‹ Mémoires du marquis de Ferrières (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · XI. s · texte numérisé non relu

XI. s

66 LIVRE YI.

» roiîs-hous dire qu'elle sera le complëment de la » grandejouroëe nationale? Un nombre d'étrangers, » de toutes les contrées de Tunivers , demandent à » se ranger au milieu du Champ>-de-Mars, et le bon- » net de la liberté' , qu'ils élèveront avec transport, }} sera le gage de la délivrance prochaine de leurs /) malheureux concitoyens. Les triomphateurs ro- » mains se plaisaient à traîner les peuples vaincus w liés à leur char ; et vous , Messieurs , par le plus ^onoràble des contrastes, vous verrez dans votre i^rtége des hommes libres dont la patrie est dans » les fers,' et dont la patrie sera libre un jour par » l'influence de votre courage inébranlable et de » vos lois philosophiques : nos vœux et nos hom- » mages seront des liens qui nous attacheront à vos » chars de triofnphe.

» Jamais ambassade ne fut plus sacrée. Nos let- » très dé créance ne sont pas tracées sur des par*- » chemins : ihais nôtre mission est gravée en signes » ineffaçables dans le cœur de tous les hommes ; et , » grâces aux auteurs de la déclaration des droits , » ces chiffres né seront plus inintelligibles aux ty- » rans. Vous avez reconnu authentiquement, Mesr » sieurs , que la souveraineté réside dans le peuple c » or, le peupl/e est partout sous le joug de dictateurs » qui se disent souverains. En dépit de vos prin*- » cipes oh a usurpé la dictature, mais la souverai- » neté est inviolable, et les ambassadeurs des tyrans » ne pourront honorer votre fête auguste comme la » plupart d^ntré noua, dont la mission est avouée

Il tacitement pai^ nos compatriotes sourerains ôp- » primëç.

D Quelle leçon pour les despotes ! Quelle consola- I) tion pour les peuples opprimes ^ quand nous leur I) apprendrons que la première nation de l'Europe , » çn rassemblant ses bannières , nous a donné le I) signal du bonheur de la France et des deux mon- » des ! Nous attendrons , Messieurs , dans un res- I) pectueux silence^ le résultat .de vos délibérations » sur la pétition que nous a dictée l'enthousiasme I) de la liberté universelle. »

Je ne peindrai point les cris de joie, les bruyantes acclamations y qu'excita le discours du Prussien Clootz. Les tribunes s'imaginaieiit déjà voir Paris la capitale du genre humain y et tous les peuples de l'univers accourir admirer les vainqueurs de la Bastille, et écouter, dans le silence muet de Fétonnement, Içs sublimes motionnaires du Palais-Royal. Menou parvient à calmer celte bruyante effervescence. Il répond à l'orateur du genre humain avec une gravité digne de cette scène falote : « Messieurs, » l'Assemblée nationale va prendre en considération » votre demande; mais c'est à condition qu'après I) cette fête auguste vous retournerez dans votre I) patrie ; que là, vous raconterez à vos concitoyens » ce que vous avez vu; que vous direz à vos rois, à I) vos administrateurs, qu'il est temps que les peu- » pies soient libres et qu'ils n'ont qu'un parti à pren- Il dre.: c'est d'imiter le grand exemple que leur I) donne Louis XYI , restaurateur de la liberté. »

68 LIVRE TX.

Cette mission civique terminée^ les ambassadeurs de l'univers ^t Clootz, l'orateur du genre humain, sontadmisauxhonneursdela séance. AlexandreLamelh profite de l'e'branlement que cette farce populaire vient de donner aux têtes parisiennes : a Le » jour où les députés de toutes les provinces se ras- » semblent pour jurer une constitution qui prorpet » aux Français la liberté et l'égalité ne doit pas » rappeler à quelques-uns de nos frères des pensées » d'humiliation et de servitude. Les figures repré- » sentant quatre provinces^ dont les députa ont » toujours été comptés parmi les plus fermes appuis » des droits de la nation , sont enchaînées^ comme » les images de peuples tributaires^ aux pieds de la » statue de Louis XIV. Souffrirons -nous que*des » citoyens qui viennent jurer la constitution pour >) ces généreuses provinces aient les yeux frappés » d'un spectacle que des hommes libres ne sauraient » supporter? Non : les monumens de l'orgueil ne » doivent pas subsister sous le règne <ie l'égalité : » détruisons des emblèmes qui dégradent la dignité » de l'homme. »

*— (( C'est aujourd'hui le tombeau de la vanité ^ s'écrie le député Lambel : je demande que l'on abolisse la noblesse héréditairje, et qu'il soit défendu à toute personne de prendre les qualités de comie, de marquis, de baron. — J'appuie la motion de Lambel , reprend Charles Lameth;les titres ({u'il vous invite à proscrire blessent l'égalité, base de notre constitution : la noblesse hérédi-

taire choque la raison , et contrarie la véritable liberté. »

On conçoit la surprise du peu de nobles qui se trouvaient à la séance. On ne s'attendait point qu'un objet si important pour une classe entière de citoyens fût soumis à la discussion sans avoir été fixé par l'ordre du jour. Un article du règlement portait qu'aucune loi constitutionnelle ne sei^ait proposée dans une séance du soir : or^ rien n'était plus constitutionnel que de savoir s'il y aurait ou s'il n'y aurait pas en France une noblesse héréditaire. Les révolutionnaires montrèrent par leurs applaudissemens y auxquels se joignirent ceux des habitués des tribunes^ que la motion de Lambel était concertée , et qu'on était résolu d'emporter la délibération.

Cependant quelques amis de La Fayette courent l'avertir de ce qui se passe. La Fayette , furieux que les deux Lameth, ses ennemis personnels^ aient seuls , aux yeux de la populace , le jmérite de l'abolition de la noblesse , se rend à l'Assemblée ; il monte à la tribune : « La motion de M. Lambel est tellement nécessaire^ que je ne pense pas qu'elle ait besoin d'être appuyée; mais, si elle en a besoin , j'annonce que je m'y joins de tout mon cœur.... » Le vieux Goupil de Préfeln veut que le titre de monseigneur ne soit donné qu'aux seuls princes du sang royal. La Fayette répond que , dans un pays libre y il n'existe que des citoyens et des officiers publics.... fc II faut à la vérité une grande énergie à

la magistrature héréditaire du roi ^. mais pourquoi accorder le titre de prince à des hommes qui ne sont à mes yeux que des citoyens actifs lorsqu'ils ont les conditions prescrites ? » Les marques d'approbation que reçoit Là Fayette le consolent un peu d^avoir e'té devancé par les Lameth^ et lui laissent espérer que leur astucieuse politique n'obtiendra pas le succès dont ils s'étaient flattés.

Les nobles réclament l'ajournement et le renvoi de la discussion à la séance du lendemain. Des cris, des huées repoussent leurs réclamations. — « Pau- M vreté ! reprend froidement le comte de Faucîgny- » Lucinge j vous détruisez les distinctions de la no- » blesse , et vous conservez celle des banquiiers, des M usuriers^ des gens à cent mille écus de rente ! — M Point de délai , réplique le vicomte de Noailles ; » plus de distinctions que celles des vertus ; qu'on » supprime les livrées. » A ces mots chacun s'évertue et présente un amendement. — « Que tous les ci- » toyens portent leur vrai nom , s'écrie le président » de Saint-Fargeau, et ne portent point le nom d'une » terre : je m'appelle Louis-Mîchel le Pelletier. — » Effacez de sur les canons, reprend Sillery, Yiiltinia » ratio région; les rois n'ont plus de guerre. » Au milieu de ces propositions, et des mouvemens qu'elles excitent, le jeune Mathieu de Montmorency entre essoufflé, s'approche de la tribune, attend impatiemment que la foule qui l'assiège soit écoulée et lui permette d'avoir la parole. Il l'obtient après de longs efforts , et parle de Tardeur avec laquelle il

s^associera toujours à ces grands et éternels principes que r Assemblée nationale ne cesse de consacrer et de propager : il gémit du malheur d'être arrivé quelques minutes trop tard : il montre ses craintes de yoir le champ entièrement moissonné : il ne doute point que la nouvelle proposition qu'il va faire n'ait échappé à la justice de l'Assemblée ; mais en le supposant^ il espère que^ dans ce jour d'anéantissement général des distinctions antisociales , on n'épargnera pas une des marques qui rappellent le plùslesystèmeféodal et l'esprit chevaleresque; qu'on abolii*a les armes et les armoiries y et que le$ Français ne porteronl plus dorénavant que les nién^es enseignes ^ celles de la liberté. Le jeune Mathieu de Montmorency obtint ^ pour ce généreux sacrifice , quelques légers battemens de maia*

L'abbé Maury paraît enfin ; la discussion prend un caractère sensé : « Messieurs , dans la. multitude M de questions qui sont soumises à votre délibéra- » tion y je ne sais sur quel objet particulier je dois M fixer mes regards. Les uns proposent doter à^e la » statue de Louis XIV les emblèmes de l'esclavage; » d'autres demandent l'anéantissement des dignités » sociales^ et le retour à l'égalité la plus absolue. M Chacun de ces objets mérite un examen particuw lier. Je ne refuserai d'en discuter aucun. La no- » blesse en France est constitutionnelle. S'il n'y a » plus de nobles il n'y a plus de monarchie. Cette jo questionestdonc assez importante pour être traitée » dans une séance du matin. Ce n'est pas toujours

» au milieu de T enthousiasme que Ton prend les plus » sages délibérations. Ne pourrait-on pas dire à ceux » qui poursuivent avec tant d'acharnement ces in- » novations , ce que quelqu'un disait à un philo-^ » sophe orgueilleux : Tu foules aux pieds le faste , » mais c'est par un faste plus grand ? Si l'on veut » traiter cette question^ qu'elle soit ajournée. —'Et »moi^ répond Barnave, je demande qu'elle soit » jugée sans désem|>arer. — Il ne s'agit point , ajoute » La Fayette, d'un nouvel article constitutionnel; il » s'agit d'un décret réglementaire. Nous ne voulons )) point perdre y à ces objets , les séances du matin » destinées à la constitution. Nous ne faisons , en » ce moment - ci , qu'en déduire une conséquence » nécessaire. ))

Le tumulte et les cris succèdent de part et d'autre. Chapelier lit un projet de décret. Les nobles réclament de nouveau l'ajournement. Les débats recommencent. L'ajournement est rejeté. On met le décret de Chapelier aux voix. « Ce décret , répond l'abbé » Maury, a besoin d'être amendé. On prétend que » la noblesse est née en France de la féodalité; » c'est une extrême ignorance : la noblesse existait » deux cents ans avant les fiefs. — Lisez Mably > » interrompent les révolutionnaires. L'abbé Maury continue : « Avant la conquête des Gaules, la no- » blesse héréditaire existait chez les Gaulois. Li- » sez les Commentaires, de César; vous y trouverez » les noms des premiers Gaulois célèbres dans la » nation par leur noblesse. » Alors, à défaut de rai-

sons^ l'on crie aux voix; on interromptrabbéMau- .ry ; on soutient que la discussion est fermée. M. le comte de Lansberg Wasseimbourg ^ député de la noblesse d'Alsace , obtient un moment de silence : « Messieurs , c'est en 1789 que la noblesse d'Alsace » a eu l'avantage et l'honneur de s'unir à la noblesse » française. Mescommettans m'ont dit : Rendez-vous » à cette auguste Assemblée ; mais^ par votre présen- »ce, n'autorisez rien de contraire à notre honneur » et à nos droits. Je les connais , Messieurs , sujets >» fidèles et soumis^ ils verseront leur sang pour leur »roi; ils me désavoueraient, ils me trouveraient >) indigne de paraître devant eux, si j'autorisais par » ma présence une délibération si injurieuse à leur » honneur. Je me rétire donc la douleur dans le ^)cœur. Jediraiàmes commettans : Soumettez-vous » aux lois de l'Assemblée nationale : ils se soumet- »)tront; mais ils sauront qu'ils sont nés gentils- » hommes, et que rien ne saurait les empêcher de » vivre et de mourir gentilshommes. »

Ce discoure noble et touchant , loin de ramener les révolutionnaires à des sentimensde justice, ne fit que les animer davantage. En vain les membres de la noblesse essayèrent de se faire entendre ; les révolutionnaires et les habitués des tribunes couvraient leurs voix par des cris , je pourrais dire par d'horribles hurlemens : ils voulaient emporter la délibération. Peut-être que si l'on eût laissé refroidir les esprits, les gens sages eussent senti l'impolitique d aliéner de la constitution, et par une puérile va-

nité bourgeoise , une foule d'hommes puissans , aguerris , qui possédaient une grande partie des ri* cbesses de la France , et dont on allait opposer rhonneur à l'intérêt national. Les Lameth^ qui ne doutaient pas que ce décret ne leur acquit une grande popularité, insistèrent avec force po4ir qu'il fût rendu sur-le-champ. La Fayette et Mirabeau , craignant de perdre eux-mêmes, en s'y opposant, cette popularité qui faisait leur force et que les Lameth cherchaient à leur enlever, non-seulement n'osèrent le combattre, mais crurent devoir enchérir sur les Lameth. Le décret fut rendu. Jusquelà les nobles avaient souffert , avec assezde patience, tout ce que l'Assemblée nationale avait fai;t contre eux. La plupart même des gentilshommes de province voyaient sans chagrin la nouvelle constitution s'établir. Dès ce moment, une orgueilleuse chimère les en rendit les irréconciliables ennemis. Il se forma une ligue entre la noblesse, le clergé, les parlemens ; ces trois corps , qui se détestaient avant la révolution , se réunirent dans un fnême esprit , et travaillèrent avec une égale activité à renverser un ordre de choses dans lequel on ne leur laissait plus de place.

Les principaux révolutionnaires ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils a valent commis une lourdefaute; ils sentirent les funestes conséquences qu'entraînait ce décret rendu avec tant de précipitation : l'opinion publique eût fait sans effort, au bout de quelques années, ce que l'on hasardait de ne jamais ob-*

tenir par cet acte violent. Les décrets du 4 août avaient réellement anéanti la noblesse héréditaire. Ce n'était plus qu'un préjugé qui s'affaiblissait cha-« que jour. Les révolutionnaires auraient désiré que le roi refusât sa sanction. Le peuple leur eût su gré de leur zèle pour l'égalité, et l'odieux du i^eto eût retombé sur le monarque. On agita la question dans le conseil. Necker opina pour que le roi opposât son veto : il ne voyait en cela que l'avantage de la constitution. Les autres ministres , enchantés des nombreux ennemis que venait de s'attirer l'Assemblée , conseillèrent à Louis XVI de tout sanctionner. Les révolutionnaires insinuèrent alors qu'on admettrait des amendemens. (c Point d'amende- » mens, répondit François de Beauharnais, on ne » transige point avec l'honneur. »

Arriyée du duc d'Orléans à Paris. — Fédération du i4 juillet. — Troubles dans l'intérieur. — Procédure du Chàtelet sur les éyénemens du 6 octobre. — Retraite de Necker. — Afiisdre de Nanci. — Les ministres donnent leur démission.

Les révolutionnaires ne se dissimulaient pas qSie rAssemblëe nationale avait outre-passé ses pouvoirs, et établi une constitution contraire, en plusieurs points, aux mandats qu'avaient reçus les députés. Voulant répondre aux reproches qu'on ne cessait de leur faire, ils imaginèrent une fédération de tous les Français. On décréta qu'il serait nommé dans chaque canton six députés, auxquels se joindraient des députés des armées de terre et de mer( i). Ces députés , munis de pouvoirs spéciaux , viendraient accepter et jurer la nouvelle constitution. Les révolutionnaires avaient un autre motif qu'ils n'avouaient pas : la nouvelle constitution , posée pour ainsi dire en équilibre entre le gouvernement républicain et le gouvernement monarchique absolu , menaçait de tomber dans l'un ou dans l'autre de ces deux extrêmes. En effet , le roi et les dépar-

(i) Nous donnerons, dans une autre livraison, la lettre adressée à cette occasion par les citoyens de Paris à tous les Français, [Note des nouv. éditJ)

LIVKE Vlî. 77

temens, le gouvernement marchait, et l'on n'avait pas besoin de l'Assemblée; l'Assemblée et les departemens , le gouvernement marchait encore, et Ton pouvait se passer de roi. Il e'tait donc nécessaire de rallier tant de parties discordantes à un centre commun (l'Assemble'e), et d'en faire le véritable souverain.

Au milieu de ces agitations , le bruit se répandit que le duc d'Orléans quittait l'Angleterre et revenait à*Paris : mais, pour développer cette intrigue , je dois reprendre quelques faits quç Tordre des événemens m'a forcé de renvoyer jusqu'à ce moment.

La commune de Paris avait déi\oncé au Châtelet la malheureuse et coupable journée des 5 et 6 octobre. Cette dénonciation , concertée avec la coiir et La Fayette, tendait à tenir le duc d'Orléans éloigné de Paris, ^ en imposer à ses partisans, à leur montrer qu'on avait entre les mains une arme dont il était facile de se servir s'ils tentaient la moindre entreprise : mais, afin de rassurer ceux qui auraient pu craindre de se voir compromis dans une procédure qui embrassait des événemèns auxquels tant de personnes avaient été forcées de prendre part, la commune de Paris borna sa dénonciation au massacre des gardes-du-corps , et à l'irruption faite au château le matin du 6 octobre. La reine, entrant dans les vues de la commune, affecta de se regarder comme étrangère à l'instruction de ce procès. Je ne serai jamais la délatrice des sujets du roi, répoildit-elle au comité des recherches qui lui demandait des

^8 UTRE VII.

renseigneraens ; fai tout vu , tout entendu , tout oublié.

Tant que la procédure du Châtelet , enseyelie dans le greffe^ ne parut s'instruire que pour la forme y sans qu'il en résultâtaucune action , elle n'alarma point les révolutionnaires. La cour, s'ëtant aperçue, par les dépositions des témoins , qu'il serait aisé d'envelopper dans cette procédure La Fayette, Bailly et plusieurs députés des communes , étendit; peu à peu ses vues , et crut avoir trouvé un moyen assuré de perdre ses ennemis , ou du moins de les attacher à ses intérêts par la crainte des suites que pouvait entraîner cette affaire.

Le décret qui défendaitaux membres de l'Assemblée d'accepter aucune place à la disposition du gouvernement pendant ladurée de lasession, avait rompu le traité de la cour avec le comte de Mirabeau. Mirabeau , flatté et payé lorsque les circonstances urgentes rendaient soft secours nécessaire ^ abandonné et poursuivi lorsque Ton croyait pouvoir se passer de lui et l'entraîner avec les autres dans la proscription générale , reconnut le peu de fond qu'il y avait à faire sur un roi indécis, sur une reine capable de sacrifier ses intérêts les plus chers à une vengeance impolitique , sur un ministère trompeur qui le haïssait et le craignait. En effet, à travers les avances que la cour et les ministres ne cessaient de faire à Mirabeau, tout annonçait le dessein de le perdre, rien n'annonçait le dessein de traiter avec lui de bonne foi. On lâchait contre lui

UYBE VU. 79

les écrivains vendus au parti ; on le décriait dans une multitude de libelles; on le harcelait par les Lameth ; on travaillait à lui enlever sa popularité ; on employait la même duplicité avec les autres chefs du parti révolutionnaire. La cour était si habituée aux petites intrigues^ qu elle ne sut jamais les dépasser et s'élever à de grandes conceptions.

Les révolutionnaires com battirent la cour avec ses propres armes : c'étaient tous les jours nouveaux complots découverts , à l'aide desquels ils tenaient le peuple dans un mouvement continuel > et dirigeaient sa haine et ses soupçons contre la reine , contre les nobles^ contrée clergé.

Le comte de Saint-Priest était^ de tous les ministres du roi > celui que les révolutionnaires redoutaient le plus , par conséquent celui sur lequel ils portaient avec le plus d'acharnement la défaveur populaire. Le comte de Saint-Priest, dévoué auroi, ennemi déclaré de F Assemblée , avait de la fermeté et des connaissances ; mais il n'avait pas la capacité nécessaire pour conduire les affaires dans les circonstances difficiles oii se trouvaient le roi et le royaume. Le comte de Saint-Priest écoutait tous les faiseurs de projets , tous les charlatans politiques ( et jamais il n'y en eut tant ). Ces hommes lui proposaient des plans ridicules. Saint-Priest, sans examiner les temps, les lieuse , l'influence de l'opinion publique , donnait son assentiment , encourageait les auteurs , se jetait dans des entreprises mal combinées; il évitait pourtant de se compro-

mettre , et n'agissait que par des intermédiaires multiplies. La fin tragique de Favras épouvantait ces petits conspirateurs.

Le comité des recherches' découvrit qu'un nom-* mé Bonne-Savardin allait et venait de Turin à Paris; on résolut de l'arrêter , ne doutant point qu'on ne trouvât des indices d'une mission secrèjte. La Fayette envoya deux de ses émissaires au pont de Beauvoisin. Bonne fut arrêté au moment même qu'il cherchait à franchir la barrière qui sépare la France de la Savoie. On le ramena sous une forte escorte à Paris. La correspondance de Bonne offrit des preuves que le com^ de Saint-Priest dirigeait l'entreprise. Les révolutionnaires saisirent une occasion sifavorable d'embarrasser le ministre. Bonne subit plusieurs interrogatoires. Les preuves contre Saint-Priest devinrent plus acquises. Le comité des recherches le dénonça au procureur du roi du Châtelet. La cour et Sa.int-Priest crurent arrêter les suites de cette dénonciation en donnant une grande activité à la procédure commencée sur les événemens. du 6 octobre. On reprit tout-à-coup l'instruction d'un procès enseveli depuis trois mois dans le plus profond silence. Le Chàtelet fit entendre une foule de témoins ; l'alarme se répandit parmi les révolutionnaires; La Fayette etBailly , plus intéressés que les autres à cette procédure, quoiqu'on affectât de les y regarder comme étrangers, s'occupèrent des moyens d'empêcher qu'elle ne les atteignît. Dès ce moment, les renseignemens manquèrent, des

^,UVRE vn. 8t

pièces essentielles forent supprimées, on se plaignit que le Châtelet outre-passait le réquisitoire de la commune de Paris; la commune^ disait-on, avait borné sa demande à la poursuite des assassinats contmis le matin du 6 octobre : tout ce qui était relatif à l'insurrection deParis et au mouvement de Farmée parisienne, tenant essentiellement à la révolution, ne pouvait être l'objet d'une procédure criminelle. Le Châtelet répondit qu'il était impossible de connaître les auteurs, fauteurs d'un complot, sans remonter à la source de ce complot ; que les événemens de Paris et de Versailles se trouvaient liés au massacre des gardes*du-corps et aux excès commis dans le château.

Les deux partis s'examinaient avec une sorte d'inquiétude. Les révolutionnaires ne se dissimulaient point que c'était à eux seuls qu'on en voulait. Us se réunirent plus étroitement que jamais. Les deux Lameth et Mirabeau abjurèrent lem* secrète jalousie ;'mais se défiant de La Fayette, auquel ils supposaient des engagemens avec la cour^ ils songèrent à rappeler le duc d'Orléans, encore plus intéressé qu'eux aux événemens qui se préparaient.' Ce prince cher à la populace, quoique nul par luimême, pouvait beaucoup par son argent : c'était d'ailleurs un suppléant au trône, prêt , en cas d' événemens, à servir de montre au parti.

Le duc d'Orléans n'ignorait pas que son séjour

en Angleterre était moins une mission qu'il

n'était un exil. Il jugea prudent , avant de quitter II. 6

8a uvRE vu.

Londres 9 de communiquer son dessein à l'Âssemlidëe^ et d'en extorquer un consentement au moin» tacite.

La Touche (i), député de Montargis^ demanda permission de lire une lettre qu'il venait de recevoir de ce prince. Le duc y disait que^ décide à se rendre incessamment à Faris^ il avait pris congé du roi d'Angleterre et fixé son départ ; mais que M. l'ambassadeur de France était venu chez lui, accompa^ gné d'un M. de Boînville, aide-de-camp de M. de La Fayette; que ce M. de Boinville l'avait conjuré^ en présence de M. l'ambassadeur, de ne point quitr ter en ce moment l'Angleterre; et parmi sesmotifis^ îl en avait présenté un très-important, celui des troubles qu'exciteraient des gens qui ne manqueraient pas de se servir de son nom ; qu alors, dans la crainte de compromettre la tranquillité publique, il avait pris le parti de suspendre son voyage, sous l'espoir de s'expliquer avec l'Assembla, u A l'épo- )» que de mon départ pour l'Angleterre, ajoutait le » duc d'Orléans, M. de La Fayette me proposa, delà » part du roi, de me charger d'une mission à la cour » de Londres. Le récit de la conversation que M, de » La Fayette eut avec moi est consigné dans^ un ex- » posé de ma conduite (a) : on y voit que le princi-

(i) Séance du 5 juillet.

(i) On a TU cet exposé dans les pièces imprimées à la suite èa premier Tolame, lettre ( £ ).

( dfote des nouy. édit» )

>i pal motif qui m'engagea d'accepter cette mission, » fut que mon éloignement^ à ce que m'assura M. }i de La Fayette, ôterait tout prétexte aux malinii Mentionnés de se servir de mon nom pour eiciéer » des moiivemens tumultueux dans Paris, et qu'il n aurait plus dé facilité pour maintenir la tran-* j^ quillité publique. Cette considération me détern u^ina. Cependant, depuis mon départ, la capi- » taie n'a pas été plus tranquille. Si les fauteurs du n tumulte n'ont pu se servir de mon nom, ils n'ont * pas craint d'en abuser dans vingt libelles pouï* n tâcher d'en fixer les soupçons sur moi. . i> U est temps dé savoir quels sont les gens malin- M tentionnés, dont toujours on connaît les projets, M sans cependant pouvoir acquérir aucun indicé qui » mette sur leurs traces, éoit pour les punir, soit » pour les réprimer; il esttemps de savoir pourquoi » mon nom sert plutôt que tout autre de prétexte à I) des mouveméns populaires; il est temps qu'on ne A) me présente plus le fantôme, sans me donner des ji preuves de la réalité. En attendant, je déclare que, }) depuis le 25 du mois dernier, mon opinion est que ji) mon séjom* en Angleterre n'est plus utile aux inté- » rets de la nation et au service du roi ; que je regarw de comme un devoir de reprendre mes fonctions jo de député; que mon vœu personnel m'y porte; que » l'époque du i4 juillet, d'à près lés décrets de l'As- » semblée, semble m'y rappeler plus impérieuse- >i ment; et qu'à moins que l'Assemblée ne décide » d'une façon contraire, et ne me fasse connaître sa

84 LIVRE Tll.

» décision^ je persisterai dans ma re'solution pre- » mière. »

M. de La Fayette répondit d'un air d'embarras^ et cherchant à pallier sa conduite souveraine envers le duc d'Orléans^ que d'après ce qui s'était passé au mois di'octobre entre M. d'Orléans et lui (ce qu'il ne se permettrait pas de rappeler si M. d'Orléans n'en entretenait lui-mémeFÂssemblée)^ ilavait cru devoir l'informer que les mêmes raisons qui l'avaient déterminé à accepter sa mission en Angleterre subsistaient ; que peut-être on abuserait de son nom pour répandre sur la tranquillité publique quelques-unes de ces alarmes qu'il ne partageait point y mais que tout bon citoyen souhaitait d'écarter d'un jour destiné à la confiance et à la félicité commune. Quant à M. de Boinville^ il habitait l'Angleterre depuis six mois; il était venupasser . quelques jours à Paris^ et^ à son retour à Londres^ il s'était chargé de dire à M. d'Orléans les craintes que causait l'annonce de son retour. « Permettez- » moi. Messieurs, ajouta M. de La Fayette, de » saisir cette occasion^ comme chargé par l'Âssem- » blée de veiller dans cette grande époque à la tran- M quillité publique, et de vous exprimer à ce sujet » mon opinion personnelle; plus je vois approcher » la journée du 1 4 juillet, plus je me confirme dans » la pensée qu'elle doit inspirer autant de sécurité » que de satisfaction. Ce sentiment est fondé sur les A) dispositions patriotiques des citoyens, sur le zèle » delà garde nationale parisienne, et de nos frères

>) d'armes qui arrivent de toutes les parties du » royaume; et, comme les amis de la constitution » et de Tordre public n'auront jamais été réunis en » si grand nombre^ nous serons les plus forts. »

Cette espèce d'apologie ne contenta personne ;v aussi le duc de Biron, pour qui le titre d'ami du duc d'Orléans eût été une honte si l'on n'eût pas su que c'était une générosité, répliqua que, sous un régime tyrannique et arbitraire* le soupçon suffisait pour éloigner un citoyen de ses foyers; que la liberté ne permettait plus de tels excès; que M. d'Or-^ léans avait beaucoup fait pour la liberté; qu'il était accusé depuis huit mois ; et que depuis huit mois aucun des hommes qui l'accusaient ne s'était fait copnaitre; etque, depuis huit mois, aucun fait à sa charge n'avait justifié ces vagues accusations; que M. d'Orléans ne pouvait être privé plus long-temps de la faculté de revenir dans sa patrie, et de se jus-* tifier des imputations dont on le chargeait.

Cette légère discussion se borqa aux intéressés. Le duc était trop méprisé pour que la plupart des députés, qui ignoraient les motifs secrets de son retour, y attachassent une grande importance. Sans donc entrer dans le détail de cette petite querelle entre La Fayette et le duc d'Orléans, on passa k l'ordre du jour, et on laissa au duc la liberté de venir ourdir à Paris de nouveaux complots.

L'Assemblée s'occupa de la grande cérémo nie de, la fédération. Il fallait fixer les rapports que le roi aurait avec le peuple dans cette solennité nationa-

le. La défiance présidait à toutes les discussions oil il s'agissait du roi. Les uns prétendirent que c'était entre les mains du roi que les fédérés devaient prononcer le serment civique ; les autres répondirent que le roi n'étant que le premier fonctionnaire public^ et en cette qualité assujetti lui-même au ser* menty c'était entre les mains du peuple^ seul et vé* ritable souverain^ quele serment du roi et celui des fédérés devait être prêté. Les royalistes s'appuyaient des droits reconnus delà royauté; lesrévolutionnaires, du danger de mettre le premier fonctionnaire public au-.d^ssus des lois. Le peuple^ témoin de ces débats tendant toujours à restreindre la prérogative royale, s'accoutumait à vdir dans le monarque l'eni^emi naturel de la constitution ; puisque chaque nouveau rapport qu'on était forcé de lui don-* ner avec elle inspirait des craintes aux plus ardens défenseui^ de la liberté.

Les évêques profitèrent, avec beaucoup d'adresse^ de cettediscussion, pourannoncer à l'Assemblée qu'ils persistaient dans leurs refus de reconnaître sa juridiction en matière ecclésiastique, et qu'ils ne cesseraient de protester contre ce qu'ils appelaient la constitution civile du clergé. L'évêque de Clermont ajouta : «Nous allons, Messieurs, promettre, mais dans des circonstances bien difierentes de celles où nous nous trouvions le 4 février, et promettre sous le sceau de la religion, de maintenir de tout notre pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et sanctionnée par le roi. Ici, Messieurs, en

UVRE Tjll. 87

me rappelant ce que je dois à César, je ne puis dissimuler ce que je dois à Dieu.,., Oui, dans tout ce qui concerne les objets civils, politiques et temporels, je me crois fondé à maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale; m^is une loi, supérieure à toutes les lois humaines, médit de professer hautementque je ne saurais comprendre dans mon serment civique les objets qui dépendent es^sentiellement de la puissance spirituelle : toute feinte à cet égard seraitun crime; toute apparence qui la laisserait présumer, un scandale. »

I^es évêques, les abbés, la plupart des curés et des nobles, se levèrent et donnèrent leur adhésion aux sentimens que l'évéque de Clermont venait d'exprimer. Une querelle dans ces conjonctures eût ' pu devenir dangereuse. Les révolutionnaires se turent et abandonnèrent à elle-même la protestation de l'évéque de Clermont, sûrs qu'il leur serait facile d'en prévenir les suites, et que les événemens a^ mèneraient une occasion prochaine de punir la no^ blesse et le clergé de leur continuelle résistance. Le duc d'Orle^ans arriva sur ces entrefaites (i), et vint prendre à l'Assemblée sa place de député (2)^ Il parla de l'objet de son voyage et des motifs de son retour : « Lorsque l'Assemblée décréta le 4 février » que chacun des représentans prêterait le serment » civique, il s'empressa d'envoyer son adhésion à ce

(i) Dans la nuit du 9 au 10 juillet ^ (») Le lendemain.

» serment : il le renouvelait au milieu de TÂssemblée » elle-même. Le jour approchait où la France allait » se réunir^ où toutes les voix ne feraient entendre » que des sentimens d'amour pour la patrie et pour » le roi : pour la patrie, si chère à des citoyens qui » avaientrecou vré la liberté ; pour le roi, si digne par » ses vertus de régner sur un peuple libre, etd'atta- » cher son nom à la plus grande comme à la plus » glorieuse époque de la monarchie française. Ce » jour au moins, il l'espérait, verrait disparaître à » jamais les différences d'opinions, d'intérêts; quant » à lui, qui n'avait des vœux que pour la liberté, il }) désirait, il sollicitait le plus scrupuleux examen de » sa conduite et de ses principes, » Ce peu de mois, prononcés d'un air timide et avec un ton d'embaF" ras, furent couverts d^s applaudissemens des révcvlutionnaires et des orléanistes répai^dus dans les tribunes.

Le duc alla le soir chez le roi ; sa vue inspira un sentiment d'horreur à tous ceux qui se trouvèrent au château. Les femmes lui tournèrent le dos; les ho m mes le regardèrent avec un mépris provoquant: le roi et la reine le recurent très-froidement. Cette arrivée inattendue jeta l'alarme parmi un grand nombre de citoyens. Chacun crut que le duc venait prêter son nom à quelque nouveau crime. Les circonstances semblaient confirmer ces craintes. Les bruits les plus sinistres se propageaient, on exagérait toutes les folie^auxquelles se livrent des imaginations exaltées par la terreur; on devait, assurait-

on f exciter un grand mouvement à Paris et dans les provinces , égorgçr les nobles , massacrer au Champ-^e-Mars le;s députes aristocrates ^ ôter la couronne à Louis XVI , mettre le duc d'Orléansi sur le ti'ône.

Les révolutionnaires avaient ou affectaient aussi d'avoir des craintes^ et, prêtant à la cour les mêmes vues et les mêmes intentions que les aristocrates donnaient aux révolutionnaires, ils parlaient d'une grande conspiration : «On avait, disaient-ils, préparé d'avance des moyens d'indisposer les députés de l'armée contre les députés des gardes nationales, et les députés des départemens contre l'armée parisienne : tandis que tous les citoyens seraient occupés au Champ-de-Mars, des scélérats apostés mettraient le feu à différens quartiers de Paris; une troupe de bandits secrètement soudoyés , profitant du désordre , pilleraient les maisons , égorgeraient les meilleurs patriotes; les mécontens s'armeraient et se rendraient maîtres des principaux postes ; on fusillerait les membres populaires de l'Assemblée nationale, et l'on ramènerait Louis XVI aux Tuileries triomphant , maître absolu et législateur unique de l'Etat. M C'est ainsi que l'un et l'autre parti cherchaient à s'effrayer. Une foule d'hommes timides, de femmes de la classe de celles qu'on nommait des aristocrates , quittèrent Paris aveC précipitation et coururent se réfugier à la campagne.

Cependant les fédérés arrivaient de toutes les

go LTVRB YU.

parties de l'empire. On les logeait chez des pa^culiers qui s'empressaient de fournir lits^ draps, bois , et tout ce qui pouvait contribuer à rendre le séjour de la capitale agréable et commode. La mi^** nicipalitéprit des précautions pour qu'unesi grande affluence d'étrangers ne troublât pas la tranquillité publique» Douze mille ouvriers travaillaient sans relâche à préparer le Champ-de-Mars. Quelque ac^ tivité que l'on mît à ce travail, il avançait lentement» On craignit qu'il ne pût être achevé le i4 juillet, jour irrévocablement fixé pour la cérémonie; parce que c'était l'époque fameuse de l'insurrection de Paris et de la prise de la Bastille. Dans cet embarras , les districts invitent , au nom de la patrie^ les bons citoyens à se joindre aux ouvriers. Cette invitation civique électrise toutes les têtes ; les femmes partagent l'enthousiasme et le propagent : on voit des séminaristes, des écoliers , des sœurs du pot , des chartreux vieillis dans la solitude , quitter leurs cloîtres, courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des bannières ornéesd'emblèmes patriotiques. Là , tous les citoyens mêlés , confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point présente un groupe varié ; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne pudibon* de; le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis , le porte-faix avec le petit-maître du Palais-Royal ; la robuste harengère porte la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs; le peuple aisé, le peuple indigent , le peuplé vêtu, le peu-

LIYRE VII. 91

pie en haillons, vieillards^ enfans, comëdiens, centsuisses, commis, travaillant et se reposant, acteurs et spectateurs , offrent à l'œil ëtonnë une scène pleine de vie et de mouvement ; des tavernes ambulantes , des boutiques portatives, augmentent le charme et la gaieté de ce vaste et ravissant tableau : les chants , les cris de joie , le bruit des tambours, des instrumens militaires , celui des bêches , des brouettes , les voix des travailleurs qui s'appellent , qui s'encouragent.... L'âme se sentait affaissée sous le poids d'une délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens d'une

fraternité primitive Neuf heures sonnées, les

groupes se démêlent. Chaque citoyen regagne l'endroit oit s'est placée sa section , se rejoint à sa famille , à ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des t^imbours, reviennent à Paris précédées de flambeaux, lâchant d6 temps en temps des sarcasmes contre les aristocrates , et chantant le fameux air : Ça ira.

Enfin le 1 4 juillet , jour de la fédération , arrive parmi les espérances des uns , les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande cér^onie n'eut pas le caractère sérieux et auguste d'une fête à la fois nationale et religieuse , caractère presque inconciliable avec l'esprit français, elle offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois plus touchante. Les fédérés , rangés par département sous quatre-vingt-trois bannières , partirent de rem^dacement de la Bastille ; les dé-

putes des troupes de ligne, des troupes de mer^ la garde nationale parisienne , des tambours ^ des chœurs de musique, les drapeaux des sections , ouvraient et fermaient la marche.

Les fédérés traversèrent les rues Saint-Martin , Saint-Denis j Saint-Honoré , et se rendirent par. le Cours-la-Reine à un pont de bateaux construit sur la rivière. Us reçurent à leur passage les acclamations d'un peuple immense répandu dans, les rues, aux fenêtres des maisons j sur les quais. La ploie qui tombait à flots ne dérangea ni ne ralentit la marche. Les fédérés , dégouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient : Vivent nos frères les Parisiens! On leur descendait par les fenêtres du vin , des jambons, des fruits , des cervelas; on les comblait de bénédictions. L'Assemblée nationale joignit le cortège à la place Louis XV, et marcha entre le bataillon des vétérans et celui des jeune élèves de la patrie ; image expressive qui semblait réunir à elle seule tous les âges et tous les intérêts.

Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars était couvert de peuple qui battait des mains , qui chantait : Ça ira. Le quai de Ghaillot et les hauteurs de Passy présentaient un long amphithéâtre, oîi l'élégance de l'ajustement, les charmes, les grâces des femmes , enchantaient l'œil, et ne lui laissaient pas même la faculté d'asseoir une préférence. La pluie continuait de tomber ; personne ne paraissait s'en apercevoir : la gaieté française triomphait

et du mauvais temps , et des mauvais chemins, et de la longueur de la marche. ^. / -^ ; ., -

M. de La Fayette , montant un superbe cheval et entouré de ses aides-de-camp , donnait ses ordres et recevait les hommages du peuple et desfëde're's. La* sueur lui coulait sur le visage. Un homme^ que personne ne connaît , perce la foule ^ s'avance tenant une bouteille d'une main , un verre de l'autre, n Mon général^ pous avez chaude buvez un coup. » Cet homme lève sa bouteille, emplit un grand verre, le présente à M. de La Fayette. M. de La Fayette reçoit le verre , regarde un moment l'inconnu , avale le vin d'un seul trait. Le peuple applaudit. La Fayette'promène un sourire de complaisance et un regard bénévole et confiant sur la multitude, et ce regard semble dire : Je ne concevrai jamais aucun soupçon, je n'aurai jamais aucune inquiétude, tant que je serai au milieu de vous.

Cependant plus de 3oo mille hommes et femmes de Paris et des environs, rassemblés dès six heures du matin au Champ-de^Mars , assis sur des gradins degazon qui formaient un cirque immense, mouillés, crottés, s'armanl de parasols contre les torrens d'eau qui les inondaient, s'essuyant le visage au moindre rayon de soleil, rajustant leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fédérés et l'Assemblée nationale. On avait élevé un vaste amphithéâtre pour le roi , la famille royale , les ambassadeurs et les députés. Les fédérés les premiers arrivés commencent à danser les farandoles ; ceux qui sui-

94 UVRE YII.

vent se joignent à eux^ et forment une ronde qui einbrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars. Ce* tait un spectacle digne de T observateur philosophei que cette foule d'hommes venus des pai^ties les plus opposées de la France , entraînes par Fimpulsioada caractère national, bannissant tout souvenir du pafr" se, toute idée du présent, toute crainte de l'aTeoir, se livrant à une délicieuse insouciance, et Soo mille spectateurs de tout âge , de tout sexe, suivant leurs mouvemens , battant la mesure avec les maints, oubliant la pluie, la faim et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortège étant entré au Champs de-Mars, la danse cesse, chaque fédéré va rejoindrci sa bannière. L'évêque d'Âutun se prépare à célébrer la messe à un autel à l'antique dressé au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prêtres vêtus d'aubeis blanches , coupées de larges ceintures tricolores ; se rangent aux quatre coins de Fautel. L'évêque d'Âutun bénit l'oriflamme et les quatre-vingt-trois bannières : il entonne le Te Deum. Douze cents musiciens exécutent ce cantique. La Fayette , à la tête de l' état-major de la milice parisienne et-des députés des armées de terre et de mer, monte à Fau^ tel, etjure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la nation , à la loi , au roi. tJne décharge de quarante pièces de canon annonce à la France ee serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannières s'agitent; les sabres tirés étincèlent. Le président de l'Assemblée nationale répète le même

UYRE TH. ^5

serment. Le peuple et les députés y répondent par descTisàejelejure. Alors le roi se lère , et prononce d'une voix forte : Moi , roi des Français , je jure d^e^nplqjrer le pouvoir que m^a délégué Vacte con^ stUutionnel de VÉtat , à maintenir la constitution décrétée par V Assemblée nationale , et acceptée par mot. La reine prend le dauphin dans ses bras , le présente au peuple , et dit : F'oilà mon fih , il se réunit ainsi que moi dans ces mêmes sentimens. Ce mouyement inattendu fut payé par mille cris de YÎTe le roi , vive la reine, vive M. le dauphin ! Les eanons continuaient de mêler leurs sons majestueux aux sons guerriers de3 instrumens militaires et aux acclamations du peuple ; le temps s'était éclairci , le soleil se montrait dans tout son éclat : il semblait que l'Éternel même voulût être témoin de ce mutuel engagement , et le ratifier par sa présence. ••• Oui, il le vit, il l'entendit , et les maux affreux qui, depuis ce jour, n'ont cessé de désoler la France , 6 providence toujours active et toujours fidèle ! sont le juste châtiment d'un parjure. Tu as frappé et le monarque et les sujets , parce que le monarque et les sujets ont violé leurs sermens.

L'enthousiasme et les fêtes ne se bornèrent pas au jour de la fédération. Ce fut, pendant le séjour des fédérés à Paris, une suite continuelle de repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de- Mars ; on y but , on y chanta , on y dansa. M . de L^ Fayette passa en revue une partie de la garde nationale des départemens et de l'armée de ligne. Le roi,

gÔ LIVRE VII.

la reine et M. le dauphin ^ se trouvèrent à cette revue. Ils y furent accueillis avec acclamations. La reine donna , d'un air gracieux , sa main à baiser aux fédères , leur montra M. le dauphin. Les fédérés , avant de quitter la capitale , allèrent rendre leurs hommages au roi; tous lui témoignèrent le plus profond respect, le plus entier dévouement. Le chef des Bretons (i) mit un genou en terre, et présentant son épée à Louis XVI : c< Sire, je vous remets pure et sacrée Tépée des fidèles Bretons : elle ne se teindra que du sang de vos ennemis. Cette épée ne peut être en de meilleures mains que dans les mains de mes chers Bretons , répondit Louis XVI en- relevant le chef des Bretons et lui rendant son épée ; je n'ai jamais douté de leur tendresse et de leur fidélité : 9ssurez-les que je suis le père, le frère , Tami de tous les Français. >» Le roi, vivement ému, serre la main du chef des Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans cette scène touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole : « Sire , tous les Français, si j'en juge par nos coeurs, vous chérissent et yous chériront , parce que vous êtes un roi citoyen, w

La municipalité de Paris voulut aussi donner une fête aux fédérés(2). Il y eut joûtesur la rivière, feu d'artifice, illumination , bal et rafraîchissement à la

.(i) Lutaut de Thiévaut, médecin breveté du roi pour le traitement des maladies épidémiques en Bretagne.

(i) Le dimanche 18 juillet.

kalle au blé: bal sur remplacement de la Bastille. On lisait à l'entrée de l'enceinte ces mots çn gros caractères, Ici Von danse; rapprochement heureux qui contrastait d'une manière frappante avec Tantique image d'horreur et de désespoir que retraçait le souvenir de cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un à l'autre endroit, sans trouble, sans. embarras, La police, en défendant la circulation des voitures, avait prévenu les accidens si communs dans les fêtes, et anéanti le bruit tumultueux des chevaux , des roues , des cris de gare ; bruit qui fatigue , étourdit les citoyens, leur laisse à chaque instant la crainte d'être écrasés, et donne à la fête la plus brillante et la mieux ordonnée l'apparence d'une fuite. Les fêtes publiques sont essentiellement pour le peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-là ; ils y gagneront des sensations inconnues , et ne troi|}>leront point la joie de leurs concitoyens.

Ce fut aux Champs-Elysées que les hommes sensibles jouirent avec plus de satisfaction de cette charmante fête populaire. Des cordons de lumières pendaient à tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaçaient les uns aux autres , des pyramides de feu , placées de distance en distance , répandaient un jour pur que l'énorme masse de ténèbres environnantes rendait encore plus éclatant par son contraste. Le peuple remplissait les allées et les gazons. Le bourgeois assis avec sa femme au milieu

Page 1