LIVRE Vllt* iÔt
)> iiucune n'est prouvée y et qui n'établiraient rien
» contre moi lorsque chacune d'elles le serait ^ je
n ne. me regarde point comme un accusé ; car si je
w croyais qu'un seul homme de sens (j'excepte le
M petit nombre de mes ennemis dont je tiens à
» honneur les outrages ) pût me croire accusable ,
» je ne me défendrais pas dans cette Assemblée ,
» je voudrais êti'e jugé, et votre juridiction se bor-»
» nant à décider si je dois ou si je ne dois pas être
» soumis à un jugement, il ne me resterait qu'une
» demande à faire à votre justice et qu'une grâce
» à solliciter de votre bienveillance : ce serait un
M tribunal. Mais je ne saurais douter de votre opi-*
» nion^ et si je me présente ici, c'est pour ne pas
» manquer l'occasion solennelle d'éclaircir des faits
» que mon profond mépris pour les libelles , et m<^n
» insouciance , trop grande peut-être , pour des
» bruits calomnieux, ne m'ont jamais permis d'at«
» taquer hors de cette Assemblée ; qui cependant
» peut-être accrédités par la malveillance , pour-
n raient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir
» m'absoudre, je ne sais quels soupçons de partia-
» lité Ce que j'ai dédaigné quand il ne s agis-
n sait que de moi, je dois le scruter de près quand
n on m'attaque au sein de l'Assemblée nationale
» et comme en faisant partie. Les éclaircisse-
» mens que je vais donner, tout simples qu'ils vous
» paraîtront sans doute, puisque mes témoins
» sont dans cette Assemblée et mes argumens dans
D la série des combinaisoiis les plus communes ^ ii« 1 1
102 LITKE Vni.
» offrent poartant à hion esprit une assez grande » difficulté.
» Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment » qui oppresse mon cœur depuis une année et que » l'on force enfin à s'exhaler : le mépris , dans cette » affaire , est à côté de la haine ; il Témousse, il l'a- » morlit; et quelle est l'âme assez abjecte pour que )) l'occasion de pardonner ne lui semble pas une » jouissance? Ce n'est pas même la difficulté de par- » 1er des tempêtes d'une juste révolution, sans rap- » peler que si le trône a des torts à excuser, la clé- » mence nationale a eu des complots à niettre en » oubli : car , puisqu'au sein de l'Assemblée , le it)i » est venu adopter notre orageuse révolution^ cette » volonté magnanime , en faisant disparaître à ja- » mais les apparences déplorables que des cdnseil- » lers pervers avaient données jusqu'alors ail pte- » mier citoyen de l'empire, h'a-t-elle pas égalehrient » effacé les appai^ences plus fausses que les ennieniis j) du bien public voulaient trouiver dans les mouve- » mens populaires , et que la procédure du Châtelet » semble avoir eu pour premier objet de raviver?
» Non, Messieurs, non, la difficulté toute entière » est dans l'histoire même de là procédure. Elle est » profondément odieuse cette histoire. Les fastes » mêmes du crime offrent peu d'exemples d'une scé- » lératesse tout à la fois et si déboutée et si mâlba- » bile. Le temps le saura : mais ce secret hideuxne » peut être révélé aujourd'hui sans produire de » grands troubles. Ceux qui ont suscité la pl*océda-
LrvRfi viii. i65
>^redu Châtelet ont fait cette horrible combinaison » que , si le succès leur échappait^ iU tr ouyeraient, » dans le patriotisme même de celui qu'ils y oulaient » immoler^ le garant de leur impunité. Ils ont senti » que l'esprit publicde l'offensé tournerait à sa rui- » ne ou sauTcrait Toffensèur. Il est bien dur^ sans » doute, délaisser ainsi aux machinateurs une parw tie du salaire qui est le prix de leurs crimes. Mais » la patrie commande le sacrifice , et certes , elle a » droit encofe à de plus grands. Je ne parlerai donc » que des faits qui me sont personnels; je les isolerai » detoutcequilesenvironne. Jerènohceàles éclair- » cirautrenient qu'en eux-mêmeset par eux-mêmes. >) Je renonce, aujourd'hui du moins^ à examiner les n contradictions de la prociédute et ses variantes, ses » épisodes et ^es obscurités, ses supei^fluités et ses n réticences; les craintes qu'elle adonnées aux amis » de la liberté, et les espérances qu'elle a prodigue'es » à ses ennemis, ses succès d'uil moment et ses jsuc- » ces dans l'avenir, les frayeurs qu'on a voulu ins- » pirer au trône,peut-êti'ela reconnaissancequ'on a w voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les » discours, le silence, le mouvement, lis repos d'au- » cun acteur de cette grande et tragique scène. Je M me contenterai de discuter les trois principales » imputations qui me sont faites , et de donner le » mot d'une énigme dont un comité a cru devoir » garder le secret , mais qu'il est de mon honneur » de divulguer.
» Si j'étais forcé de.saisir l'ensemble de laprocé-
}C4 UYRB VIII.
» dure lorsqu'il me suffit d'en déchirer quelques lam* » beaux , s'il me fallait organiser un grand travail » pour une facile défense^ j'établirais d'abord qne^ » s'agissant contre moi d'une accusation de complin cité, et cette prétendue complicité n'étant point » relative aux excès îndividuelsqu'onapucommet- » tre^ mais à la cause de ces excès, on doit prouver » contre moi qu'il existe un premier moteur dans » cette affaire; que ce moteur est celui contre lequel » la procédure est principalement dirigée, et que je » suis son complice. Mais comme on n'a point em- » ployé cette marche dans l'accusation, je ne suis » point obligé de l'employer pour kne défendre; il » me suffira d'examiner les témoins tels qu'ils sont, » les charges telles qu'on me les oppose : j'aurai » tout dit lorsque j'aurai discuté trois faits princi- » paux , parce que la triple malignité des accusa- »teurs,des témoins et des juges, n'a pu rien » fournir ni recueillir davantage.
» On m'accuse d'avoir parcouru les rangs du r^i- » ment de Flandre le sabre à la main, c'est-à-dire » qu'on m'accuse d'un grand ridicule :les témoins » auraient pu le rendre d'autant plus piquant que, » né parmi les patriciens , et cependant député par » ceux qu'on appelait alors le tiers-état, je m'étais » toujours fait un devoir religieux de porter le cos- » tume qui me rappelait l'honneur d'un tel choix. » Or, certainement l'allure d'un député en chapeau »rond, en cravate et en manteau, se promenant à » cinq heures du soir^ un sabre nu à la main, dans
» un régiment^ méritait de trouver une place parmi w les caricatures d'une telle procédure. J'observe » néanmoins qu'on peut être ridicule sans cesser N d^être innocent ; que l'action de porter un sabre h 1) la main ne serait ni un crime de lèse-majesté^ ni D un crime de lèse-nation. Ainsi tout pesé, tout exa- » miné^ la déposition de M. de Valfond n'a rien de » vraiment fâcheux que pour M. de Gamache, qui n se trouve légalement^ véhémentement soupçonné » d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.
» Mais voici une preuve plus positive que M. de » Yalfond a au moins la vue basse. J'aidans cette Âs- >i semblée un ami intime, et que, malgré cette ami- » tié connue, personne n'osera taxer de déloyauté ni » de mensonge , M. de la Marck. J'ai passé l'après- » midi toute entière du 5 octobre chez lui en tête à w tête avec lui, les yeux fixés sur des cartes géographi- » ques> à reconnaître des positions alors très-intéres- » santés pour les provinces Belgiques. Ce travail qui D absorbait toute son attention et qui attirait toute » la mienne, nous occupa jusqu'au moment que M. » de la Marck me conduisit à l'Assemblée nationale, » d'où il me ramena chez moi; mais, dans cette soi* » rée, il est un fait remarquable sur lequel j'atteste » M. de la Marck : c'est qu'ayant à peine employé » trois minutes à dire quelques mots sur les circon- » stances du moment, sur le siège de Versailles qui » devait être fait par ces amazones si redoutables » dont parle le Châtelet, et considérant! a fun este pro-< » babilitéque des conseillers pervers contraindraient
l66 UYRE VUI.
>r le roi à se rendre à Metz, je lui dis : i( La dynastie » est perdue si Monsieur ne reste pas et ne prend » pas les rênes du gouYernenient. » Nous coayin mes » des moyens d'avoir sur-le-champ une audience »d.u prince, si le départ du roi s'exécutait. C'est » ainsi que je commençais mon rôle de complice, tt et que je me préparais à faire M. le duc d'Orléans » lieutenant-général du royaume.
» On me reproche d'avoir tenu à Mounier le pro- » pos ; (i) « Eh ! qui vous a dit que nous ne voulons p pas un roi? mais qu'importe que ce soit Louis XVI » ouLoubXVII? » Ici j'observerai que lerapporteur,* » dont on vous a dénoncé la partialité pour les ac- » cusés, est pourtant loin, je ne dis pas de m'être JM favorable, mais d'être exact, mais d'être juste. » C'est uniquement parce que M. Mounier ne coni) firme pas ce propos, que M. le rapporteur ne s'y M arrête pas. w J'ai frémi, dit-il, en lisant, et je me i) suis dit : Si le propos a été tenu, il y a un complot, » il y a un coupable ; heureusement M. Mounier )) n'en parle pas dans sa déposition. »
M Eh bien , Messieurs ! avec toute la mesure que » me commande mon estime pour M. Chabroud et » pour son rapport, je soutiens qu'il a mal raisonné. a Ce propos, que je déclare ne pas me rappeler,-est » tel que tout citoyen pourrait s'en honorer; et non* D seulement il est justifiable à l'époque où on le
,{%) Voir le premier volume de ces Médoicûrea, pag. &i«
» place^ mais il est bpp en spi^ mats il est louable: ^ et si M. le rapporteur l'eût analysé avec sa sagacité » Qrdinaire^ il n'aurait pas eu besoin pour faire dis- #> paraître ce prétendu délit ^ dç se convaincre qull M était imaginaire.
» Supposez un royaliste exalté, tel que M. Mou- « nier, conversant avec un royaliste tempéré, et re- » poussant toute idée que le monarque pût courir M un danger chez une nation qui professe en quel- » que sorte le culte du gouvernement monarchique, » trouverez-vous étrange que l'ami du trône et de >} la liberté, voyant rhorizon se rembrunir, jugeant, » mieux que l'enthousiaste, la tendance deTopinion» » l'accélération des circonstances, les dangers d'une » insurrection, et voulant arracher son concitoyen >} trop confiant à une périlleuse sécurité, lui dise : . (c Eh ! qui voi^s nie que le Français ne soit mçnar- » chique? qui vous conteste que la France n'ait be*- M spin d'un roi et ne veuille un roi? Mais Louis XVII » sera roi comme Louis XVI; et si l'on parvient à » persuader à la nation que Louis XVI est fauteur » et complice des excès qui ont lassé sa patience , » elle invoquera un Louis XVII. Le zélateur de la V liberté aurait prononcé ces paroles avec d'autant » plus d'énergie, qu'il eût mieux connu son interlo- » /auteur et ses relations, qui pouvaient rendre son » discours plus efficace. Verriezi-vous en lui ^n con- » spirateur, un miauvais citoyen, oumême un mau- » vais rai$onne;ur7Cettesupppsition serait bien sim- »ple, elle serait adaptée aux personnages ^t aux
l68 LIVRE VIU.
» circonstances; déduisez-en du moins cette con« » séquence : qu'un discours ne prouve jamais rien » par lui-méiue; qu'il tire tout son caractère ^ toute » sa force de Fà-propos, de l'avant-scène ^ delà V nature du moment , de l'espèce des interlocu* » teurs ; en un mot , d'une foule de nuances fugi- )) tives qu'il faut déterminer avant de l'apprécier » et d'en conclure.
» Puisque j'en suis à M. Mounier, j'expliquerai » un autre fait que , dans le compte qu'il a rendu >) lui-même, il a gâté à son désavantage. Il présidait » l'Assemblée nationale le 5 octobre. L'on discutait » l'acceptation pure et simple ou modifiée de la dé^ » claration des droits de l'homme. J^allai vers lui, » dit-on; je l'engageai à feindre une indisposition, » et à lever la séance sous ce frivole prétexte. J'igno- » rais sans doute alors que l'indisposition d'un pré- »sident appelle son prédécesseur! j'ignorais qu'il )i n'est au pouvoir d'aucun homme d'arrêter à son D gré le cours de vos plus sérieuses délibérations! » Voici le fait dans son exactitude et sa simplicité.
» La matinée du 5 octobre, je fus averti que la » fermentation de Paris redoublait. Je n'avais pas i) besoin d'en connaître les détails pour y croire; un » augure qui ne trompe jamais, la nature dés ch(H x)ses, me l'indiquait assez. Je m'approchai de M. » Môunier, et lui dis : « Mounier, Paris marche sûr » nous.— Je n'en sais rien. — Croyez-moi, ou ne me ^ croyez pas, n'importe; Paris,vousdis-je,marche'sur )) nQu^. Trouyez-vous mal , montez au châteaii^ doQ-
» nez-leurcetavis; ditessi vousvoulez,que vousleten nez de moi ; j'y consens; mais faites cesser cette con- « troversescandaleuse : le temps presse^ il n'y a pas » une minute à perdre. — Paris marche sur nous ? rë- » pondit Meunier; eh bien ! tant mieux : nous en sewrons plus tôt république ! ...» Si l'on se rappelle les » préventions et la bile noire quiagitaientMounier, » si l'on se rappelle qu'il voyait en moi le boute-feu »de Paris , on trouvera que ce mot , qui a plus de » caractère que le pauvre fugitif n'en a montré de- » puis, lui fait honneur . Je ne l'ai revu que dansl'As- » semblée nationale, qu'il a désertée , ainsi que le » royaume, peudejours après. Je ne lui ai jamais re- » parlé, et je ne sais ou il a pris que je lui ai écrit, le »6 à trois heures du matin, un billet pour lever la » séance. Il rie m'en reste pas l'idée la plus légère : » rien au reste n'est plus oiseux ni plus indifférent. » Je viens à la troisième inculpation dont je jiuis » l'objet , et c'est ici que j'ai promis le mot de l'énîg- »me. J'ai conseillé, dit-on , à M. d'Orléans de ne » point partir pour l'Angleterre. Eh bien! qu'en » veut-on conclure? Je tiens à honneur de lui avoir >)non pas donné ( car je ne lui point parlé ), mais »fait donner ce conseil. J'apprends parla notoriété » publique, qu'après une conversation entreM.d'Orr- »léans et M. de La Fayette , très-impérieuse d'une w part , très-résigné«ide l'autre , le prwaier vient » d'accepter la mission , ou plutôt de recevoir l'ordre » de partir pour l'Angleterre. Au même instant les » suites d'une telle démarche se présentent à mon
170 LIVRE YUI.
n esprit. Inquiéter les amis de la liberté^ répandre » des nuages sur les causes delà révolution , fournir » un nouveau prétexte aux mécontens^ isoler de {dus » en plus le roi ^ semer au dedans et au dehors de » nouveaux germes dedéfiance^ voilà les efforts que » ce départ précipite^ que cette condamnation sans M accusation devait produire. Elle laissait surtout Dsans rival (1) Thomme à qui le hasard des événe- »mens venait de donner une nouvelle dictature, » rhomme qui; dans ce moment; disposait^ au sein )) de la liberté; d'une police plus active que celle de Dlancien régime ; Thomme qui; par cette police; ve- » naitde recueillir un corps d'accusation sans acca- Dser; et Thomme qui ; en imposant à M. d'Orléans n la loi de partir; au lieude le faire j uger et condam- I» ner s'il était coupable ; éludait ouvertement; par i» cela seul; l'inviolabilité des membres de l'Âssémttblée. Mon partifut pris : à l'instant je dis à M. de M Biron; avec qui je n'ai jamais eu de relation poli- D tique ; mais qui a toujours eu mon estime , et dont ]»j'ai reçu plusieurs fois des services d'amitié : a M. d'Orléans va quitter sans jugement leposteque »sescommettans lui ont confié; s'il obéit; jedénon- » ce son départ et m'y oppose ; s'il reste et s'il fait » connaître la main invisible qui l'éloigné; j^e dénon- Dce l'autorité qui prend la place de celle des lois : I» qu'il choisisse entre cette alternative. »M. deBi-
(1) La Fayette.
» ron me répondit par dessentimens chevaleresques^ >M et je m'y étais attendu. M. d'Orléans, instruit de » ma résolution , promet de suivre mes conseils. » Mais dès le lendemain , je reçois dans l' Assem- M blée un billet de M. de Biron et non de M. d'Or- » léans , comme le suppose la procédure. Ce billet » portait le crêpe de sa douleur , et m'annonçait le » départ du prince ; mais lorsque l'amitié se bornait »à souffrir , il était permis à l'homme public de » s'indigner • Une secousse d'humeur , ou plutôt de » colère civique , me fit tenir sur-le champ un pro- »pos que monsieur le rapporteur, pour avoir le » droit de le taxer d'indiscret, auraitdù faire connaij>tre. Qu'on le trouve, si l'on veut, insolent, mais » qu'on avoue, du moins, puisqu'il n« suppose même >j aucune relation , qu'il exclut toute idée de com- » plicité ; je le tins sur celui dont la conduite, jus- >> qu'alors, m'avait paru exempte de reproches , >i mais dont le départ était à mes yeux plus qu'une n faute. Voilà le fait éclairci ; à présent que celui »qui osera je ne dis pas m'en faire un crime, mais }) me refuser son approbation ; que celui qui osera » soutenir que le conseil que je donnais n'était pas » conforme à mes devoirs , utile à la chose publiw que , fait pour m'honorer ; que celui-là , dis-je , »se lève et m'accuse : mon opinion , sans doute, »lui est indifférente; mais je déclare que je ne puis » me défendre pour lui du plus profond mépris.
» Ainsi disparaissent ces inculpations atroces, ces » calomnies effrénées qui {^çaient au nombre des
T72 LIVRE VIIÏ.
» conspirateurs les plus dangereux ^ au nombre des » criminels les plus exécrables , un homme qui a la » conscience d'avoir toujoui^ voulu être utile à son »pays , et de ne lui avoir pas toujours été inutile; » ainsi s'évanouit ce secret si tard découvert , qu un » tribunal^ au moment de terminer sa carrière, est » venu vous dévoiler avec tant de certitude et de » complaisance. Qu'importe, à présent, que je dis- » cute ou que je dédaigne cette foule de ouï-dire con- » tradictoires, defables absurdes,derapprochemens » insidieux que renferme encore la procédure? » Qu'importe , par exemple , que j'explique cette sé- »rie de confidences que M. de Virieu suppose avoir » reçues de moi , et qu'il révèle avec tant de loyau- »té? Il est étrange à M. de Virieu... Mais est- il » donc un zélateur si fermede la révolution actuelle; » s'est - il en aucun temps montré Fami si sincère » delà constitution,qu'un homme donton atout dit, » excepté qu'il soit une bête , l'ait pris ainsi pour son » confident?... Messieurs , je ne paille point ici pour » amuser la malignité publique , pour attiser des >) haines , pour faire naître de nouvelles divisions; » personne ne sait mieux que moi que le salut de »tous estdan^s l'harmonie sociale et dans l'anéan- ))tissement de l'esprit de parti. Mais je ne puis » m'empêcher d'ajouter que c'est un triste moyen » d'obtenir cette réunion des esprits, qui seule )) manque à l'achèvement de notre ouvrage, que de }) susciter d'infâmes procédures, de changer l'art jui) diciaire en.ar me défensive , et de j ustifier ce genre
» de combat par des principes qui feraient horreur >) à des esclaves.
» Je ne veux pas examiner si les évënemens sur » lesquels on a informé sont des malheurs ou des » crimes ; si ces crimes sont l'effet d'un complot, ou » de l'imprudence ou du hasard y et si la supposition » d'un principal moteur ne les rendrait pas cent fois » plus inexplicables. Il me suffit de vous rappeler »que parmi les faits qui sont à ma charge, les uns, » antérieurs ou postérieurs de plusieurs mois aux » événemens , ne peuvent leur être liés que par la » Ipgique des tyrans ou des suppôts ; et que les au- « très qui ont concouru avec l'époque même de la » procédure , ne sont évidemment ni cause ni effet , » n'oiA eu et n'ont pu avoir aucune influence , sont » exclusifs du rôle d'agent , de moteur ou de com- » plice j qu'à moins de supposer que j'étais du nom- » bre des coupables par la seule volonté; que je n'é- »tais chargé d'aucune action au dehors , d'aucune >} impulsion , d'aucun mouvement, ma prétendue » complicité est une chimère. Il me suffit de vous » faire encore observer que les charges que l'on » m'impose , bien loin de me donner des relations » avec le principal moteur désigné, me donneraient M des rapports entièrement opposés; que, dans la »dénonciation du repas fraternel , que je n'ai pas »eu seul la prétendue imprudence d'appeler une i» orgie, je ne fus que l'auxiliaire de deux de mes » collègues qui avaient pris la parole avant moi ; » que si j'avais parcouru les rangs du régiment de
174 uvBE Vin.
»Flandre9 je n'aurais fait ^ suivant la procédure » elle-même , que suivre l'exemple d'une foule de » membres de cette Assemblée ; que si le propos, » qu importe que ce soit Louis XVII était vrai , ou- )} tre que je ne supposais pas un changement de )) dynastie , mes idées constatées par un billet à un » membre de cette Assemblée , ne se portaient que » sur un frère du roi. Quelle est donc cette grande » part que Ton suppose que j'ai prise aux événemehs ))dont la procédure est l'objet ? Où senties preuvies » de la complicité que l'on me reproche ? Quel est » le crime dont on puisse dire de moi : Il en est }) l'auteur oti la cause ?
» Mais j'oublie que je viens d'emprunter le langa- »ge d'un accusé lorsque je ne devais prendre qtie » celui d'un accusateur. Quelle est cette procédure » dont l'information n'a pu être achevée, dont tous » les ressorts n'ont pu être combinés que dans une » année entière; qui, prise en apparence sur uncri- » me de lèse-majesté , se trouve entre les mains d'un » tribunal incompétent qui n'estsouverain que pour » les crimes de lèse-nation? Quelle est cette procé- »dure, qui menaçant vingt personnes différentes , » tantôt abandonnée, tantôt reprise, selon les vues, » les craintes ou les espérances de ses machinateurs, » n'a été pendant long-temps qu'une arme de l'in- » trigue , qu'un glaive suspendu sur la tête de ceux »que l'on voulait ou perdre ou effrayer, ou désunir » ou rapprocher j qui enfin n'a vu le jour qu'après » avoir parcouru les mers, qu'au moment oii Fnn
M des accuses n'a pas cru à la dictature qui le te- » nait en exil , ou qu il l'a dédaignée?
» Quelle est cettcprocédure , prise sur des délits » individuels dont on nHnforine pas et dont on veut N cependant chercher les causes éloignées , sansré- » pandre aucune lumière sur leurs causes prochai- M nés ? Quelle est cette procédure dont tous les évé- » nemens s'expliquent sans complots , et qui n'a ce- » pendant pour base qu'un complot dont le premier Dbut a été de cacher des fautes et de les remplacer >3rpar des crimes imaginaires ; que l'amour-propre » seul a d'abord dirigée , que la haine a depuis acé- Mrée , dont l'esprit de parti s'est emparé , dont le » pouvoir ministériel s'est ensuite saisi; qui recevant M ainsi toui* à tour plusieurs sortes d'influences , a «fini par prendre la forme d'une protestation insî- » dîeuse et contre vos décrets , et contre la liberté de » l'acceptation du roi , et contre son voyage à Paris, » et contre la sagesse de vos délibérations, et contre » Tamour de la nation pour le monarque? Quelle est » cette procédure que les ennemis les plus acharnés » de la révolution n'auraient pas mieux dirigée s'ils » en avaient été les seuls auteurs , comme ils en ont » été presque les seuls instrumens ; qui tendait à at- D tiser le plus redoutable esprit de parti dans l' As- » semblée, en opposant les témoins aux juges , et » dans tout le royaume, en calomniant les inten- » tiens de la capitale auprès des provinces, et dans » toute l'Europe , ^n y peignant la situation d'un » roi libre sous les ikusses couleurs d'un roi capt\f ,
170 WVKE VIII,
» persécuté^ et cette auguste assemblée comme iind » assemblée de factieux? Oui^ le secret de cette » infernale procédure est enfin découvert; il est » là tout entier ( en montrant le côté droit); il » est dans l'intérêt de ceux dont le témoignage et » les calomnies en ont formé le tissu ; il est dans »les ressources qu'elle a fournies aux ennemis
))de la révolution ; il est il est dans le cœur
» des juges tel qu'il sera bientôt buriné dans rhifr- }) toire par la plus juste et la plus implacable ven- » geance. »
A ces mots^ Mirabeau descend de la tribune au bruit des plus vifs et des plus nombreux applaudissemens^ qui l'accompagnent jusqu'à sa place ^ et se prolongent long-temps après qu'il s'y est assis. Les nobles^ les évéques, les témoins^ honteux^ embarrassés , semblaient tout-à-coup avoir changé de rô^ le, et d'accusateurs se trouver accusés : tous demeurèrent dans un morne silence. Montlosierse prësen-^ ta cependant à la tribune } mais il se borna à. demander l'impression du rapport de Chabroud , et l'ajournement de la discussion. Les révolutionnai^ res calculaient trop bien l'avantage de ce moment décisif; ils n'eurent garde de consentir à un renvoi. « Dès l'instant , reprit Barnave^ que la procédure du Châtelet a paru , elle a été jugée. Personne n'a vu d'autre conjuration que la procédure elle-même. J'invoque, Messieurs, de votre justice et de votre bonté , le plus profond mépris pour cette procédure, pour le Châtelet, pour les témoins. M. d'Orléans
UVRE VIIÎ. 1^7
iliipfimera ce qu'il voudra (i) , il ne fera que con^ firmer Testime universelle dfe la nation pour son patriotisme. » Tous les députes du côté gauche crié-* rent aux voix. Les gens sages blâmèrent cette pré-^ cipitation. C'était enlever une absolution; ce n'était pas obtenir une décharge légale. Mais les révolu-* tionûaires savaient quel'impuissancede leurs enne-» mis pouvait seule les sauver, et que dans des débats où il s'agit de grands intérêts, c'est moins la justi-» ce que la force qui décide le crime ou l'innocence* Ceux demes lecteurs qui ont lu le récit véridique des 5 et Goctobre ne douteront point qu'il n'ait existé un complot, et que Mirabeau , le duc d'Orléans et la plupart des députés révolutionnaires ne soient entrés dans ce complot : mais il est également cer-^ tain qu'il avait existé des projets de contrô-révolution et un plan formé pour entraîner le roi à Metz* Il eût donc été plus sage aux deux partis ^ voyant leurs projets échoués, de ne point rappeler des ëvénemens malheureux oit se trouvaient de part et d'autre tant de coupables.... Les torts de la cour étaient si évidens, qu'il était naturel de penser que les orléanistes et les révolutîbnnaires en profiteraient pour se disculper dans l'opinion publique , et pour rejeter l'odieux de ces deux journées sur la cour et sur les ennemis de la révolution . . . Quelques nobles, imbus d'antiques principes de respect, d'a-
(i) Voir à la fin du i*"^ volume, lettre (D), le Mémoire à conmlter et la Consultation publiés pour le duc d'Orléans.