exposent U

constitution^ » Enfin Duport ayant profité d'un moment de silence , dû plutôt <\ la lassitude des deux . partis , qu'au de'sir d'écouter les raisons propres à éclairer leur jugement , dit : ce Je vais, Messieurs , TOUS montrer votre position et celle où l'on cherche à vous précipiter. Les dangers sont pf*essans ; TOUS les connaîtrez. Ils cesseront de peser sur ma conscience j je les remets sur la vôtre. Nous sommes entraînés vers une anarchie constitutionnelle. Il existe de grands projets de changer le gouvernement , malgré les protestations contraires. Une y complète désorganisation sociale naît de la manie des principes simples, de l'exagération des idées publiques, du défaut d'un centre commun. - » Je ne voudrais retrancher de la révolution que les cruautés qui la défigurent : il fallait abattre ; il faut reconstruire. On affecte de répandre que la constitution ne peut pas subsister telle qu elle est; que la prochaine législature sera aussi constituante; qu'elle fera des lois plus conformes à la déclaration des droits. Messieurs , aux yeux de la multitude, et même souvent dans cette tribune , la liberté n'est qu'un droit personnel et absolu , qui s'allie à toutes les passions et combat toutes les vertus. Quant à régalité , les fripons et les imbéciles la cherchent dans les fortunes , dans les propriétés, la supposent dans la capacité et dans les talens : d'autres per* suadent à leurs dupes qu'il ne saurait y avoir de liberté et d'égalité que sous un gouvernement tout différent de celui que nous avons décrété. L'essai

seulement de ce système produirait d'incalculables malheurs , et le despotisme s'ofl^irait alors comme un point de repos.

» Le progrès de la révolution peut donc amener une dissolution générale et une guerre intestine. £n effet , lorsque les idées extrêmes auront gagné davantage^ Fopinion populaire se tournera contre Tos travaux : ils seront attaqués par ceux mêmes qui n'ont pu y atteindre , et par ceux qui les dép^Sr sent. Alors vous verrez vos partisans réduits à Fat- ^ titude où nous avons vu les impartiaux et les monarchistes. La prévoyance devance les malheurs; la justice les prévient. Si vous n'apercevez pas ^ue vous êtes sur la route de la destruction^ ce ne sera pas ma faute. Voyez d'une part les hommes quirepoussaient les principes, lorsqu'il fallait les établir, les exagérer au moment de les restreindre;. ils ont passé sans intermédiaire de la pusillanimité à l'enthousiasme : d^autres , dont les idées avaient été reléguées d'un commun accord parmi les rêves chimériques de l'abbé de Saint-Pierre , sont devenus importans au moment qu'ils sont dangereux. De tout cela il résulte que l'Assemblée prise en masse et l'opinion qui s'établit sont dans une marche inverse. C'est bien assez d'avoir à redouter l'exagération que la première assemblée mettra probablement dans ses décisions , et cet amour insensé de popularité dont l'insigne avantage est , comme le baptême, d'effacer tous les crimes. Mettons un terme à cette mobilité d'opinions. Depuis qu'on

nous rassasie de principes , c^e le mot même comme tant d'autres est devenu trivial , comment ne s'est-on pas avisé de penser que la stabilité est .aussi un principe de gouvernement ? Veut-on exposer la France y dont les têtes sont si ardentes , si mobiles , à voir arriver tous les deux ans une révolution dans les lois et dans les opinions ? »

Ce discours y loin de changer les dispositions des jacobins et des aristocrates y les confirma dans le dessein d'empêcher par tous les moyens la réélection. Les gens sages étaient en trop petit nombre pour s'opposer aux cris Xauxvoix qui retentissaient de tous les coins de la salle. Le décret fatal fut emporté comme l'avait annoncé Baumets (i). Lesconstitutio'nnels^ n'ayant pu empêcher le décret, cherchèrent à en diminuer les inconvéniens en s'attachant à prévenir les délibérations précipitées. «Je TOUS soumettrai, dit Buzot, quelques réflexions qui exciteront peut-être des murmures, parce que Ton croira ces réflexions analogues à une opinion directement proscrite parcette assemblée. Mais cette analogie n'est qu'une chimère : je supplie les amis de la liberté de m'entendre avec calme etsansprévention. Ce n'est pas dans la bouche d'un homme qui a professé son attachement aux principes les plus rigoureux, accusé même quelquefois d'exagération, qu'on doit craindre de retrouver un système qui, en éta-

(x) x6 mai.

blissant un autel à raristocratie, ramènerait bientôt le culte du despotisme. Je redoute et déteste avec tous les patriotes rétablissement de deux chambres; mais j'aurai aussi le courage de dire à tous les hommes éclaires , que si Ton yeut assurer à jamais kt liberté , la préserver de la corruption , il faut, dans les questions importantes, diviser le Corps législatif en deux sections. ...» A ces mots de violens murmures se font entendre , et Ton voit, dans les deux extrémités de la salle , des signes évidens de la désap^ probation la plus marquée. « Messieurs , continue Buzot, cette division en deux sectionsque je propose, n'a d'autre objet que d'amener les membresdu Corps l^islatif à s'instruire par une discussion calme et réfléchie. C'est là que se borneront les fonctions de chaque section ; car on ne délibérera que dans l'as-" semblée générale. Les sections n'auront aucun droit de çeto, ni de supériorité l'une sur l'autre.Elles n'ont donc aucun rapport avec les deux chambres qu'on vous a proposées à Versailles, et que vous avez rejetées avec raison. Un peuple ne saurait être long-^ temps libre et heureux là oii la législature repose dans une seuleassembléetoujoursdélibérante. Une seule assemblée est sujette à tous les vices et à toutes les fragilités de la nature humaine.... » La censure était trop justement appliquée; les .jacobins se fâchèrent, mais les aristocrates applaudirent. «Une seule assemblée , poursuit Buzot , se laisse entraîner à des excès d'humeur, aux élans des grandes passions, à l'enthousiasme, à la partialité, à. la préven-

tion. Elle est donc sujette à donner des résultats qui participent de tous ces défauts. La division d'une chambre unique en deux sections , en nécessitant un examen plus approfondi , calme les passions ', refroidit l'enthousiasme, dissipe la prévention. Ce que l'on appelle la tactique d'une assemblée qui ne prouve souvent que l'impuissance du talent et de la raison, cette tactique est impraticable dans le qrstème de deux sections; car le sort déjoue facilement les dispositions faites pour distribuer les orateurs et les instrumens de parti .... » C'était beaucoup trop en entendre à des hommes aussi irasci* blés que les jacobins. Buzot fut interrompu avec violence. Les uns crient que ce projet a été rejeté à Versailles, les autres que c'est une abomination. Lesconstitutionnelsrépoiïdentquelesinterruptions mêmes dont on ne cesse de fatiguer Buzot prouirent qu'il a raison ; qu'on lui dit des injures , mais qu'on ne le réfute pas. Le calme renaît.

Buzot continue. «Une seule assemblée est souvent susceptible d'ambition. Il est à craindre qu'elle ne soit tentée de se rendre perpétuelle. La discussion s'ouvre ou se ferme suivant que l'intérêt du parti dominant l'exige. Les deux sections contraindront les législateurs à discuter plusieurs fois le même projet de loi. Mais ces formes , dit-on, entraîneront des longueurs : eh bien ! c'est encore un grand avantage. Je pourraisciter Montesquieu et les Américains, qui tous ont préféré deux chambres homogènes. Beaucoup d'hommes sont séduits par l'idée

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que l'unité est un élément de constitution plus simple. La perfection ^ selon eux , consiste dans la simplicité. Rien de plus simpLe.que le principe des mécaniques ^ rien de plus compliqué que les machines ; rien de plus simple que le despotisme ; et Montesquieu dit avec justice qu'un gouyernement est d'autant plus tyrannique qu'il est moins compliqué. L'objet de mon plan n'est cependant pa&de trop compliquer la législature^ d'opposer contrepoids à contre-poids , de créer deux chanabres à veto respectifs l'une sur l'autre comme en Amérique. Non , les membres des deux sections seront choisis parmi les mêmes représentans renouvelés au scrutin tous les trois mois. A l'aide de ce moyen , les discussions préparatoires qui auront lieu dans les sections empêcheront un parti d'emporter d'as^ saut une délibération . »

Les constitutionnels appuyèrent fortement le plan que proposait Buzot. « Il ne faut pas , ajouta Chapelier, se dissimuler que la manière dont l'Assemblée délibère est très-imparfaite; que c'est surtout dans la lenteur et dans la sagesse des délibérations que consistent le maintien de la constitution et la stabilité des lois. » Les mêmes motifs qui avaient fait rejeter la réélection firent rejeter les deux chambres de Buzot par la question préalable.

La révolution française intéressait trop les rois de l'Europe pour qu'eux et leurs ministres n'eussent pas sans cesse les yeux ouverts sur ce qui se passait en France. Le comte d'Artois et le prince deCondé

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leur en représentaient les conséquences. Mais Tespèce * de prison dans laquelle le roi et la famille royale se trouvaient retenus au milieu d'un peuple que Ton pouvait si aisément rendre furieux > ne permettait pas à l'empereur^ au roi de Prusse et à la cour de Turin, les plus intéressés à ces événemens , d'agir ayant que Louis XVI eût brisé ce qu'ils appelaient ses chaînes. En attendant, on s'occupait d'attiser la discorde, d'encourager l'émigration , ne doutant pas qu'en augmentant le nombre des méçontens et des ennemis de la révolution, on ne parvint bientôt à rétablir l'ancien ordre de choses. Il sortait donc chaque jour du royaume un grand nombre de nobles , d'officiers qui abandonnaient leurs corps , de riches financiers qui emportaient leur fortune , de femmes de qualité qui entraînaient après elles leurs amans et leurs aumôniers. Les hommes allaient se joindre aux princes réfugiés, et ,et épier le moment de rentrer en France à la tête d'une armée étrangère; tandis que les femmes entretenaient des intrigues et des correspondances h Paris.

La plupart de ces émigrés, jeunes, pleins de présomption , de suffisance, se livraient à cette gloriole nationale qui jette sur les Français un ridicule si mérité. Us s'ennuyaient, disaient-ils, à la mort, trouvaient le pays lourd , Içs mœurs dures : tous voulaient être colonels, aucun ne voulait obéir. Cependant comme ils avaient apporté quelque argent, on les désirait dans les auberges, oii, rançon- II. 19

2g0 LTtRB lie.

nés, mal logés ^ on les dépouillait usurairetiHlit de ce qu'ils possédaient en leur Tendant un prix et-^ cessif les denrées de première nécessité. Leur argent et leurs bijoux consommée , on les chassait honti^usèment y et ils allaient ailleurs pleuret leur folie« Le prince de Condé environné d'une jeunesse bril* lante qui Tencourageait dans ses projets, tenait sa petite cour à Worms. Les émigrés exagéraient le nombre et let forces de son armée, Tantàient les qualités brillantes et la sagesse du comte d'Ârtôls, les bonnes dispositions des puissances étrangères > leurs nombreux armemens. Tous les journuuz du parti, toutes les conversations ramenaient sans ces^ se la déclaration du 23 juin tjSg. On cherchait à effrayer les Français sur la situation politique de l'Europe; on peignait nos armes, nos ressources sous les couleurs les plus propres à répandre le découragement.... C'étaient des lamentations perpétuelles sur l'état actuel des choses, sur l'anarchie des sections qu'une populace imbécile , toujours prête à s'enivrer des discours les plus violens, dominait, où les passions s'électrisaient mutuellement, oit la colère tenait le fauteuil en qualité de président. On répandait des alarmes sur les finances , on montrait la disparition de l'argent comme une suite infaillible de la constitution , et en même temps on enga^ geait les ouvriers à demander une augmentation de prix dans leurs journées, tandis qu'ils exigeaient une diminution de travail. On parlait avec emphase de la paix qui venait de se conclure dans le nord :

UYRB IX. agi

ellcf laissait^ ajoutait-pn, à la dispositipp de la ca^^ rii26 f du roi de Prusse et de Tempereur^ des arméç^ nombreuses^ ^uerries^ commandées par des chefs expérimentés. L'Espagne formait un cordon sur les frontières; la Savoie faisait marcher quelques régi*' mens du côté des Alpes.

A ces discours , si propres à fomenter un esprit d'inquiétude parmi le peuple et à ranimer l'espoir 4e6 ennemis de la réyolution^ l'on joignit des ma^^ tioeuTres plus directes et plus actives. L'Alsace et l|i Flandre furent inondées d'écrits séditieux ; une fou-* le de vag^bons et d'intrigans qui paraissaient sol« Aéê par des mains invisibles i se rendirent à Paris. €'étaient les mêmes suppôts d'intrigues et de fourr beriiss qui avaient soulevé le pays de Liège et le Brar bant. Il échappait à ces hommes des aveux indi^ crets sur leur influence et sur les excès qui plusieurs fois avaient troublé le$ travaux de l'Assemblée. Us s'efforçaient dans les groupes de faire confondre au peuple l'anarchie avec la liberté, le despotisme avec Tempire des lois. Des émissaires parcouraient ça même temps tous les départemens^y excitaient des troubles^ «Rappelez-vous, Messieurs, disait à ce sujet Fréteau, l'achat trop certain de plusieurs hommes Qpvoyés dans les régimens pour soulever les soldats, pour les engager à piller les caisses, à chasser leurs officiers; les désordres excités dans la mâtine militaire ; lé projet de transporter des corps de troupes à Paris sous prétexte de présenter des pétitions; une foule de demandes ridicules, contradic-

2g2 UTRK IX.

toires , arrivant de tous cotés à rAssemblëe. Messieurs , on exagère tout , on outre tout ; on jette ia défiance entre les habitans et les soldats ^ on trat^ Taille la garnison de Strasbourg. Des brefs venus de Rome , dont la hardiesse et le fanatisme font roi^r ceux mêmes qui les provoquent ^ sont distribua avec des mandemens d'excommunication , des menaces^ de vaines déclamations; la discorde^ les haines , s'élèvent dans tous les cœurs et sont soufflées par les prêtres. »

Cette peinture n'était point outrée, aussi excitat-elleune inquiétude universelle. Les révolutionnaires recoururent , selon leur usage , à des moyens

violons Une foule de voix demandèrent qu'on

rendit enfin une loi sévère contre les Français traîtres à leur patrie , qui allaient chez l'étranger lui chercher des ennemis (i). Les nobles et les prêtres réclamèrent l'ordre du jour en s'autorisant de la déclaration des droits de l'homme. c< Il faut distinguer, répondit Chapelier, le droit qui appartient à l'homme en société d'aller, de venir, de partir, de restar, de fixer son domicile où bon lui semble, et le délit qu'il commet quand, pour exciter ou pour fuir lâ-

(i) Ici, Tauteiir rétrograde sur l'ordre des éyénem^is. Le décret sur la non-réélection, dont il vient d*étre parlé, est dv. 16 mai 1791, et la discussion sur l'émigration remonte au a8 féyrier de la même année : la première est postérieure à la mort de Mirabeau; la seconde lai est antérieure.

{Noie des nomt^. édii.)

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chement les troubles de sa patrie > il en abandonne le sol : Tordre ordinaire est alors dérangé; les lois qui conviennent à cet ordre> ne sont plus les lois applicables aux circonstances ; cW comme dans un moment d'émeute ^ la force publique prend la place de la loi ciyile* Ainsi dans le cas d'émigration , la nation prend des mesures sévères contre les déserteurs coupables qui ne peuvent plus prétendre ni à ses bienfaits pour leurs personnes ^^ ni à sa protection pour leurs propriétés. Une loi contre les émigrans est donc nécès3aire^ mais la liberté ne s'en alarmera pas. u

Le comité de constitution démentit bientôt èette flatteuse annonce. Chapelier, étant monté le lendemain (i) à la tribune, avoua, en hésitant, que le décret qu'il allait présenter blessait les principes de l'Assemblée^ qu'il était hors de la constitution, qu'il établissait une véritable dictature. Après ce préambule. Chapelier demanda si l'Assemblée voulait en entendre, la lecture. Les uns crient oui; les autres crient, non. Un troisième veut que l'on définisse le mpt d'émigrans. « Discutez au moins la loi qu'on TOUS présente, reprend Robespierre; ne laissez pas croire au peuple que vous l'éloignez par caprice , mais par raison (3). »

(i) a8 février.

(a) Mirabeau ayait présenté on projet de décret ainsi conçu : « L'Assemblée nationale , ouï le rapport de son comité de » constitution , considérant qu'une loi sur les émigrans est in-

%g4 UVRE IX.

Chapelier lit : cr L'Assemblée nationale , dans led M momens de trouble, nommera un conseil de trots 9 personnes qui exerceront i seulement sur le droit n de sortir du royaume et sur l'obligation d'y rfenn trer, un pouvoir dictatorial : cette commission A désignera les absens qui seront tenus de revenir D'en f'rance , et d'obéir sous peine de déchéance du n droit de citoyen français et de la confiscation de >) leurs revenus et biens. »

* Je dois rendre justice à l'Assemblée : elle se souleva presque tout entière. « Si vous tardes un instant à rejeter avec horreur cet infâme projet , dit M. Dandréi vous ferez fuir la moitié du royaume, r-^ Cette loi inique , ajouta Mirabeau, est plus digne » du Code de Dracon que du Code constitutionnd M d*une Assemblée destinée à établir la liberté natio* I» Aale : mais ce que j'entends prouver, s'il est be- » aoin , c'est que sa barbarie est la plus haute preuve ^ lie l'impraticabilité d'une loi contre les émigrans. » Je sais qu il est des mesures de police que les cir- ^ constances commandent impérieusement; que la » société veut tout ce qu'elle peut : mais entre une

» conciliable avec les principes de la constîtationy n'a pas vonln » entendre la lecture du projet de loi sur les émigrans , et a dé- » daré de passer à Tordre du jour, sans préjudice de l'exécution » des décrets précédemment portés sur les personnes qpà. ont .4» des pensions ou traileipiens payés par la nation, et qui sont « hors du royaume. »

( Noie des noui^. édiip)

UVR£ 11^1. 2g5

1) oiesuri^ depolice et une loi la différence est graupi de. Une loi sur les émigrans, je ne cesserai de le » rëpéter^est horsde votre puissance^ même en anar*- H chinant toutes les parties de Tempire. Cette loi ne 1) peut être mise à exécutiop, à moins qu elle ne soit h concentrée dans les mains d'un Busiris. Je nie que >> le projet du comité soit délibérable ; je déclare que }} je me croirais délié de tout serment de fidélité en- ^1 vers ceux qui auraient eu l'infamie dç proposer » une pareille loi... Oui^jelejure; je n'obéirais pas! » La popularité que j'ambitionne ^ et dont j'ai eu ;>i l'honneur de jouir, n'est pas un faible roseau : c'est n^n terre que je veux l'enraciner sur les/ bases de 1^ » droiture et de la justice. » Yernier demande que les comités examinent si la rédaction d'une loi contj^e les ém igrans est possible. Mira bea u assure qu'elle ne saurait exister. Il insiste pour avoir la parole* On la lui refuse. Il s'obstine. « Quel genre de dictature^ s'écrie le vieux Goupil , M. de Mirabeau exerce-t-il dooç dans l'Assemblée ? — Je prie les interrup^ teurs, réplique Mirabeau, de se rappeler que j'ai, combattu le despotisme royal et ministériel: que je lie fléchirai pas sous le despotisme d'un club... Je prie M. Goupil de se rappeler qu'il s'est mépris autrefois sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la dictature. » Ce ton de supériorité excita la rage des jacobins : ils hurlèrent l'ajournement... Alors Mirabeau , oubliant peut-être un peu trop la gradation nécessaire au rôle qu'il s'était chargé de jouer, s'écrie avec fureur ^ « Silence aux trente voix! n Puis

se tournant vers le président : « Au reste^ M. le prë* sident^ si Ton persiste à vouloir ajourner cet odieux projet de loi , je demande que l'Assemblée décrète qu'il n'y aura point d'attroupement jusqu'au jour fixé pour la discussion. » '

C'était déchirer le voile, et montrer au grand jour le hideux squelette de la faction d'Orléans. Je ne peindrai point la fureur des orléanistes et des Lameth : ils se turent; l'ajournement fut rejeté. On voit que Mirabeau tenait les engagemens qu'il avait pris avec la cour. L'on devait espérer que ^ réuni aux honnêtes gens, il combattrait les factieux et les orléanistes. Il était puissamment secondé par Talion, Saint-Foix (i) et quelques autres agens secrets. Mais le comte de Mirabeau avait trop abusé de sa jeunesse ; il ne pouvait espérer de remplir une longue carrière. Son tempérament était altéré; toute l'habitude de son corps était devenue lourde, languissante. Son âme , depuis quelque temps , se livrait à la mélancolie, son esprit au découragement. Il ne jouissait plus de toute l'activitéde sa tête : ses idées marchaient avec une lenteur pénible qui ne leur était point naturelle. Tourmenté d'un levain

(i) On Yoit, dans le recueil imprimé des pièces tronvées dans l'armoire de fer, beaucoup de pièces de Talion et de Saint-Foix. Notre intention était d'en faire un choix et de le joindre a cette livraison : la place iknm a manqué. Cet extrait paraîtra avec l'une des livraisons sikiyantes.

( Ifote des nouv. édit, )

niorbifique^ qui se montrait masqué sous mille formes différentes ^ il crut pouvoir le combattre par des bains charges de sublimé corrosif^ espèce de traitement qui s alliait avec ses fonctions de député, mais qui exigeait le régime le plus sévère. Mirabeau continua de n'en observer aucun. Une orgie chez la Coulon , danseuse de l'opéra , orgie dans laquelle il réunit tous les genres d'excès à tous les moyens de les exciter, lui porta le coup fatal. La suite fut une violente et douloureuse colique inflammatoire. Les parties acres et rongeantes du sublimé corrosif ne pouvant s'échapper par les couloirs naturels , à raison de la tension générale qiùivait causée ce dernier excès , se portèrent sur le diaphragme et sur les intestins , et y réalisèrent un véritable empoisonnement.

La maladie de Mirabeau produisit la plus vivesensation dans Paris (i). Sa porte, dès le jour même, fiit.asisiégée d'une foule d'hommes et de femmes de tout état , de tout parti, de toute opinion. Les groupes nombreux qui s'assemblaient dans tous les lieux publics ne s'entretenaientque de Mirabeau , que des espérances ou des craintes que donnaient les bulle* tins qu'on envoyait d'heure en heure. La société de$ jacobins, cédant au torrent de l'opinion publique, députa plusieurs de ses membres. Barnave se mit à leur tête. Mirabeau se montra sensible à cette dé-

(i) . Mirabeau tomba malade le a8 mars 1791.

2gli LIVR£ IX.

marche réconciliatrice d'une société qui avait d€« reproches à lui faire , et dont llnfluence était si puissante sur la popularité; mais ayant appris que Charles La meth ayait refusé d'être de la députatîon i ce Je le croyais , dit-il, bien méchant , bien jaloux^ bien ennemi de tout mérite ; mais je ne le croyais pas bête. Jugez ( en se tournant yers son médecin Cabanis) ; lors de son combat ai^ec M. de Castries , et de la fameuse ^ratignure que vous savez , ^ n'ai pas passé un seul jour sans envoyer savoir de ses nouvelles , ou sans y aller moi-même. »

Mirabeau aimait la vie : il y tenait par tant de liens ! mais il sut se soumettre avec courage à la nécessité. c( Tu es un grand médecin ^ disait-il à Cabanisy mais il est un plus grand médecin que toi ; celui qui fit le vent qui renverse tout, l'eau qui pénètre et féconde tout, le feu qui vivifie tout. » Mirabeau, malgré ses longues et fréquentes douleurs, s'informait avec intérêt de ce qui se faisait à l'Assemblée natio«nale : sachant qu'on avait misa l'ordre du jour une loi sur les successions, il dità l'évêqued'Âutun qu'il avait à ce sujet un travail tout préparé ; qu'il le lui remettrait , et le prierait de le lire à l'Assemblée (i ) ; « Il sera très-plaisant d'entendre parler contre la far

(i) Ce discours fut porté à rAssemblée et hi par Féyéqiie d'Autun (M. Talleyrand-Périgord), le a arril, le jour même cle la mort de Mirabeaa. Il se troaTe dans les divers recaeib de ses œuvres oratoires.

{Note des nouv. édii.) .

UVRB IX. 299 '

eolté de tester lin homme qui a fait son testament la veille. »

. Mirabeau s'occupait aussi de la situation de l'Europe ; il prévoyait les grands ëvénemens qui 9e préparaient, et devinait les vu^s cachées de l'Angleterre. « Ce Fitt , disait-il , est le ministre deis préparatifs ; il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait : si j'eusse vécu , je crois que je lui aurais donné du chagrin. » Jugement profond qu'a confirmé la guerre de F Angleterre avec la France.

Les amis de Mirabeau avaient en voyé quérir M .Fetit.U arriva pendant cettecon versation . « Farlez-moi branchement de monétat, lui dit Mirabeau , je suis capable d'entendre la vérité. — J'estime^ reprit M. Petit, que nous vous sauverons ; maisje n'en répon* drais pas. » En effet, la maladie faisait des progrès rapides : l'ignorance du médecin Cabanis avait laisse perdre un temps précieux. M. Fetit ordonna quelques remèdes insignifians. Cette charlatanerie médicinale terminée , ils causèrent. « Voyez , dit Mira- • beau f toutes les personnes qui m'entourent ; elles me soignent eomme des serviteurs , et ce sont mes amis : il est permis d aimer et de regretter la vie quand on laisse après soi de pareilles richesses... » Le médecin Cabanis s'étant approché : « Le mot de M. Petit est sévère, ajouta Mirabeau après un moment de réflexion : je l'entends. ... Vous êtes moins décidé ; je suis porté à juger comme lui ; mais je me plais à croire comme vous : ma confiance , mon

amitié^ les projets auxquels elle m'attache s'enack commodent mieux, h . . i

Le lendemain , Mirabeau sentit cpe sa &n approchait ; il fit ouvrir ses fenêtres, et s'adressant à Cabanis : «Mon ami, je mourrai aujourd'hui: quand on en est là, il ne reste plus qu'une chose à faire , c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs, de s'enyironner de musique, afin d'entrer agréablement dans le sommeil dont on ne se relève plus. Dùih nez-moi votre parole que tous ne me laisserez pas souffrir des douleurs inutiles. . . je veux pouToir goAter sans mélange la présence de tout ce qui m'est cher . »Mirabeau envoya quérir le comte de Lamarck et Frochot avec lesquels il était lié d'une ancienne ami* tié : il les fit asseoir auprès de lui , les entretint loog-^ temps deses affaires particulières, des amis qu'il laissait : il parla de Tétat actuel de la France et de la marche de la révolution ; et déroulant en esprit les feuillets du grand livre de l'avenir, et voyant comme présens tous les événemens qui devaient dans peu se succéder, il s'écria avec un sentiment d'amertume : i( J'emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie dont les débris vont être la proie des factieux U Ce furent presque ses dernières paroles; les douleurs de colique se renouvelèrent et détinrent atroces.Mirabeau , ne pouvant plus résister à leur violence, fit signe qu'on lui donnât une plume et du papier; il écrivit ti*ès4isiblement^ormfr.Cabanisfeignit de ne pas comprendre.... Mirabeau redemanda la plume et le papier, et ajouta : Croyez-vous que la mort

UYRE IX. Soi

soii un sentiment dangereux?»Mais voyantque cette secondetentativeétait encore inutile^etinterprëiant la pensée de Cabanis, il continua : er Tant qu'on a pu >croire que Topium filmerait l'humeur, on a bien fait •de ne pas le donner; maintenant qu'il n'y a plus de -ressource que dans un phénomène inconnu , pourcpoi ne pas tenter ce phénomène? Peut-on laisser mourir son ami sur la roue peut-être pendant plusieurs jours!... » Cabanis vit combien il était important pour la tranquillité du malade de paraître entrer dans ses vues : il assura Mirabeau que dans . nne minute son vœu serait rempli , et se mit à écrire la formule d'un calfaiant. l\|ais l'impatience de Mirabeau ne lui permettait ni d'attendre ni de calcu-- 1er le temps nécessaire à la préparation du remède : il fit un dernier effort sur lui-même, et recueillant toutes ses forces : u On me trompe, s'écrie-t-ii douloureusement!— Non, mon ami, l'on ne vous trompe pas, répond M. de Lamarck, le remède arrive: nonsFavons tous vu ordonner. — Âh ! les médecins l reprend Mirabeau, en jetant sur Cabanis un regard n&élé de colère et de tendresse ; ne m'aviez-vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille mort ? Voulez-vous que j'emporte le regret de vous avoir donné ma confiance?» Il se tourne, dans un mouvement convulsif, sur le côté droit; ses yeux se lèvent vers le ciel; il expire (i).

(i) Mirabeau mourut le a ayril. L'Assemblée décréta qu'elle ^rtertit son deuil pendant huit jours. ( Note des nom', édit. )

Soa uvRE IX.

Cette mort si prompte , si inattetidae ^ eiàùL de >iolens soupçons de poison ; tant l'atrocitë de mœurs des diiiërens partis, et l'opinion ^défii^ Yorable qu'ils avaient Tun de Tautre , leur reo^ daient tout possible et même probable • Les démb^ crates rejetèrent le crime sur la cour ; les arkrti^ crates le renvoyèrent aux jacobins. On a tu, par le détail de la conversation de Mirabeau avec l'intendant de la liste civile, Laporte, qne la cour f loin d'avoir intérêt à la mort de Mirabeau , avait le plus grand intérêt à sa conservatioiK Les jacobins pouvaient employer taiit d'autres moyens, qu'ils n'avaient auccAi besoin de recourir au poison.

L'on demanda et l'on fit l'ouverture du corps àe Mirabeau. Quatre officiers municipaux , les juges du tribunal , les chirurgiens des sections , plusieurs médecins y renommés et par leurs talens et par leur patriotisme , y assistèrent. Les médecins dressèrent un long et verbiage procès-verbal duquel il résulta qu'il n'existait aucune trace de poison; quand même ils en auraient trouvé , ils étaient trop sages pour ne pas se taire sur un fait presque toujours incertain dont les factieux se seraient servis pour porter la populace à quelque nouTeau crime.

Le peuple courut fermer les spectacles et donna les témoignages les plus vifs de la profonde dou-leur que lui causait la perte qu'il venait de faire. TAssemblée nationale , entrant dans les sentimens

LivKE rx. 3o5

^ lia peuple i décréta (i) que le corps de Mirabeau ^- serait transporté à la nouvelle église de Sainte-Ge- ^ ne^ièye que l'on décora, à cette occasion , du nom de Panthéon français.

Ce fut une apothéose , un triomphe national : l'Assemblée en corps , la commune de Paris , les so-^ ciëtés populaires , les tribunaux , les comités des sections , les ministres du roi , la garde nationale , ime foule immense de citoyens vêtus de noir , un clergé nombreux, une musique sombre, déchirante , des torches , des canons , les fenêtres remplies de jolies femmes vêtues avec une séduisante coquetterie , offrant le contraste le plus frappant de la mort et de la vie (%).

(i) Le 3 avril. L* Assemblée décréta que le nouvel édifice de , Stintè-Geneviève serait destiné à réunir les cendres des grands !^^ komme9* Sur .le fronton de Tédifice devaient être gravés ces ■lots : Aux grands hommes la patrie reconnaissante.

Les cendres de Mirabeau , déposées au Panthéon, en furent enlevées, en 1793 9 par la Convention, sur la proposition de

Robespierre.

{^Note des nouv, édit.)

(a) Nous avions recueilli sur Mirabeau un certain nombre de pièces que nous comptions joindre à ce volume. Nous compCîoas y joindre les divers portraits qu'ont tracés de cet bonme célèbre plusieurs écrivains distingués et quelques contemporains. Le motif dont nous parlions tout à l'heure , le défaut d'espace, nous a contraints a différer cette publication; elle trouvera sa place dans Tune des prochaines hvraiaons.

(.Note des nouvé édit,)

Sb4 UVRE ]X«

La mort de Mirabeau fut une perte irréparable pour le roi^ pour la Tuonarchie, pour les aristocrates ' eux-niéines qui le craignaient et qu il contenait. Ni les uns ni les autres ne la sentireiit dans le moment; ils furent même tentés de s'en réjouii:* La cour eut quelque inquiétude que Ton ne trouyât, parmi ses papiers , des renseignemens sur le traité secret qu elle avait passé avec lui : M. de Lamarck, nommé exécuteur testamentaire , eut soin de tout sou^aire (i).

Personne n'osait s'emparer du sceptre que Mirabeau avait laissé vacant. Ceux qui lejalousaientle plus paraissaient les plus embarrassés. S'agilait-il une question importante , tous les yeux se .tournaient machinalement vers la place qu'occupait Mirabeau; on semblait l'inviter à se rendre à la tribune et attendre pour se former une opinion^ qu'il eût éclairé l'Assemblée. Les partisans de l'ancien régime^ profitant de cet état de langueur, crurent qu'il leur serait enfin possible de soulever l'opinion publique contre l'Assemblée; que, privée de son plus ferme appui , elle ne soutiendrait pas une attaque bien dirigée. Une circonstance vint leur fournir l'occasion qu'ils cherchaient. L'abbé Raynal, auteur de l'Histoire philosophique des deux mondes, ouvrage incohérent , rempli de déclamations am-

(i) Ce ne fut que deux ans après, lors de l'ouyeilure de la femeuse armoire de fer du château des Tuileries , que Ton connut tous les détails de cette intrigue.

LITRE- IX. 5o5

pdulées^ attaquant à la fois les rois/la religion et Dieu même ^ avait été banni de Paris par un arrêt du parlement. Un décret que Malouet surprit dans un de ces bons momens qu'ont quelquefois les corps ainsi que les individus^ permit à Tabbë Raynal: de revenir à Paris . ;

Les nobles , les évêques et Malouet^ s'emparèrent de Raynal à son arrivée dans la capitale. Il ne fut pas difficile de lui faire désapprouver les opérations de l'Assemblée; il suffisait de les connaître ; mais il fallait l'engager à montrer publiquement cette désapprobation^ et à; la montrer à l'Assemblée elle-même.

L'abbé Raynal> flatté de l'idée qu'on lui suggéra que.' c'était à lui de ramener Topinion publique^ écrivit uïie grande lettre. Bureau de Pazy était pré' sident; mais quoique membre très-constitution uel, il n'en apercevait pas moins avec douleur tous les excès auxquels se livraient les jacobins. Il se prêta donc à la petite supercherie qu'on voulait faire à l'Assemblée.

Bureau de Puzy dit que l'abbé Raynal lui avait remis lui-même une adresse^ et l'avait prié de la présenter à l'Assemblée (i). Tous les membres du côté gauche, au nom de l'abbé Raynal, s'apprêtèrent à humer un encens d'autant plus odorant et plus flatteur, qu'il leur était offert par un homme

(i) Séance da ai mai.

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